N°6 | L'intervention sociale collective et communautaire : réalités, atouts et limites

Témoignages et paroles d'acteurs

Actions collectives et travail social communautaire : plus actuels que jamais

Intervention de Michel Thierry

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Je suis venu présenter ici un avis du CSTS sur le développement du travail social communautaire et des actions collectives, en date du premier octobre 2015, qui recoupe largement les thématiques à l’ordre du jour de ce colloque de Marseille.

D’abord, je souhaite le resituer dans son contexte et souligner son actualité (après tout, le travail social communautaire est apparu en France depuis plus de 40 ans…).

Ensuite, sans paraphrase, en donner l’esprit et les lignes de force.

Enfin, poser quelques remarques ou quelques questions relatives aux conséquences sur les formations au travail social.

Un contexte marqué par

  • Un délitement du tissu social qui s’accentue depuis au moins dix ans ;
  • Un développement d’Internet et des réseaux sociaux avec sa formidable ambivalence, à la fois un remarquable outil d’information collective, de pédagogie et donc de changement mais aussi véhicule incontrôlé des réactions non réfléchies, des rumeurs souvent télécommandées, voire des thèses complotistes ;
  • Une désaffection croissante par rapport à la chose publique, parallèlement à l’essor d’un consumérisme tous azimuts, y compris politique ;
  • L’irruption dans notre vie quotidienne de nouvelles formes de violence avec la perpétuation d’actes terroristes en France ;
  • La montée des intolérances politiques et religieuses.

Dans un tel contexte de crise culturelle et sociale, la question sociale devient une question atomisée et de plus en plus identitaire. Comment dépasser cette atomisation en s’appuyant sur des identités respectueuses de l’autre et du « vivre ensemble », bref comment aller vers plus et mieux de citoyenneté ? Dans ce contexte de crise et compte tenu de nos contraintes économiques, du poids et du coût de l’empilement des « dispositifs », une réflexion renouvelée sur l’intervention sociale communautaire et collective fait partie des pistes les plus intéressantes si l’on veut éviter « d’aller dans le mur »…

L’avis du CSTS d’octobre 2016

  • Le travail social communautaire et plus généralement toutes les formes d’action collective peuvent constituer un puissant levier de dépassement de cette atomisation, et tout simplement un outil de changement concret, plus ou moins ample mais surtout porté par les personnes les plus concernées. Une certaine richesse des initiatives en ce sens existe en France, qui s’inscrivent dans des cadres très divers : prévention spécialisée, centres sociaux, démarches de développement social territorial, etc.
  • Ces dynamiques se heurtent cependant à de nombreux obstacles (manque de temps pour les travailleurs sociaux ; poids des urgences individuelles, des tâches administratives et engluement dans la gestion de dispositifs d’action sociale ; réticences à la prise de risques par les intervenants eux-mêmes, leurs encadrants ou leurs autorités politiques ; difficulté d’évaluation des résultats…).
  • Au-delà de ces quelques éléments de constat, l’avis précité insiste sur le changement de posture nécessaire à l’accompagnement d’actions collectives. Le travail social communautaire n’est pas une sous-catégorie spécifique du travail social, ce n’est pas vraiment un corpus méthodologique particulier et à part, même s’il peut utiliser des outils plus spécifiques en matière de conduite de projets, d’animation participative, de pédagogie collective ou de « conscientisation » Il exige un nécessaire changement de posture, qui est souvent le fruit d’un « pas de côté » des professionnels ou des institutions : prendre du champ par rapport aux habitudes professionnelles ou aux réflexes institutionnels pour entrer dans une dynamique collective que l’on ne dirige pas.
  • Les interventions sociales collectives et communautaires comportent par définition une part d’imprévisibilité ; les réalisations coïncident rarement de manière exacte avec les objectifs ou prévisions initiales. Il peut aussi se manifester des risques de dérive : prise de pouvoir par un individu ou une fraction du collectif, etc. D’où le rôle essentiel de l’encadrement : fonction de référent et d’appui auprès des professionnels, fonction d’explication et de plaidoyer auprès des autorités institutionnelles ou politiques.
  • Dans une large mesure, le travail social communautaire a besoin d’une « re-légitimation » ; il souffre d’un glissement sémantique contestable, voire aberrant, entre communautaire et communautarisme. On peut voir par exemple que l’expression a totalement disparu du discours officiel sur le travail social. Or, Il n’existe pas de « faire société » abstrait et désincarné, indépendamment de nos appartenances multiples à des groupes, des réseaux ou des communautés. Le travail social communautaire est un rempart contre le communautarisme. Ce sont les jeunes sans appartenance et sans liens sociaux qui se replient sur le « communautarisme » au sens religieux. Pour citer l’avis du CSTS : « C’est en s’appuyant sur des appartenances que l’on peut produire de l’agir ensemble et contribuer à la cohésion sociale. Les seules limites sont le respect des règles républicaines, le refus de l’intolérance et des menaces au vivre-ensemble ».
  • Au-delà des recommandations adressées aux pouvoirs publics nationaux ou locaux, aux institutions et aux professionnels, c’est l’intérêt que nous avons de contribuer à cette œuvre de légitimation renouvelée, dans un contexte de crise culturelle et sociale et de montée des intolérances.

Conséquence sur les formations : quelques questions

  • La nécessité d’une forte transversalité et d’un creuset commun plaide pour une large définition du socle commun de compétences : les fondamentaux du travail social, son histoire, son environnement économique et social ; l’éthique professionnelle et la déontologie ; les méthodologies de l’intervention sociale ; le rôle du droit dans le champ social, les institutions, la décentralisation. ; le rôle de l’État et des collectivités publiques et les grandes politiques publiques dans le domaine social. Pourraient s’y ajouter, par filières ou familles de métiers, des unités d’approfondissement sur des notions de sociologie, de psychologie ou de droit finalisées sur objectifs professionnels, ainsi que des unités d’approfondissement des politiques publiques en rapport aux problématiques de la filière. Chaque grande filière pourrait bénéficier d’enseignements spécifiques correspondant aux besoins professionnels propres à une famille de métiers, par exemple pédagogie de l’éducation spécialisée ; éveil de l’enfant ; soutien aux familles ; gestion du quotidien et de l’habitat, vie sociale dans les établissements, etc.
  • Au-delà de la transversalité nécessaire au sein des formations au travail social stricto sensu, ne faut-il pas construire une architecture commune aux formations sociales et à l’animation ? Elle permettrait de multiplier les passerelles, de développer les qualifications sociales des professionnels de l’animation- c’est aujourd’hui pour eux un défi majeur -, d’organiser des parcours et des mobilités profitables aux intervenants comme aux « usagers » des services, d’accueillir plus facilement de nouvelles fonctions ou de nouveaux métiers.
  • Comment remettre la notion d’engagement au cœur des parcours de formation ? Ceci pose plein de questions relatives à la sélection, aux modalités de l’alternance formation théorique/stages, à la validation des acquis, au développement de projets juniors de travail social, menés par les étudiants dans le cours de leur scolarité et validables dans leurs cursus …

Enfin l’approfondissement des valeurs républicaines et de la laïcité est devenu un enjeu de formation qu’il convient de mieux prendre en compte. Cela renvoie à d’autres travaux que je mène actuellement

 

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Référence électronique

Michel Thierry, "Actions collectives et travail social communautaire : plus actuels que jamais", Sciences et actions sociales [en ligne], N°6 | année 2017, mis en ligne le date 31 janvier 2017, consulté le , URL : http://www.sas-revue.org/index.php/37-n-6/dossiers-n-6/temoignages-n6/92-actions-collectives-et-travail-social-communautaire-plus-actuels-que-jamais

 

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Michel Thierry
vice-président du Conseil supérieur du travail social (CSTS)
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N°6 | L'intervention sociale collective et communautaire : réalités, atouts et limites

Témoignages et paroles d'acteurs

L'intervention sociale, collective et communautaire

Réalités, atouts et limites

Chantal Cornier

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Le rapport « Gouvernance des politiques de solidarité »,1 remis pour la conférence préparatoire au plan de lutte contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale a largement fait état d’un contexte qui exige de nouvelles réponses sociales, conjuguant solidarité de droit et solidarités d’engagement et par conséquent de la nécessité de :

  • Faciliter l’évolution des pratiques professionnelles de l’intervention sociale.
  • Donner au travail social les moyens de ses missions.
  • Moderniser l’appareil de formation et reconnaître les compétences.

L’une des mesures du Plan quinquennal de lutte contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale de janvier 2013, consistait dans la mise en place d’États généraux du travail social.

Ceux-ci ont donné lieu à de nombreux échanges dans les territoires au cours de l’année 2014, et cinq groupes de travail nationaux ont été chargés de synthétiser les travaux des assises régionales et de formuler des propositions sur les cinq thèmes suivants :

  • Coordination des acteurs.
  • Formation initiale et formation continue.
  • Métiers et complémentarités, place des usagers.
  • Développement social et travail social collectif.

Les rapports de ces groupes font état d’un constat unanime : si l'accompagnement individuel apparaît incontournable, il constitue une limite, et dans tous les travaux apparaît la nécessité de permettre un (re)positionnement du travail social et de l’intervention sociale.

À l’issue des États généraux du travail social, le gouvernement a annoncé en octobre 2015 un plan d'action en faveur du travail social et du développement social dont les axes majeurs sont :

  • Faire participer les personnes et mieux les accompagner.
  • Promouvoir le développement social pour simplifier les politiques publiques et les organisations.
  • Valoriser le travail social et moderniser l’appareil de formation.
  • Renouveler la gouvernance du travail social.

L'orientation pour le "développement social et travail social collectif" est largement portée et partagée par de nombreux acteurs pourtant !

Après la Seconde Guerre mondiale, en Europe, les Nations Unies introduisent les méthodes de service social de groupe et d'organisation communautaire dans l’objectif de diffuser les techniques modernes de travail social et d'orienter les politiques sociales européennes sur les solutions des problèmes qui touchent les individus, les familles et les communautés.

Le premier séminaire sur le développement et l’organisation communautaire a lieu à Palerme en 1958. Deux séminaires européens en 1959, à Helsinki et à Sèvres, introduiront en France le travail social de groupe.

Travail social communautaire et travail social de groupe prendront place comme modèle d'intervention dans les programmes de la formation des assistants de service social en 1962.

Le travail social de groupe, sera introduit par certains employeurs dans le cadre de la formation continue : MSA pour répondre aux besoins collectifs du milieu rural, puis à la SNCF ainsi que dans les CAF.

Un constat récurrent depuis les années 1960 : ces modèles seront peu pratiqués par les services sociaux.

l'intervention sociale d'intérêt collectif » issu des travaux du Conseil Supérieur du Travail Social fait un bilan du travail social et de son histoire et consacrera le terme d’intervention sociale collective (ISIC).

L’intervention sociale collective est présente dans certains programmes de formation initiale, en particulier pour les conseillères en économie sociale et familiale (CESF) et pour les assistants de service social.

Il faut parler formation mais éviter de croire que seule la formation va permettre la diffusion de ces modèles d’intervention.

L’exemple de la réforme de la formation d’assistant de service social en 2004 le montre.

Elle a fait porter le changement de pratique en vue de développer l’ISIC, sur les épaules des stagiaires et des jeunes professionnelles. Les établissements de formation, ont rapidement pointé les limites.

Les résistances qui freinent la mise en pratique d’interventions sociales collectives et communautaires ne sont pas uniquement le fait de la formation.

Les freins sont multiples et comme l’analyse en détail le rapport des États généraux du travail social « Développement social et travail social collectif »2,le diagnostic est connu : obstacles culturels, sociétaux, organisationnels et réglementaires se répercutent en cascade sur tous les étages de l’action publique jusqu’au travailleur social.

Si le diagnostic est partagé, on connaît toujours une bureaucratisation excessive de l’action sociale.

Le rapport précise également que le modèle professionnel des travailleurs sociaux est lui-même aussi un frein du fait :

  • d’une opposition idéologique entre travail social individuel et travail social collectif,
  • que le travail social n’a peut-être pas encore pris toute la mesure des évolutions et du changement de regard et de pratiques qu’il doit opérer.

Enfin les confusions entre les termes et notion de « développement social », de « travail social communautaire », de « travail social collectif »… sans référence aux différents modèles théoriques qu’ils recouvrent ainsi que le peu de capitalisation participent des obstacles.

Des perspectives en matière de formation

Les travailleurs sociaux mais aussi les cadres demeurent insuffisamment formés à l’intervention collective, au niveau de la formation initiale mais aussi en formation continue : absence de langage commun pour nommer les dimensions collectives de leurs interventions, déficit d’appropriation des outils et des concepts.

Les finalités du travail social données par la définition internationale du travail social « le travail social est une pratique professionnelle et une discipline. Il promeut le changement et le développement social, la cohésion sociale, le pouvoir d’agir et la libération des personnes. Les principes de justice sociale, de droit de la personne, de responsabilité sociale collective et de respect des diversités sont au cœur du travail social. Étayé par les théories du travail social, des sciences sociales, des sciences humaines et des connaissances autochtones, le travail social encourage les personnes et les structures à relever les défis de la vie et agit pour améliorer le bien-être de tous. »,3 sont un appui quant aux changements de postures à opérer et aux transformations à conduire dans le champ de la formation, au regard de l'évolution de la question sociale.

Il convient de développer l'ingénierie sociale et les processus réflexifs en renforçant les capacités stratégiques et les compétences opérationnelles des intervenants sociaux (plus largement que les travailleurs sociaux), et des cadres (analyser des situations complexes, appréhender le territoire, les dynamiques d’acteurs, mettre en œuvre des stratégies d'élaboration et de conduite de projets collectifs; renforcer le travail entre professionnels issus de différents métiers ; de mobiliser et impliquer les habitants…).

Nous avons à renforcer, dans les formations initiales et continues, l’intégration des différents modèles d’intervention sociale collective (groupe, communautaire, réseau primaire).

Pour ce faire, les perspectives de travail sont nombreuses :

  • Apporter des clarifications conceptuelles et élaborer un référentiel sur les diverses formes de travail social collectif.
  • Structurer dans les formations initiales des intervenants sociaux (travailleurs sociaux, animateurs, intervenants du champ de la politique de la ville), un corpus commun autour des connaissances théoriques, des méthodes et des techniques.
  • Associer dans les instituts de formation le savoir d’expérience des personnes, le savoir scientifique et le savoir de l’action.
  • Impliquer les instituts de formation sur les territoires pour initier la participation d’étudiants aux démarches locales.
  • Développer en partenariat avec les acteurs (y compris de champs professionnels connexes : animation, santé, IAE, etc.), par le biais de l’alternance, des possibilités concrètes d’apprentissage pour les étudiants (formules de stage adaptées, projets d’étudiants, analyses de territoire, stage en immersion, action-recherche…).
  • Renforcer la formation continue, in situ des intervenants sur un projet collectif (sociaux ou pas, professionnels ou bénévoles, y compris habitants, usagers ou personnes concernées quels que soient leurs statuts), la formation-action, l’échange de pratiques, l’organisation interinstitutionnelle et les dispositifs de co-formation (professionnels/habitants/élus) ainsi que la recherche et la capitalisation des pratiques.
  • Former les cadres du travail social en vue de les sensibiliser aux potentialités des approches collectives et du développement social et qu’ils soient en capacités d’impulser ces démarches dans les pratiques de leurs équipes et l’organisation de leurs services.

 

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1. Dinet M. et Thierry M., 2012, Conférence nationale contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale,   Rapport du groupe de travail « Gouvernance des politiques de solidarité », Paris, La Documentation française, rapports-publics.

2. États Généraux du Travail Social, 2015, Rapport du groupe de travail « Développement social et travail social collectif ». Téléchargeable sur [http://social-sante.gouv.fr/IMG/pdf/D_R_veloppement_social.pdf].

3. Définition internationale du travail social approuvée par l'assemblée générale de l’IASSW, et celle de l’EASSW le 10 juillet 2014 à Melbourne

 

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Référence électronique

Chantal Cornier, "L'intervention sociale, collective et communautaire. Réalités, atouts et limites", Sciences et actions sociales [en ligne], N°6 | année 2017, mis en ligne le date 31 janvier 2017, consulté le , URL : http://www.sas-revue.org/index.php/37-n-6/dossiers-n-6/temoignages-n6/93-l-intervention-sociale-collective-et-communautaire-realites-atouts-et-limites

 

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Chantal Cornier
Directrice générale de l'Institut de Formation en Travail Social (IFTS d'Echirolles)
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