N°11Année 2018 : "La norme dans tous ses états : enjeux et défis pour le travail social"

Varia

La « science ouverte » comme outil d’Empowerment

Évaluation du projet SOHA

Sylvie-Marianne Rhugenda, Judicaël Alladatin

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Mots-clés : pouvoir d’agir, science ouverte, typologie, Afrique, Haïti

Key words : empowerment, open Science, typology, Africa, Haiti

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Introduction

Le projet SOHA en bref

L’empowerment
Un concept pluriel et difficilement consensuel
Cadre théorique de l’empowerment

L’enquête
Données de l’enquête
Population cible et représentativité de l’échantillon
Résultats

Discussion
Formes d’empowerment et profil sociopolitique
Effets contingents de l’acquisition de compétences techniques
Effets contingents de l’utilisation de Facebook
Les boutiques de sciences : un espoir de concrétisation

Conclusion

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Introduction

De janvier à avril 2017, nous avons mené une recherche évaluative portant sur les activités d’un projet œuvrant pour la promotion de la science ouverte en Haïti et en Afrique francophone (SOHA). C’est une recherche non financée dont l’objectif était d’identifier et de comprendre les formes d’empowerment générées chez les étudiant-e-s d’Haïti et d’Afrique francophone qui ont participé aux différentes activités du projet SOHA.

La première auteure a accepté ce mandat de recherche parce que les questions de développement et d’empowerment en contexte subsaharien sont des sujets qui suscitent son intérêt et sur lesquels elle se sent engagée. Elle n’était ni membre du projet SOHA, ni particulièrement initiée aux enjeux de la science ouverte. Toutefois, elle a bénéficié de l’encadrement du second auteur. Ce dernier a rejoint le projet SOHA au début de l’année 2016 parce qu’il considère que ce projet a apporté des réponses concrètes à plusieurs injustices et claustrations cognitives qu’il a eu l’occasion d’identifier en Afrique francophone.

Dans cet article, nous rendons compte de cette expérience de recherche sur l’empowerment induit par le projet SOHA. Notre propos débute par un aperçu sur le projet SOHA. Ensuite, nous procédons à une recension des écrits sur le concept d’empowerment et nous présentons notre cadre théorique de l’empowerment. S’ensuit une présentation des aspects méthodologiques et des résultats de l’enquête. Enfin, la discussion a permis de mettre nos résultats en perspective avec la littérature scientifique sur le sujet et d’amorcer une réflexion plus large sur les possibilités de consolidation de l’emporwerment induit à travers le « mouvement » SOHA.

Le projet SOHA en bref

SOHA est l’acronyme du projet intitulé « La science ouverte comme outil de développement du pouvoir d’agir et de la justice cognitive en Haïti et en Afrique francophone ». En fait, SOHA est un projet de développement du pouvoir d’agir (autrement dit d’empowerment) par la science ouverte, dans les pays francophones postcoloniaux.

Par science ouverte, il faut entendre une science plus inclusive qui reconnaît la valeur de tous les savoirs, aspire à les faire entrer en dialogue, et s’investit à les rendre accessibles à un public élargi (Piron et Dibounje, 2016). L’on comprend donc que SOHA s’inscrit dans une vision de science citoyenne. C’est un projet de recherche-action qui s’est étendu de janvier 2015 jusqu’en janvier 2017.

Dans le cadre de sa mission, ce projet avait quatre objectifs spécifiques :

  • comprendre quels sont les obstacles à la science ouverte dans les pays francophones postcoloniaux.
  • former à la science ouverte des chercheur‑e‑s et des étudiant‑e‑s de ces pays.
  • déployer des dépôts institutionnels pilotes et des boutiques de sciences1.
  • développer un réseau francophone international pour la promotion de la science ouverte comme outil d’empowerment et de développement durable.

Le projet SOHA est donc présent au Québec et en France, bien entendu en Haïti et dans plusieurs pays d’Afrique francophone. En Afrique, il compte des membres dans 16 pays de la région subsaharienne et dans trois pays du Maghreb. Cependant, en dépit d’une vaste couverture géographique, il ne dispose d’aucun local. En fait, la coordination de ses activités repose en grande partie sur le travail collaboratif à distance (grâce à internet et au numérique en général).

Les activités réalisées pour atteindre ces objectifs s’articulent autour de trois thématiques majeures : celle des « savoirs Nord/Sud », celle du « numérique » et celle des « réseaux et amitiés ». La thématique dite des « savoirs Nord/Sud » concerne la valorisation des savoirs scientifiques et profanes produits dans les pays du Sud dits en développement et à leur reconnaissance aussi bien dans les pays du Sud que dans les pays du Nord dits développés (Piron, 2016b). C’est une vision qui imprègne le discours porté lors des colloques et des journées scientifiques de recherche. C’est aussi le socle idéologique de la boutique de science de Port-au-Prince2. Quant à la thématique dite du « numérique », elle porte sur le développement de compétences techniques en littératie numérique. Concrètement, le projet SOHA a organisé des ateliers et des webinaires, et a mis en ligne des tutoriels sur les techniques de recherche documentaire dans le web scientifique (Piron, 2016a). Et la thématique dite des « réseaux et amitiés », concerne en fait la sociabilité entre les membres du projet SOHA et du développement d’amitiés intellectuelles (Piron et Dibounje, 2016). Dans une très large mesure, ce lien social a pris forme dans le cadre du groupe Facebook du projet SOHA. 

L’empowerment

Un concept pluriel et difficilement consensuel

Quand bien même le verbe to empower est apparu au XVIIe siècle et que le mot empowerment a été formé au XIXe siècle, ce n’est que dans les années 1970 où il a été largement utilisé et diffusé par les mouvements sociaux contestataires de l’époque : le féminisme, l’éducation populaire et les droits civiques des afro-américain-e-s (Bacqué et Biewener, 2013 ; Calvès, 2009). C’est ce qui explique que le concept se soit depuis imposé dans le domaine du service social et dans celui du développement communautaire (Calvès, 2009). Par ailleurs, le concept a aussi gagné le monde des affaires et de la politique, la psychologie populaire… Bref, c’est un concept très en vogue. Néanmoins, et malgré une large cooptation du concept, « [l’empowerment] est en fait rarement défini » (p. 743). Dans l’espace public, il demeure « un terme vague et faussement consensuel » (p. 743).

Dans l’espace scientifique, les auteur-e-s ne s’accordent pas sur la nature de l’empowerment : est-ce un état ou un processus ? Certain-e-s le définissent comme l’état d’effectivité de la capacité à agir (Bacqué et Biewener, 2013 ; Ninacs, 2008). Pour d’autres, il est le processus par lequel des personnes s’approprient cette capacité d’agir (Bacqué et Biewener, 2013). Au début du processus, les retombées en matière d’empowerment sont très minimes, car les interventions se résument en des programmes d’aide pilotés par le haut et réduisant les sujets de droit à des bénéficiaires passif-ve‑s. En fin du processus, les retombées en matière d’empowerment sont au plus haut niveau, car les sujets de droit ont atteint « °l’état d’empowerment°». Ils sont à l’initiative, tant sur le plan individuel que collectif. Leurs actions ont un impact substantiel dans la transformation de leur réalité sociale (Bacqué et Biewener, 2013 ; Hofmann et Marius-Gnanou, 2006).

Cette notion de processus suggère donc une corrélation entre le temps d’exposition aux interventions d’empowerment (la continuité de participation et l’ancienneté), et les types et niveaux d’empowerment observés (Ninacs, 2008). Des travaux de recherches dont ceux de Leroux, Ninacs et Racine confirment l’existence d’une telle corrélation.

Néanmoins, le temps n’est pas le seul facteur qui sous-tend l’évolution et l’intensité du processus d’empowerment. En effet, selon Emirbayer et Mische (1998), le jugement, l’habitus3 et l’intentionalité sont d’autres éléments pertinents dont il faudrait tenir compte. Abondant dans le même sens, Bacqué et Biewener (2013) défendent l’idée que les types d’empowerment varient en fonction de la vision sociopolitique4 des acteur-trice-s. Afin d’étayer leur propos, elles distinguent trois visions sociopolitiques : la vision néo-libérale, la vision socio-libérale et la vision sociale forte.

Ainsi, pour les personnes souscrivant à une vision néo-libérale, être empowered, c’est faire le nécessaire pour se trouver du bon côté des inégalités (Bacqué et Biewener, 2013). Leur but ultime se résume à l’épanouissement de soi (Taylor, 1994). Qu’elles en aient conscience ou pas, leur conception tiendrait du fait qu’elles « fonde[nt] [leur] compréhension du social sur l’hypothèse de l’intérêt individuel » (Delas et Milly, 2015, p. 408). Dans ce cas de figure, toute perspective organisationnelle ou communautaire n’a qu’une signification instrumentale (Taylor, 1994). En fait, une telle vision du social tend à subsumer le pouvoir d’agir à de la rationalité utilitariste (Delas et Milly, 2015).

Quant aux personnes ayant une vision sociale forte, elles aspirent à une société mue par des rapports sociaux égalitaires entre ses différentes franges (Bacqué et Biewener, 2013). L’empowerment traduit leur ferme engagement pour une profonde transformation des structures sociales (ibid.). Il consiste à s’affranchir d’un système social inégalitaire tout en sachant que « [p]ersonne ne libère personne d'autre ; personne n'est libéré seul ; [et] les gens se libèrent ensemble » (trad. libre, Freire cité par Gadotti, 1994, p. 52).

S’agissant de la vision socio-libérale, Bacqué et Biewener (2013) la positionnent à mi-chemin entre la vision néo-libérale et la vision sociale forte. Les auteures considèrent que l’individu socio-libéral porte « une attention à la cohésion sociale et à la vie des communities […] sans pour autant interroger structurellement les inégalités sociales » (p. 16).

Par ailleurs, sans remettre en cause la pertinence du modèle de Bacqué et Biewener, Ninacs (2008) propose un modèle se rapportant aux paliers d’implication des individus : le palier individuel, le palier organisationnel et le palier communautaire. L’empowerment individuel opère au niveau de la prise de conscience individuelle, du développement de l’estime de soi, de l’acquisition des compétences techniques, et de l’incitation à la participation. Dans sa forme extrême, il « pla[ce] […] le fardeau du processus d’empowerment entièrement sur les épaules de l’individu […] [Il] occulte [ainsi] le recours à l’action collective » (p. 38). Quant à l’empowerment communautaire, il vise le développement simultané de la collectivité et de ses individus à travers la transformation des structures sociales et des rapports de pouvoir. Il s’agit en fait du « moyen par lequel une communauté augmente son pouvoir collectif » (p. 39). On le retrouve au sein des communautés fonctionnelles – c’est-à-dire des organisations – ou au sein de la communauté au sens large. C’est ainsi que l’on peut parler d’empowerment organisationnel et d’empowerment communautaire.

Par ailleurs, Ninacs (2008) attire l’attention sur les « interactions de va-et-vient entre les différents niveaux d’empowerment » (p. 48-49 ; 60). En effet, l’empowerment individuel peut évoluer vers de l’empowerment organisationnel, et ce dernier évoluer à son tour vers de l’empowerment communautaire. Dans le sens inverse, l’empowerment communautaire devrait avoir un effet d’entraînement sur l’empowerment organisationnel. Il en est de même entre l’empowerment organisationnel et l’empowerment individuel.

Au final, lorsqu’il s’agit de définir l’empowerment ou d’en modéliser les différentes formes, la littérature scientifique propose deux définitions et plusieurs typologies. Elles se valent et se complètent, mais aucune ne fait complètement consensus.

Cadre théorique de l’empowerment

Pour les tenant-e-s de la définition selon laquelle l’empowerment est un processus, il s’agit d’un processus qui « ne se réalise généralement pas du jour au lendemain […]. [S]ur le plan temporel, [il se] situe [donc] de façon inhérente dans le long terme » (Ninacs, 2008, p. 32). Ainsi, dans le contexte de l’évaluation d’un projet d’une durée de deux ans, qui vient de se terminer, nous n’avons pas le recul nécessaire pour évaluer « l’état d’empowerment ». La notion de processus nous a donc paru bien plus appropriée pour élaborer notre cadre théorique de l’empowerment. Il s’articule autour des deux dimensions représentées par la figure ci-dessous.

Figure 1 : Représentation de notre cadre théorique de l’empowerment

Figures 1 varia3

Source : Notre propre conception à partir d’une synthèse de la littérature (notamment, Bacqué et Biewener, 2013, p. 15-17 ; Ninacs, 2008, p. 18)

L’axe horizontal représente les paliers d’implication des individus selon le cadre conceptuel de Ninacs (2008). Quant à l’axe vertical, il fait référence aux aspects sociopolitiques de l’empowerment (Bacqué et Biewener, 2013). Notre intérêt pour le modèle de Ninacs tient du fait qu’il émerge d’une longue pratique dans l’intervention sociocommunautaire (Ninacs, 2008), et que le champ d’intervention du projet SOHA s’inscrit précisément dans le domaine sociocommunautaire. Nous avons pris en compte la dimension sociopolitique, qui nous semble tout à fait pertinente au contexte postcolonial africano-haïtien qui caractérise le projet SOHA.

En effet, les sociétés africaines et haïtiennes sont traversées par les trois visions sociopolitiques mises en évidence par Bacqué et Biewener (2013). C’est une réalité qui dément le cliché selon lequel ces sociétés postcoloniales seraient homogènes et profondément ancrées dans une vision sociale forte. Certes, les valeurs de solidarité et de communauté occupent une certaine place dans l’imaginaire collectif. C’est ce que reflète le principe d’« individualité communautaire »5 ou de « coexistence » mis en avant par des sociologues haïtiens et africains (Mocombe, 2017 ; Omobowale et Akanle, 2017). Cependant, « ces dernières décennies suggèrent que le rapport des individus à leur communauté se joue dans un contexte en forte mutation » (Calvès et Marcoux, 2007, p. 8). En effet, le néo-libéralisme et ses aspirations à la rationalité utilitariste sont une réalité sociale qui gagnerait du terrain en Afrique comme ailleurs (Janin, 2006). D’après Ndembou (2006), cette tendance serait plus marquée auprès des jeunes générations. Cela dit, ces accents de libéralisme datent d’avant la montée du néo-libéralisme. À la veille des indépendances déjà, les « affranchis »6 et les « évolués »7 aspiraient à « devenir aussi grands, atteindre un degré, se hisser au rang de l'élite, gravir les échelons... […] grâce à [leurs] mérites personnels » (Lefèvre, 1984, p. 217) ; mais sans jamais envisager une profonde transformation du social (Lefèvre, 1984 ; Mocombe 2017). En fait, ce cas de figure exemplifie ce que peut être l’empowerment dans le cadre d’une vision socio-libérale.

À l’aune du cadre théorique que nous venons de décrire, nous avons réévalué l’objectif de la recherche et l’avons décomposé en trois sous-objectifs : (a) identifier les activités/thématiques à potentiel d’empowerment ; (b) évaluer l’effet d’empowerment de ces activités en fonction des deux dimensions du cadre théorique ; et (c) déterminer le profil sociopolitique des participant‑e‑s.

L’enquête

Données de l’enquête

Afin de répondre à la problématique et aux sous-problématiques posées, nous avons travaillé avec trois sources de données : les données du groupe Facebook de SOHA, les réponses d’un questionnaire accessible en ligne sur la page Facebook de SOHA, et un corpus d’entretiens individuels.

Données du groupe Facebook de SOHA

Pour chacun‑e‑s des utilisateurs‑trices du groupe Facebook de SOHA, nous avons recueilli le lien URL permettant d’accéder à sa page Facebook, les dates de la plus ancienne et de la plus récente activité sur le groupe Facebook de SOHA, et le niveau d’activité au sein du groupe Facebook de SOHA. Par activité, il faut comprendre les publications, les commentaires et les réactions (« j’aime », wow, haha, « j’adore », tristesse, colère). Quant au niveau d’activité, c’est un score d’engagement calculé en fonction du nombre de publications, de commentaires et de réactions8.

Ces informations de base ont été recueillies à l’aide de l’application Grytics, un logiciel permettant de générer des statistiques sur l’activité des groupes Facebook. Elles nous ont permis de déterminer le pays de résidence de chacun‑e‑s des utilisateurs‑trices, leur niveau mensuel moyen d’activité, et le mois de leur entrée en activité.

Questionnaire

Nous avons élaboré un questionnaire comprenant une partie sur les informations sociodémographiques du ou de la répondant‑e, une partie sur son implication dans les activités du projet SOHA, une partie sur l’impact du projet SOHA dans sa vie, une partie sur sa vision sociopolitique, et une partie sur ses attentes non (ou partiellement) satisfaites.

La formulation des questions, le choix de réponses et la grille d’interprétation ont été testés lors d’une séance de focus group avec sept membres de l’équipe de coordination du projet SOHA.

Ce questionnaire a été administré par internet9 à travers l’interface Google formulaire. Concrètement, le lien vers la version Google du questionnaire a été publié sur le site web et sur la page Facebook du projet SOHA. 29 répondant-e-s y ont participé.

Entretiens

Nous avons conduit 18 entretiens individuels semi-directifs qui nous ont permis d’aborder en grande partie les mêmes grands thèmes que ceux du questionnaire. Leur durée était d’environ 45 minutes. Avec les participant‑e‑s de Québec, ces entretiens ont eu lieu dans le cadre de rencontres en face à face. En revanche, avec ceux et celles résidant à Montréal, en Haïti, en Afrique ou en France, nous avons organisé des rencontres virtuelles par l’entremise d’applications tels que Skype, Whatapps et Facebook messenger.

Précisons que dans ce texte, nous utilisons des pseudonymes afin de préserver l’anonymat des interviewé-e-s.

Population cible et représentativité de l’échantillon

Délimitation de la population cible

La coordination du projet SOHA repose sur les interactions faites en ligne et notamment à travers le réseau social Facebook (Rhissa Achaffert, 2016) et délimiter la population ciblée par notre recherche ne fut pas chose aisée. Cela tient notamment au fait qu’un réseau au sein d’un réseau social (Facebook, Twitter, etc.) « ne connaît vraisemblablement pas de frontière, ni de délimitation tranchée » (Mercklé, 2016, p. 11). Il nous a donc fallu développer une approche basée sur l’analyse des informations à notre disposition.

En nous basant sur les statistiques du groupe Facebook de SOHA, nous avons postulé que la population cible de notre enquête est l’ensemble des utilisateurs-trices du groupe qui répondent aux trois conditions suivantes : (i) être entré-e en activité avant la fin du projet SOHA ; (ii) ne pas avoir décroché, c’est-à-dire avoir continué à publier, commenter ou réagir même après les 30 jours qui suivirent leur entrée en activité ; et (iii) être toujours actif-ve pendant la période qui précède la collecte des données de l’enquête.

Numériquement parlant, il s’agit d’une population de 399 membres. En effet, 1 518 utilisateurs-trices satisfont à la condition (i) ; 789 satisfont simultanément aux conditions (i) et (ii) ; et 399 satisfont simultanément aux conditions (i), (ii) et (iii).

Représentativité de l’échantillon soumis au questionnaire

Le graphique 1 représente la population cible répartie par pays de résidence. Parmi ceux et celles résidant en Haïti ou en Afrique francophone (pays SOHA), 55% sont dans un pays avec colloque– c’est-à-dire en Haïti et dans les pays d’Afrique francophone où le projet SOHA a tenu un colloque ou une journée scientifique de recherche.

Graphique 1 : Population cible – Répartition par pays de résidence

graph 1 varia3

Source : Données d’enquête

Le graphique 2 quant à lui représente les répondant-e-s au questionnaire. Eux et elles aussi sont réparti-e-s par pays de résidence. Tout comme dans la population cible, 55% résident dans un pays avec colloque. Les répondant-e-s au questionnaire sont donc assez représentatif-ves de la diversité de la population cible.

Graphique 2 : Répondant-e-s au questionnaire – Répartition par pays de résidence

graph 2 varia3

Source : Données d’enquête

Résultats

Grilles d’interprétation du questionnaire et critères d’analyse

Dans la section sur l’impact du projet SOHA dans la vie du ou de la répondant-e, une série de 12 assertions ont été formulées de sorte que les réponses « Tout à fait d’accord », « D’accord », « Pas d’accord » et « Pas du tout d’accord » indiquent si le projet SOHA a eu (ou pas) un effet d’empowerment.

Tableau 1 : Grille d’interprétation de la section sur l’impact du projet SOHA

Assertion :
C’est grâce au projet SOHA que…

Thématique

Palier

Interprétation de la réponse
« D’accord » ou « Tout à fait d’accord »

Je suis plus ambitieux-se et confiant-e en moi que je ne l'étais auparavant

N/a : l’assertion est d’ordre général

Empowerment individuel

Je développe mon pouvoir d’agir sur le plan individuel

Je réalise que les universités doivent s'impliquer dans le développement local durable de l'Afrique et/ou d'Haïti.

N/a : l’assertion est d’ordre général

Empowerment organisationnel

Je prends conscience que la structure universitaire a un rôle pivot à jouer dans le processus d’empowerment

J'ai une autre vision de ce que devrait être le développement de l'Afrique et/ou d'Haïti.

N/a : l’assertion est d’ordre général

Empowerment communautaire

Je prends conscience du pouvoir d’agir de la communauté

J'ai compris qu'il est inutile dans une recherche se déroulant au Sud de citer une longue liste d'auteurs du Nord dont les théories et les contextes d'études sont très éloignés des réalités étudiées.

Savoirs Nord/Sud

Empowerment individuel

J’accorde beaucoup plus d’importance à un savoir qui s’inscrit dans des valeurs individualistes (Mocombe, 2017).

Je commence à m’intéresser aux travaux des intellectuels africains et haïtiens.

Savoirs Nord/Sud

Empowerment organisationnel

Je valorise le savoir universitaire du Sud

Je reconnais que les savoirs locaux, incluant les traditionnels, peuvent avoir une grande valeur.

Savoirs Nord/Sud

Empowerment communautaire

Je valorise un savoir compréhensif et des valeurs communautaires (Mocombe, 2017).

Fréquemment, je vais sur le web pour apprendre en lisant les publications d’autres internautes.

Numérique

Empowerment individuel

Ma pratique du numérique vise la satisfaction de mes intérêts individuels.

Je comprends mieux pourquoi les universités de mon pays devraient offrir l'accès au web à tous.

Numérique

Empowerment organisationnel

Ma pratique du numérique vise à satisfaire mes besoins académiques.

Je réalise que mes écrits sont susceptibles d’être publiés (dans des billets de blog, des revues, des livres, etc.).

Numérique

Empowerment communautaire

Ma pratique du numérique vise à impacter mon entourage.

J’ai développé un réseau de contacts internationaux pour de futures opportunités.

Réseau et amitiés

Empowerment individuel

Je rationalise mon réseau de contact.

Je suis entré(e) en contact avec des organismes d’éducation (autres universités que la mienne, programme de bourse, etc.)

Réseau et amitiés

Empowerment organisationnel

J’établis un contact avec des structures universitaires parce je considère qu’elles sont importantes pour mon développement.

J’ai tissé de nouvelles et profondes amitiés.

Réseau et amitiés

Empowerment communautaire

Je m’investis dans la communauté.

dans la vie du ou de la répondant-e

Tel que cela est présenté dans le tableau ci-dessus, notre grille d’interprétation a permis d’évaluer si le projet SOHA en général ainsi que chacune des trois thématiques ont (ou pas) induit un effet d’empowerment sur le plan individuel, organisationnel et communautaire.

Ensuite, nous avons évalué si l’effet d’empowerment devait être considéré comme confirmé ou mitigé. Voici nos critères d’analyse :

Tableau 2 : Critères d’analyse de l’effet d’empowerment

 

Effet confirmé

Effet quelque peu mitigé

Effet mitigé

Sur le plan individuel

Le projet a eu un effet d’empowerment, et au moins une thématique a eu un effet d’empowerment.

N/a

Le projet a eu un effet d’empowerment, mais aucune thématique n’a eu un effet d’empowerment.

Sur le plan organisationnel

Le projet a eu un effet d’empowerment, et au moins une thématique a eu un effet d’empowerment.

N/a

Le projet a eu un effet d’empowerment, mais aucune thématique n’a eu un effet d’empowerment.

Sur le plan communautaire

Le projet a eu un effet d’empowerment, et au moins une thématique a eu un effet d’empowerment.

N/a

Le projet a eu un effet d’empowerment, mais aucune thématique n’a eu un effet d’empowerment.

En général

Effet confirmé sur les trois plans (individuel, organisationnel et communautaire).

Effet confirmé seulement sur deux des trois plans.

Effet confirmé sur un seul des trois plans.

Dans la section sur la vision sociopolitique, une série de cinq assertions ont été formulées de sorte que les réponses « Tout à fait d’accord », « D’accord », « Pas d’accord » et « Pas du tout d’accord » indiquent si le ou la répondant-e a une vision sociopolitique très libérale, libérale, radicale, très radicale, ou ni libérale, ni radicale.

Tableau 3 : Grille d’interprétation de la section sur la vision sociopolitique

Assertion :
De façon générale…

Interprétation de la réponse
« D’accord » ou « Tout à fait d’accord »

Code des réponses :
Vision sociopolitique…

très libérale (-2) ;
libérale (-1) ;
ni libérale ni radicale (0) ;
radicale (+1) ;
très radicale (+2
)

Je suis convaincu(e) que la clé du développement de mon pays, c'est que chacun se prenne en charge.

Sur ce point, je m’inscris dans une perspective plutôt néolibérale.

-2 : « Tout à fait d’accord »
-1 : « D’accord »
0 : « Ni en désaccord ni d'accord »
+1 : « Pas d’accord »
+2 : « Pas du tout d’accord »

Je suis convaincu(e) qu'il n'y a pas de développement si on ne tend pas la main à celles et ceux qui en ont besoin.

Sur ce point, je m’inscris dans une perspective plutôt radicale.

-2 : « Pas du tout d’accord »
-1 : « Pas d’accord »
0 : « Ni en désaccord ni d'accord »
+1 : « D’accord »
+2 : « Tout à fait d’accord »

Je considère que le progrès économique et social exige le développement de l'entrepreneuriat dans mon pays

Sur ce point, je m’inscris dans une perspective plutôt néolibérale.

--2 : « Tout à fait d’accord »
-1 : « D’accord »
0 : « Ni en désaccord ni d'accord »
+1 : « Pas d’accord »
+2 : « Pas du tout d’accord »

Je considère que le progrès économique et social exige une prise de conscience collective des communautés défavorisées.

Sur ce point, je m’inscris dans une perspective plutôt radicale.

-2 : « Pas du tout d’accord »
-1 : « Pas d’accord »
0 : « Ni en désaccord ni d'accord »
+1 : « D’accord »
+2 : « Tout à fait d’accord »

Je considère que le progrès économique et social exige le développement de la société civile de mon pays.

Sur ce point, je m’inscris dans une perspective plutôt radicale.

-2 : « Pas du tout d’accord »
-1 : « Pas d’accord »
0 : « Ni en désaccord ni d'accord »
+1 : « D’accord »
+2 : « Tout à fait d’accord »

du ou de la répondant-e

À la grille d’interprétation présentée ci-dessus, nous avons associé des critères d’analyse en vue de déterminer le profil sociopolitique du ou de la répondant-e.

Tableau 4 : Critères d’analyse pour déterminer le profil sociopolitique du ou de la répondant-e.

 

Profil « social fort »

Profil « plutôt libéral »

Synthèse des cinq assertions du tableau 3

Somme des réponses
supérieure à 3.

Somme des réponses
inférieure ou égale à 3.

Vers une typologie des formes d’empowerment

Grâce à une approche typologique que nous illustrons par la figure 2, nous avons intelligibilisé les résultats du questionnaire provenant de la section sur l’impact du projet SOHA et de celle sur la vision sociopolitique. Nous avons ainsi identifié quatre formes d’empowerment. Ci-dessous, nous les décrivons en suivant un ordre allant de la plus prépondérante à la moins prépondérante.

  •   Empowerment « total »: Tel qu’on le voit sur la figure 2, cette forme d’empowerment se retrouve chez 13 des 22 répondant-e-s valides. Quatre d’entre eux et d’entre elles revendiquent une vision sociale forte tandis que neuf s’inscrivent dans une dimension sociopolitique plutôt libérale. Nous disons qu’il s’agit d’un empowerment « total » parce que toutes les thématiques induisent de l’empowerment et que cet effet est confirmé sur le plan individuel, organisationnel et communautaire.
  •   Empowerment « de sensibilisation »: Tel qu’on le voit sur la figure 2, cette forme d’empowerment se retrouve chez quatre des 22 répondant-e-s valides. Parmi eux et elles, une personne revendique une vision sociale forte tandis que trois s’inscrivent dans une dimension sociopolitique plutôt libérale. Toutes les thématiques induisent de l’empowerment. Néanmoins, cet effet n’est confirmé que sur le plan organisationnel et communautaire

En fait, ce type d’empowerment se rapporte à l’expérience de personnes qui étaient déjà « empowered » sur le plan individuel. À travers le projet SOHA, elles ont trouvé l’occasion de démontrer leur ferme engagement envers le monde universitaire et envers la communauté locale. Les mêmes cas de figure émergent des entretiens. Ainsi Ibrahim affirme : « Bien avant que j’entre dans le projet, j’étais intéressé par cette problématique qu’est “l’ouverture de la science”. […] Mais [grâce au projet], c’est devenu un comportement, une idée que je véhicule » (Ibrahim, communication personnelle, 6 mars, 2017). C’est la raison qui nous fait dire qu’il s’agit d’un empowerment « de sensibilisation ».

 Figure 2 : Typologie de quatre formes d’empowerment

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 Source : Construite à partir de nos observations et résultats d’enquête

  1. Profil sociopolitique du ou de la répondant-e.
  2. Les thématiques ont-elles induit de l’empowerment?
  3. Évaluation de l’effet d’empowerment.
  4. Effet confirmé sur le plan individuel, organisationnel et communautaire.
  5. Effet confirmé seulement sur le plan organisationnel et communautaire.
  6. Effet confirmé uniquement sur le plan organisationnel, ou uniquement sur le plan communautaire
  • Empowerment « non substantiel »: Cette forme d’empowerment se retrouve chez trois des 22 répondant-e-s valides. Tou-te-s s’inscrivent dans une dimension sociopolitique plutôt libérale. Nous disons qu’il s’agit d’un empowerment « non substantiel » parce qu’aucune des thématiques du projet SOHA n’a induit de l’empowerment.

Cependant, les répondant-e-s ne manquent pas de reconnaître que le projet est « un premier pas dans la revalorisation du local »10. Toutefois, ils et elles considèrent que « le projet doit s'étendre sur un nombre beaucoup plus considérable d'étudiants et de chercheurs » 11 ; et qu’il devrait « se diversifier dans d'autres domaines tels que l'économie »12.

  • Empowerment « d’enthousiasme »: Cette forme d’empowerment se retrouve chez deux des 22 répondant-e-s valides. Tou-te-s deux s’inscrivent dans une dimension sociopolitique plutôt libérale.

La lacune de cette forme, est que l’effet d’empowerment est mitigé sur le plan individuel. Elle n’arrive pas à intégrer le palier individuel, le palier organisationnel et le palier communautaire de l’empowerment. Elle passe ainsi à côté de « la question de l’intégration et celle du dépassement des individus et des groupes dans une perspective politique » (Bacqué et Biewener, 2013, p. 144). C’est pourtant l’une des conditions nécessaires pour que l’enthousiasme généré soit réellement porteur d’un projet d’émancipation.

 Meilleures retombées dans les pays SOHA où il n’y a pas eu de colloque ?...

Lorsque l’on pousse l’analyse des données du questionnaire afin de tenir compte du pays de résidence des répondant-e-s, il semble que les formes d’empowerment les plus abouties se retrouvent dans les pays SOHA sans colloque. C’est ce que semblent montrer les graphiques 3 et 4.

Graphique 3 : Formes d’empowerment

graph 3 varia3

dans les pays SOHA avec colloque

Source : Données d’enquête

Graphique 4 : Formes d’empowerment

graph 4 varia3

dans les pays SOHA sans colloque

Source : Données d’enquête

Dans les pays SOHA avec colloque,75% des répondant-e-s témoignent de formes d’empowerment plutôt abouties (67% d’empowerment « total » et 8% d’empowerment « de sensibilisation »). Cette proportion est de 80% (50% d’empowerment « total » et 30% d’empowerment « de sensibilisation ») parmi les répondant-e-s qui résident dans des pays d’Afrique francophone où le projet n’a pas tenu ce genre d’activité (pays SOHA sans colloque).

Les statistiques du groupe Facebook tendent à confirmer ce constat. Dans les pays SOHA sans colloque, le niveau d’engagement mensuel moyen est relativement plus élevé que dans les pays SOHA avec colloque. C’est ce que montre le graphique 5.

Graphique 5 : Population cible – Niveau d’engagement en fonction du pays de résidence

graph 5 varia3

Source : Données du groupe Facebook Soha

Bien que ce constat puisse a priori surprendre, il est corroboré par le contenu des entretiens. En effet, parmi les interviewé-e-s ayant participé à un colloque SOHA, il y a de ceux et celles qui disent avoir gagné en empowerment et d’autres qui ont du mal à quitter le statut de bénéficiaire passif-ve. Ainsi, Alidor affirme : « J’étais plutôt un apprenant passif […]. Dans le cadre du projet, j’ai appris à être un étudiant actif » (Alidor, communication personnelle, 22 mars, 2017). Tout à fait à l’opposé, Honorine déclare :

« Je vois [Claude13] publier des sujets qui m’intéressent beaucoup. Je suis en train de lire les commentaires, mais je n’agis pas. Je suis encore passive dans le système. […] [Et à la question de savoir pourquoi elle est passive, elle répond :] Parce que je n’ai pas encore eu l’occasion de faire plus. Jusque-là, je n’ai pas encore trouvé comment faire… étant donné que je suis [en Afrique14]. En fait, je ne fais que consommer, car je ne suis pas à la page » (Honorine, communication personnelle, 2 avril, 2017).

Par contre, parmi les personnes interviewées qui ont rejoint le projet SOHA sans avoir eu à participer à l’un de ces colloques ou à la journée scientifique de recherche à Ouagadougou, aucune ne se trouve au niveau de bénéficiaire passif-ve. Toutes ont vu dans ce projet un terrain d’action propice à l’affirmation d’ambitions individuelles préexistantes à leur contact avec le projet SOHA. Précisons toutefois qu’« individuelle » doit se comprendre dans une logique d’ « individualité communautaire » (Mocombe, 2017, p. 81). Les propos d’Omar ou ceux de Jean illustrent cette question de façon plutôt éloquente.

En effet, au cours de notre entretien avec Omar, ce dernier nous a partagé sa compréhension du projet SOHA :

« Le projet SOHA donne à ces étudiants [les étudiant-e-s d’Afrique et d’Haïti] l’opportunité de montrer ce dont ils sont capables, d’apporter leur part de contribution au développement. […] [Juste après, il poursuit :] Avant le projet j’y pensais déjà, mais je n’avais pas eu l’opportunité de faire quelque chose » (Omar, communication personnelle, 22 mars, 2017).

Quant à Jean, c’est un fanonien dans l’âme. Il a pour maxime de vie : « Chaque génération a pour mission de marquer la terre de ses empreintes, et doit travailler pour qu’il y ait la justice sur terre » (Jean, communication personnelle, 26 mars 2017). En fait, ce n’est rien d’autre qu’une paraphrase de la célèbre citation de Frantz Fanon (1961/2002) : « chaque génération doit dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir » (p. 197).

Selon lui, les objectifs du projet SOHA permettent aux « jeunes [de] prendre conscience de leur existence » (Jean, communication personnelle, 26 mars, 2017). En fait, il y voit de fortes accointances avec ses principes personnels. C’est la raison qui l’a poussé à s’investir dans le projet ; il en avait entendu parler par hasard lors d’une rencontre sur Facebook.

…ou « prêche à des converti-e-s » ?

Plus que d’exemplifier l’affirmation d’une prise de conscience critique, les propos ci-dessus témoignent qu’Omar et Jean (et bien de ceux et celles qu’ils représentent) adhéraient à une vision sociale forte même avant d’entrer en contact avec le projet SOHA Si cela est la raison pour laquelle dans les pays SOHA sans colloque, 40% des répondant-e-s au questionnaire ont une vision sociale forte (graphique 4) tandis que cette proportion est à 8% dans les pays SOHA avec colloques (graphique 3), se pose alors la question du processus de sélection des membres.

Dans les pays SOHA avec colloque, le processus de sélection des membres ne peut être dissocié de l’organisation desdits colloques. En effet, leur tenue a occasionné des afflux de nouveaux et nouvelles utilisateur-trices du groupe Facebook (graphique 1.1). Par ailleurs, parmi les personnes interviewé-e-s, nombreux-euses sont ceux et celles qui disent avoir rejoint le projet SOHA à l’occasion d’un colloque (ou de la journée scientifique de recherche de Ouagadougou) auquel (à laquelle) ils ou elles ont participé.

C’est « par le canal d’un professeur » (Koffi, communication personnelle, 15 mars, 2017) que Koffi a entendu parler de la journée scientifique de recherche organisée par le projet SOHA. Pour Blaise et Brice qui ont chacun eu à participer à un colloque de SOHA, c’est aussi par l’entremise d’un-e professeur-e qu’ils en ont entendu parler (Blaise, communication personnelle, 13 mars, 2017 ; Brice, communication personnelle, 19 mars, 2017). Brice raconte :

« C’est une professeure qui m’en a parlé. Elle a fait passer les formulaires d’adhésion à tous les étudiants qui étaient dans le cours. Mais, malheureusement, j’étais le seul qui a rempli le formulaire et qui a aussi suivi toutes les étapes jusqu’à une plus grande implication dans le projet SOHA » (Brice, communication personnelle, 19 mars, 2017).

Pour la petite histoire, de nombreuxétudiant-e-s ont participé à ce colloque. Un certain nombre ont rejoint le projet SOHA et se sont inscrit-e-s au groupe Facebook. Toutefois, ils et elles n’ont pas tou-te-s eu une implication et une expérience d’empowerment aussi aboutie que celle de Brice. En effet, ce dernier fait partie des 3% dont le score moyen d’engagement mensuel dépasse les 20 points.

En fait, ces témoignages montrent que les membres ayant adhéré par l’entremise des professeur-e-s sont un public hétérogène et pas nécessairement conquis d’avance. En effet, dans ces contextes encore marqués par « le mandarinat des rapports hiérarchiques entre étudiants et professeurs » (Élodie, communication personnelle, 12 mars, 2017), il est fort probable que les étudiant-e-s aient participé aux colloques (ou à la journée scientifique de recherche) moins par intérêt pour le thème que parce qu’ils et elles avaient été sollicité-e-s par un-e professeur-e. C’est ce qui semble filtrer des propos de Koffi lorsque, parlant du professeur qui l’avait sollicité, il tient à préciser : « c’est notre directeur, notre chef de département, et surtout le directeur du laboratoire » (Koffi, communication personnelle, 15 mars, 2017). Au demeurant, même s’il est entaché des effets du pouvoir symbolique des professeur-e-s, ce processus de sélection a permis de rejoindre un public hétéroclite.

Dans les pays SOHA sans colloque, le processus de sélection était différent puisqu’il n’y a pas eu de sollicitation de la part des professeur-e-s. Les gens ont adhéré parce qu’ils ou elles se reconnaissaient dans les valeurs du projet SOHA. Cela s’est traduit par une homophilie prononcée.

De ce qui précède, il nous semble plus approprié de ne pas parler de meilleurs résultats dans les pays SOHA sans colloque, mais plutôt de résultats qui varient selon le niveau d’homophilie et d’hétérogénéité.

Discussion

Formes d’empowerment et profil sociopolitique

Les résultats ci-dessus nous permettent d’affirmer que le projet a généré plusieurs formes d’empowerment. L’empowerment « de sensibilisation » et l’empowerment « total » sont les formes les plus abouties. On les retrouve parmi ceux et celles s’identifiant à une vision sociale forte, mais aussi parmi ceux et celles fondant leur compréhension du social sur un postulat utilitariste.

En effet, pour les un-e-s, l’empowerment de SOHA est avant tout une question de solidarité réciproque. Ce qui les a motivé-e-s, « c’est surtout le travail collaboratif […], le fait qu’on puisse arriver ensemble à travailler sur un même projet, et que chacun donne son avis » (Alidor, communication personnelle, 22 mars, 2017). Pour les autres comme Sébastien, l’empowerment de SOHA s’inscrit dans une quête d’autonomie. En effet, après nous avoir expliqué que c’est grâce au projet SOHA qu’il ose à présent répondre aux appels à publication et soumettre sa candidature aux opportunités qui se présentent, il conclut : « Je suis en confiance […]. Et quand nous sommes en confiance, ça nous rend autonomes » (Sébastien, communication personnelle, 13 mars, 2017).

Quant à l’empowerment « non substantiel » et l’empowerment « d’enthousiasme », ils sont respectivement la forme la moins accomplie et la plus mitigée. On ne les retrouve que parmi ceux et celles dont l’orientation sociopolitique est plutôt libérale. Ainsi, on retient que quand bien même il est compatible à différentes compréhensions du monde sociopolitique, le projet SOHA est une recherche-action engagée « à gauche ». On ne peut donc pas parler d’impartialité ou de neutralité scientifique. Cela rejoint le constat selon lequel

« la prise en compte de la portée émancipatrice de l’empowerment appelle à construire une critique de gauche du “trop” d’État ou du “mal” État, qui se distingue des arguments néo-libéraux et socio-libéraux en ce que la démocratisation, la solidarité et la justice sociale prennent le pas sur la rationalité économique comme légitimité » (Bacqué et Biewener, 2013, p. 142).

En effet, nos résultats ont montré que les cas d’empowerment « non substantiel » sont le propre des profils plutôt libéraux. On se souvient notamment du cas de ce ou cette répondant-e qui souhaite vivement que projet SOHA investisse le terrain des questions économiques.

Néanmoins, la dimension sociopolitique ne permet pas d’expliquer les cas d’empowerment « d’enthousiasme ». Pour cela, il faudrait rationaliser le fait que l’utilitarisme libéral soit la cause de résultats mitigés sur le plan individuel, mais confirmés sur le plan communautaire ou organisationnel. En fait, il se pose la question de savoir quels autres facteurs pourraient expliquer les cas d’empowerment partiel.

Effets contingents de l’acquisition de compétences techniques

Sans toutefois occulter l’intérêt pour la valorisation du savoir du Sud et pour le développement d’un réseau d’amitié, les questions de littératie numérique auraient été pour certain-e-s la principale motivation de leur participation au projet SOHA.

En fait, grâce aux ateliers webinaires et tutoriels de développement de compétences techniques en littératie numérique, la thématique du « numérique » se serait imposée comme le volet le plus concret du projet SOHA.

Lorsque l’on considère les résultats d’autres enquêtes évaluatives, on en arrive à envisager que cet attrait pour les compétences techniques pourrait être l’une des causes d’empowerment partiel. En effet, lesdites enquêtes soulignent que lorsque les participant-e-s sont uniquement motivé-e-s par l’acquisition de

« compétences techniques […] qui permett[ent] […] d’accomplir des tâches pratiques ou de prendre des décisions concrètes liées aux techniques développées [;] ce serait […] un empowerment partiel […], c’est-à-dire une capacité d’agir qui n’est pas automatiquement accompagnée d’une estime de soi renforcée ou d’une conscience critique accrue » (Ninacs, 2008, p. 101-102).

Il est donc tout à fait plausible que la mise en œuvre du volet « numérique » ait eu des effets contingents. Ceux-ci seraient à la base des résultats mitigés qui caractérisent l’empowerment « d’enthousiasme ».

Toutefois, les propos cités suggèrent que le problème n’est peut-être pas le volet « numérique » en lui-même, mais plutôt la faible concrétisation des autres aspects du projet SOHA (Augustin, communication personnelle, 24 mars, 2017). Abordant lui aussi le problème de concrétisation, Robert nous a confié : « Pour moi, ce n’est pas intéressant que le colloque se termine et que tout s’arrête là. […] Je me […] dis pourquoi ne pas mobiliser d’autres jeunes autour de la nécessité de s’engager concrètement, pour rendre réalisables les objectifs de SOHA » (Robert, communication personnelle, 25 mars, 2017). Et quand nous lui avons demandé s’il pense que le projet SOHA a atteint ses objectifs, il a répondu : « Non, pas vraiment. […]  Pour moi, il y a un problème de suivi. […] C’est-à-dire qu’en général, les idées sont assez bonnes, mais le projet ne dispose pas d’assez de gens » (Robert, communication personnelle, 25 mars 2017).).

Effets contingents de l’utilisation de Facebook

De prime abord, l’affirmation selon laquelle le projet SOHA ne dispose pas d’assez de membres est plutôt surprenante. En effet, au moment où nous terminions notre collecte de données, le groupe Facebook de SOHA comptait plus de 6 000 inscrit-e-s et avait des assistants basés au Burkina Faso, au Mali, au Niger, au Sénégal, en Haïti et au Québec.

Cependant, sur ces 6 000 inscrit-e-s, seul-e-s 1 802 ont partagé ne fut-ce qu’une publication, un commentaire ou une réaction. Par ailleurs, et ce tel que nous l’avons mentionné lors de la délimitation de la population cible, 1 518 d’entre eux et d’entre elles sont entré-e-s en activité pendant la durée du projet, mais seul-e-s 399 ont été identifié-e-s comme ayant effectivement participé au projet SOHA.

L’érosion de ces chiffres s’explique probablement par les difficultés d’accès à internet dues à la fracture numérique entre les pays du Sud dits en développement et ceux du Nord dits développés. En effet, les données de 2015 de l’Union Internationale des Télécommunications rapportent que « 82% des habitants des pays développés utilisent désormais Internet, contre seulement 35% des habitants des pays en développement » (Mercklé, 2016, p. 87). Par ailleurs, force est de constater que le projet SOHA porte lui aussi la marque de cette fracture numérique. On le voit dans le graphique 5 qui montre que les niveaux d’engagement mensuel moyen au sein du groupe Facebook passent respectivement du simple (4,1) au double (8,0) selon qu’il s’agit des pays de la zone géographique du projet SOHA ou des pays non SOHA (très largement représentés par le Canada, la France et d’autres pays européens).

Cela dit, il importe de souligner que la fracture numérique, ce n’est pas seulement l’accès inégal aux infrastructures technologiques ou aux compétences techniques. C’est aussi l’accès inégal à

« la maîtrise des usages communicationnels légitimes (dont fait partie la fameuse “netiquette”) portée par ces technologies. Serge Proulx [2006] fait l’hypothèse que la communication électronique en groupe peut de ce fait créer autant le lien social que l’exclusion, dans le même mouvement. […] Ainsi, […] l’illégitimité persistante de certaines formes d’expression sur Internet continue de tenir les classes [dominées] à l’écart des normes d’autonomie, d’accomplissement de soi et de reconnaissance imposées dans ces nouveaux espaces publics par les classes dominantes [Granjon, 2009] » (Mercklé, 2016, p. 87-88).

Se pose alors la question de savoir si les réseaux sociaux peuvent effectivement gommer les écarts socioculturels dont ils prétendent se distancier. Tout en faisant écho à l’œuvre de Bourdieu et Passeron qui a dénoncé le fait que malgré « la distance, petite, mais réelle, entre la culture scolaire et la culture de l’élite […], l’école […] n’est en réalité pas propre à remettre en cause les écarts culturels entre catégories sociales » (Jourdain et Naulin, 2011, p. 49) ; ce questionnement suggère que les réseaux sociaux sont des médias non-neutres qui véhiculent des valeurs socio-libérales.

Ainsi, il y a lieu de craindre que le média Facebook soit inapproprié au projet SOHA puisque ce dernier porte une vision sociale forte (de « gauche »). Ce qui est arrivé à Honorine confirme cette crainte. En effet, bien que disposant d’un accès à internet et de compétences techniques suffisantes, elle reste en marge des activités du projet et semble assez mal à l’aise avec les usages communicationnels en ligne. (Honorine, communication personnelle, 2 avril, 2017). Le ressenti d’exclusion est fort, d’autant plus que le réseau social Facebook occupe une place importante dans la coordination des activités du projet et dans le développement de la sociabilité entre ses membres.

Dans le cas de Youssouf par contre, internet a été un réel facteur d’inclusion. Bien que ce soit dans le cadre du projet SOHA qu’il ait pour « la première fois […] rempli un formulaire en ligne, […] [;] [il a depuis] écrit, […] contribué à des publications d’articles, […] rédigé des billets de blog, et […] participé à des conférences en ligne » (Youssouf, communication personnelle, 7 mars, 2017). Il fait partie des 3% dont le score moyen d’engagement mensuel dépasse les 20 points. Il fait aussi partie des personnes conquises d’avance à la vision du projet. En effet, il affirme « déjà avant de connaître le projet, j’étais d’accord sur les principes » (Youssouf, communication personnelle, 7 mars 2017).

En somme, on voit que les effets contingents de l’usage de Facebook peuvent être atténués par une forte adhésion à l’idéal du projet SOHA. Le cas échéant, le risque de tomber dans des formes d’empowerment partiel est bel et bien réel.

Les boutiques de sciences15 : un espoir de concrétisation

Quand bien même la thématique du « numérique » s’est imposée comme le volet le plus concret du projet SOHA, la thématique des « savoirs Nord/Sud » n’en reste pas moins le volet perçu comme le plus pertinent. En effet, l’importance de la revalorisation des savoirs locaux et/ou traditionnels est le seul point qui fait l’unanimité.

Ainsi, le projet SOHA est perçu comme « un premier pas dans la revalorisation du local »16. Aussi, d’aucun-e-s pensent qu’« il est vrai que des projets comme les boutiques de sciences sont une façon    concrète de rapprocher les chercheurs des citoyens et de faire participer les citoyens dans des projets scientifiques » (Augustin, communication personnelle, 24 mars, 2017). Ce sont des remarques qui comptent d’autant plus qu’elles proviennent de répondant-e-s se retrouvant dans de l’empowerment « non substantiel » et d’un interviewé dont on se souvient qu’il est plutôt sceptique au sujet de la concrétisation des activités du projet.

En fait, le lien avec la thématique des « savoirs Nord/Sud » est que les boutiques de science facilitent le partenariat entre l’université et la société civile. Elles permettent à des étudiant-e-s de réaliser des travaux (analyses, études de projet, recherches, etc.) commandités par des organismes communautaires. Ces travaux sont supervisés par un-e professeur-e dans le cadre d’un cours ou d’un laboratoire de recherche. Leur réalisation contribue au parcours de formation académique. Dans les pays dits du Sud, ces travaux contribuent aussi à « la valorisation des compétences et des points de vue locaux (ceux des étudiants, des étudiantes et des associations). [Il se] rétablit ainsi un équilibre entre les savoirs de type universitaire, souvent issus du Nord, et les savoirs locaux » (Piron, 2016b, p. 315).

Par ailleurs, les boutiques de science sont aussi vues comme l’opportunité d’une « exist[ence] pas seulement sur internet, mais aussi physiquement en Afrique » (Serge, communication personnelle, 6 mars, 2017). Et d’aucun-e-s pensent que « cela pourrait d’une manière ou d’une autre redynamiser les objectifs du projet SOHA » (Koffi, communication personnelle, 15 mars, 2017).

Finalement, le lancement d’un grand nombre de boutiques de science présenterait plusieurs avantages. D’une part, cela permettrait une prise de conscience accrue et un regard plus critique sur une économie mondiale du savoir empreinte de profondes inégalités. On assisterait ainsi à l’atténuation des effets contingents associés à l’utilisation de Facebook. D’autre part, en s’inscrivant dans du concret, le déploiement des boutiques de science serait un frein à la cannibalisation des efforts entrepris dans le cadre du développement de la littératie numérique. Il reste à savoir si au niveau local, les responsables universitaires sont prêts à soutenir matériellement et institutionnellement ce genre d’initiative qui démocratise le savoir et ouvre des perspectives fructueuses pour la responsabilité sociale et la modernisation pédagogique dans les universités.

Conclusion

Cette recherche évaluative a fait émerger deux formes d’empowerment plutôt aboutil’empowerment « total » et l’empowerment « de sensibilisation » –, et deux formes d’empowerment partiel l’empowerment « non substantiel » et l’empowerment « d’enthousiasme ». Contre toute attente, c’est dans les pays SOHA n’ayant pas accueilli de colloque SOHA, que l’on retrouve plus d’étudiant-e-s dans les formes d’empowerment abouti et moins d’étudiant-e-s dans les formes d’empowerment partiel. C’est aussi dans ces pays que, comparativement aux pays SOHA avec colloque, le score d’engagement sur le groupe Facebook de SOHA est le meilleur.

Néanmoins, une analyse plus approfondie a démontré que ces différences sont en partie à associer au niveau d’homophilie et d’hétérogénéité des membres. Ce sont des différences à la source, c’est-à-dire inscrites dans le processus et dans le contexte de sélection de nouveaux membres du projet SOHA. Dans les pays n’ayant accueilli aucun colloque SOHA, les étudiant-e-s qui rejoignent le projet ont en majorité déjà, une vision sociale forte et une conscience acquise aux causes défendues par le projet SOHA. Par contre, dans les pays avec colloque, la sélection fut plus hétérogène ; quoique marqué par un taux élevé de décrochage. En second lieu, l’on retient donc que le profil sociopolitique des participant-e-s est un facteur qui a influencé les retombées du projet SOHA en matière d’empowerment.

Par ailleurs, la fracture numérique qui divise le monde entre pays dits en développement du Sud et pays dits développés du Nord est une réalité qu’il ne faut pas occulter. Elle fait partie des injustices cognitives contre lesquelles l’équipe du projet SOHA (Mboa Nkoudou, 2016) engage ses efforts. Notre discussion a toutefois attiré l’attention sur le caractère à la fois inclusif et exclusif de la communication électronique en groupe (Mercklé, 2016). En fait, en se rendant très fortement dépendant du réseau social Facebook (Rhissa Achaffert, 2016), le projet SOHA a pris le risque d’exclure une partie de ceux et celles pour qui internet est trop cher ou qui n’en maîtrisent pas les usages communicationnels. Néanmoins, une conscience critique accrue, le déploiement des dispositifs de boutiques des sciences, ainsi que la transformation progressive et plutôt récente du projet en mouvement SOHA tendraient à atténuer l’impact des effets contingents.

Enfin, si le projet SOHA veut optimiser ses retombées en diminuant les formes d’empowerment « non substantiel » et « d’enthousiasme » au profit des formes d’empowerment « total » et « de sensibilisation », il semble qu’il faudra s’employer davantage à promouvoir à long terme une vision sociale forte et engagée pour le changement des rapports inégalitaires qui régissent encore l’économie du savoir. Au demeurant, et cela comme toutes les « utopies concrètes » – c’est ainsi que le projet SOHA se définit (Piron et al., 2016) –, le projet SOHA ne demeure-t-il pas tributaire d’une orientation progressiste du cours de l’histoire (Broca, 2012) ?

 

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Piron F., 2016b, «°Les boutiques des sciences et des savoirs, au croisement entre université et développement local durable°», in Piron F., Regulus S. et Dibounje Madiba M. S. (dir.), Justice cognitive, libre accès et savoirs locaux. Pour une science ouverte juste, au service du développement local durable, Québec, éd. Science et bien commun, p. 305-324.

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Taylor C., 1994, Le malaise de la modernité, Paris, éd. du Cerf, coll. Humanités.

 

Notestop


1. Les boutiques de sciences sont un « dispositif [qui] invite des étudiants et étudiantes à réaliser gratuitement, dans le cadre de leur formation, des projets de recherche ou des projets pratiques en réponse à des besoins exprimés par des associations de la région desservie par l’université » (Piron, 2016b, p. 311).

2. Au moment où nous menions notre recherche, la boutique de science de Port-au-Prince était la seule opérationnelle.

3. L’habitus est un « système de dispositions durables acquis par l’individu au cours du processus de socialisation. Il s’agit donc à la fois du produit de conditions sociales passées et du principe générateur des pratiques et des représentations que l'individu va mobiliser dans ses stratégies » (Delas et Milly, 2015, p. 341).

4. Le terme sociopolitique se réfère à la compréhension du monde social. Il ne faut donc pas le comprendre au sens partisan du terme.

5. Traduit de l’anglais : « communal form of individual » (Mocombe, 2017, p. 81).

6. À la veille de l’indépendance haïtienne, la catégorie dite des « affranchis » était essentiellement composée des métis et de la petite bourgeoisie noire (Mocombe, 2017).

7. Pendant la colonisation du Congo belge, les « évolués » sont des Congolais qui ont « complètement digéré l’idéologie dominante […]. [Ils n’auraient] constitué qu’une faction de l'élite congolaise » (Lefèvre, 1984, p. 217-218).

8. En fait, pour un-e utilisateur-trice et une période donné-e,
score d’engagement  =  2 ´ nombre de publications
+ nombre de commentaires
+ nombre de réactions
(compilé par nous avec Grytics, 2017).

9. Méthode Computer Assisted Web Interview.

10. Questionnaire en ligne, réponse à la question ouverte « Commentaires généraux sur les impacts du projet SOHA sur toi ».

11. Idem.

12. Questionnaire en ligne, réponse à la question ouverte « Dans l’avenir, que pourrait faire le projet SOHA pour renforcer le processus d’empowerment des étudiants et des étudiantes d’Haïti et d’Afrique francophone ? ».

13. Pseudonyme d’un-e des membres de l’équipe de coordination du projet SOHA.

14. Le nom du pays était cité, mais nous l’occultons pour préserver la confidentialité.

15. Voir note 1.

16. Questionnaire en ligne, réponse à la question ouverte « Commentaires généraux sur les impacts du projet SOHA sur toi ».

 

Pour citer cet articletop


Référence électronique

Sylvie-Marianne Rhugenda, Judicaël Alladatin, "La « science ouverte » comme outil d’Empowerment - Évaluation du projet SOHA", Sciences et actions sociales [en ligne], N°11 | année 2019, mis en ligne le date 17 juin 2019, consulté le 19 juillet 2019, URL : http://www.sas-revue.org/n-conception/62-n-11/varia-n-11/162-la-science-ouverte-comme-outil-d-empowerment

Auteur


topAuteur

Sylvie-Marianne Rhugenda
Professionnelle de recherche à la Chaire de recherche du Canada en décision partagée et application des connaissances (Québec).
membre du Groupe interuniversitaire d’études et de recherches sur les sociétés africaines (GIERSA, Québec)
membre associée du Centre interdisciplinaire de recherche sur l’Afrique et le Moyen-Orient (CIRAM, Québec)
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Judicaël Alladatin
Enseignant-chercheur
École Nationale de Statistique, de Planification et de Démographie (ENSPD), Université de Parakou (Bénin)
Collaborateur scientifique au Groupe interuniversitaire d’études et de recherches sur les sociétés africaines (GIERSA, Québec)
membre associé au Laboratoire de communication médiatisée par ordinateur (LabCMO, Québec)
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N°11Année 2018 : "La norme dans tous ses états : enjeux et défis pour le travail social"

Varia

L’action des institutions privées de développement en milieu rural sénégalais à l’épreuve de la territorialisation des politiques publiques : l’expérience de l’ONG Plan Saint-Louis

Dominique Sene

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Mots-clés : Institutions privées de développement, Plan Saint-Louis, développement communautaire, villages, collectivités locales, territorialisation, politiques publiques, Sénégal.

Key words : Private Institutions for Development, Plan Saint-Louis, community development, villages, local authorities, territorialisation, public policies, Senegal.

Plantop


Introduction

Démarche méthodologique

De la portée des approches territoriales d’appui au développement communautaire dans les collectivités rurales promues par l’ONG Plan Saint-Louis

L’action communautaire de Plan Saint-Louis dans la localité de Pont-Gendarme du temps de « l’approche villages »

L’action communautaire de Plan Saint-Louis dans les communes rurales de Ronkh et de Ross-Béthio dans le cadre de « l’approche collectivités locales »

Conclusion

 

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Introduction

Le développement territorial est un concept mais aussi une pratique de développement à la mode. C’est un modèle de développement qui favorise l’équilibre et l’équité entre les collectivités locales ainsi que l’implication des acteurs locaux dans le processus de développement de leurs territoires. Toutefois, le constat semble confirmer l’idée que la contribution des institutions privées de développement dans la construction des territoires ruraux, en relation avec les politiques publiques de décentralisation, n’a pas été l’objet de beaucoup d’attention de la part des spécialistes du développement territorial. L’intérêt que la recherche tire de cette façon quelque peu tronquée de concevoir le développement territorial n’est que de faible portée. Nous proposons donc, dans cette étude, de contribuer à compenser cette carence de travaux de recherches consacrés à l’apport des institutions privées dans la territorialisation des politiques de développement socio-économique rural en contexte de décentralisation, en nous appuyant sur le cas du Sénégal. C’est ainsi que nous avons pris exemple de l’ONG de développement communautaire Plan Saint-Louis, qui promeut une approche ouvertement territoriale, structurelle à son mode d’intervention dans les communautés de base afin d’y instaurer un développement socio-économique équitable et durable.

Dès son installation au Sénégal, d’abord à Saint-Louis, en 1982, l’ONG Plan International Inc. a institué les villages comme portes d’entrée dans ses zones d’intervention. Mais la nouvelle législation sur la décentralisation décidée par les pouvoirs publics sénégalais en 2005 l’a inclinée à se soumettre à cette nouvelle donne institutionnelle qui fait désormais des collectivités locales, des interlocuteurs incontournables pour traiter avec les populations cibles. Ces collectivités locales sont en particulier les anciennes communautés rurales au niveau des campagnes qui sont toutes devenues des communes dans le cadre de l’acte 3 de la décentralisation, instituée au Sénégal par la loi n° 2013-10 du 28 décembre 2013. Avant d’entrer dans les détails de notre analyse, nous déclinerons la démarche méthodologique sur la base de laquelle nous avons recueilli les données présentées dans cette étude.  

Démarche méthodologique

Pour collecter les informations présentées dans ce texte, nous nous sommes guidé de deux principales techniques de recherche : la technique documentaire et les entretiens individuels. La technique documentaire nous a permis de recueillir de nombreuses données référant aux différentes lois et réformes de la décentralisation et du développement local au Sénégal depuis la période coloniale jusqu’à nos jours. Par ailleurs, elle nous a permis de collecter d’importantes données sur le développement territorial, dans son versant communautaire, ses enjeux et ses limites pour les collectivités locales. Dans le cadre de la recherche documentaire, nous avons cherché en particulier des ouvrages, des chapitres d’ouvrages, des rapports d’études, des actes de colloques, etc., portant sur le développement rural et la décentralisation. Les documents ayant trait aux interventions en milieu rural des institutions privées de développement telles que les ONG ont également été examinés avec beaucoup d’intérêt.  

Les entretiens ont été réalisés pour l’essentiel entre mai et juin 2016 au niveau de Plan Saint-Louis où nous avons interrogé des personnes-ressources parmi lesquelles le coordonnateur de l’ONG en personne, son assistante technique, les Conseillers en Développement Communautaire (CDC) et le Responsable des Opérations de Terrain (ROT)1. Nous avons également interrogé par entretiens individuels des bénéficiaires des appuis de cette institution privée de développement communautaire au niveau de ses zones rurales d’intervention. Les entretiens individuels ont été d’un apport bénéfique à ce travail, notamment par rapport au recueil des données empiriques. En recherche sociologique, les situations concrètes sont toujours enrichissantes et sont incommensurables avec les idées personnelles du chercheur, ses hypothèses, quelquefois entachées d’incohérences, d’apriorismes et de subjectivité anti-scientifiques. Ces entretiens individuels nous ont donc permis de faire une saisie globale et juste des enjeux des approches territoriales d’appui au développement communautaire instituées par l’ONG Plan Saint-Louis2.

De la portée des approches territoriales d’appui au développement communautaire dans les collectivités rurales promues par l’ONG Plan Saint-Louis

Plan est une association humanitaire internationale sans filiation religieuse, politique ou gouvernementale qui est née en Angleterre, en avril 1937. Elle œuvre pour le développement humain avec une priorité pour la petite enfance. Par ailleurs, Plan International Inc. s’intéresse à des domaines aussi divers et cruciaux que la sécurité alimentaire dans les ménages ruraux, l’éducation, l’habitat, les activités génératrices de revenus, la santé communautaire, etc. La Conférence Européenne des Ministres responsables de l’Aménagement du Territoire (CEMAT) remarque à juste raison que « les investissements privés font partie des forces motrices du développement social et également du développement territorial » (CEMAT, 2000, p. 7). L’exemple de Plan International Inc. illustre parfaitement cet argument. En s’investissant dans l’humanitaire, sur la base d’approches exclusivement territoriales, cette ONG œuvre effectivement pour la promotion de l’autonomisation sociale et économique des populations défavorisées vivant dans la précarité. À partir des années 1950, l’ONG Plan International Inc. s’est détournée du continent européen où elle a pris naissance, pour orienter désormais son action vers les populations plus nécessiteuses des pays d’Asie, d’Amérique latine et bien évidemment d’Afrique. C’est dans les années 1970 qu’elle a commencé à intervenir en Afrique où elle s’est impliquée avec panache dans la lutte contre la pauvreté, surtout en milieu rural. C’est dans le cadre de la coopération Nord-Sud qu’il faut donc inscrire l’intervention de Plan International Inc. dans ces pays aujourd’hui dits en développement. La difficulté d’asseoir ce dernier dans les territoires ruraux de ces pays justifie la nécessité de recourir à une approche co-constructive entre les acteurs locaux et leurs partenaires extérieurs, approche que l’ONG de développement communautaire Plan International Inc. a bien fait de faire sienne. La situation socio-économique précaire qui sévit dans les zones rurales des pays du Sud et d’Afrique en particulier est telle que la solution la plus indiquée pour y remédier semble être, comme nous l’avons fait remarquer ailleurs, l’instauration d’un « co-développement » (Sène, 2014) entre les populations de base, les pouvoirs publics et les organismes d’aide du genre de l’ONG Plan International Inc.   

Comme précisé supra, c’est en 1982 que cette ONG s’est implantée au Sénégal, avec l’ouverture du bureau « pilote » de Saint-Louis, suivi de celui de Thiès en 1985, de Louga en 1988, de Kaolack en 1990 puis du bureau urbain de Dakar en 1992. Plan Sénégal intervient dans quelques 23 anciennes communautés rurales3 qui polarisent au total 600 villages, ainsi que dans une communauté urbaine à savoir Dakar, où elle couvre quatre communes d’arrondissement. Plan Saint-Louis intervient dans huit communes rurales où elle parraine des enfants : Fass, Gandon, Gandiol, Saint-Louis, Diama, Ross-Béthio, Ronkh et Mpal. Par ailleurs, elle intervient dans six autres communes où elle ne parraine cependant pas d’enfants. La carte infra présente les principales zones d’intervention de l’ONG Plan Saint-Louis.

carte varia sene

Source : Plan Saint-Louis

Les campagnes rurales sont en effet les principales localités ciblées par Plan dans ses actions d’aide au développement communautaire en ce qu’elles sont généralement plus exposées à la pauvreté et la précarité. Par conséquent, ce sont elles qui nécessitent le plus de l’appui des partenaires au développement davantage que les autres. Contrairement aux grands centres urbains qui recèlent plus de possibilités de résilience avec surtout les perspectives d’empois salariés, les villages offrent à leurs habitants peu d’importunités de se garantir régulièrement de revenus monétaires conséquents ; l’agriculture et les autres secteurs économiques ruraux connexes ne leur permettant plus de subvenir suffisamment à leurs besoins socio-économiques. C’est pourquoi, les jeunes ruraux en âge de travailler qui sont très affectés par la précarité économique sont contraints de tourner de plus en plus le dos à la campagne au profit des grands centres urbains, dans l’espoir d’y trouver des emplois tertiaires. Tous les projets d’appui au développement communautaire promus par Plan Saint-Louis sont en partie justement destinés à améliorer les conditions de vie des jeunes, notamment ruraux, au-delà des femmes et des enfants, c’est-à-dire les couches sociales vulnérables. En ce sens, ces projets s’inscrivent résolument dans une démarche de développement communautaire, dans sa dimension humanitaire.  

De 1982 à 2004, l’ONG Plan Saint-Louis a jeté son dévolu sur ce qu’elle a elle-même dénommé « l’approche villages » dans son dispositif d’aide humanitaire aux populations démunies résidant dans les campagnes rurales. En rupture avec les modes d’appui indirect aux populations cibles préconisés par certains organismes privés humanitaires ou de développement, Plan Saint-Louis intervenait de manière directe dans les communautés de base afin de mieux les atteindre. Pendant toute cette période que dura « l’approche villages », elle a apporté aux populations rurales, à travers une approche résolument territorialisée, une aide humanitaire directe, sans aucune intermédiation. C’était donc une sorte de « projets de territoire » (Lardon et al., 2001, p. 51) au sens strict du terme, parce qu’exclusivement axés sur les villages que Plan promouvait en faveur des populations de ses zones d’intervention.

L’un des principaux avantages de cette approche d’appui direct centrée sur les territoires villageois est qu’elle permet de court-circuiter l’entremise des agents des services étatiques et les élus locaux au niveau des collectivités locales. Les populations des villages bénéficiaires recevaient directement les dons que leur gratifiait Plan Saint-Louis. Grâce à cette approche, les populations bénéficiaires ont pu améliorer substantiellement leurs conditions de vie. On a vu plus d’un de ces projets de développement en milieu rural ou urbain africains échouer du fait d’entremetteurs indélicats appartenant ou prétendant plutôt appartenir aux services techniques déconcentrés de l’État, des organismes privés ou censés représenter les populations bénéficiaires, qui ont indûment tiré profit de leur position stratégique dans le système (Crozier et Friedberg, 1977) pour détourner à leur propre compte une partie importante de la rente de ces projets. Avec son « approche villages », l’appui de Plan aux populations des sites d’intervention avait des chances supplémentaires de se soustraire à cette situation déplorable structurelle aux zones rurales des pays en développement qui sont la cible de nombeux projets provenant du Nord. Nous illustrerons dans la section suivante les bienfaits de « l’approche villages » promue par l’ONG Plan Saint-Louis durant cette période, en nous appuyant sur l’exemple d’un des villages où elle intervenait alors de manière significative, celui de Pont-Gendarme.  

L’action communautaire de Plan Saint-Louis dans la localité de Pont-Gendarme du temps de « l’approche villages »

Les interventions de Plan Saint-Louis dans le village de Pont-Gendarme situé dans le bas delta du fleuve Sénégal datent pour l’essentiel du temps de « l’approche villages ». À cette époque, le village de Pont-Gendarme qui est actuellement affilié à la commune rurale de Diama était affilié à l’ancienne communauté rurale de Ross-Béthio. Les femmes qui sont souvent plus vulnérables, en partie à cause de leur faible accès aux ressources économiques, sont les plus heureuses bénéficiaires des projets de Plan Saint-Louis. Les projets qui ont été initiés dans cette localité portent principalement sur la sécurité alimentaire, un de ses domaines prioritaires d’intervention. Le développement communautaire en milieu rural qui préoccupe Plan Saint-Louis dans la zone agro-écologique du delta du fleuve Sénégal où se situe le village de Pont-Gendarme et la quasi-totalité des autres sites d’intervention, ne peut en effet se faire sans l’atteinte de la sécurité alimentaire dans les ménages ainsi que la création de sources de revenus monétaires substantiels provenant en particulier de la riziculture irriguée et du maraîchage.

Mais l’ONG Plan Saint-Louis est consciente que le développement de l’agriculture et la garantie de la sécurité alimentaire sont en partie tributaires d’infrastructures et d’équipements hydro-agricoles sophistiqués au moyen desquels les producteurs pourront mener convenablement leurs activités. C’est ainsi qu’en 2001, un important matériel hydro-agricole et d’assainissement composé de pelles artisanales, de brouettes, de râteaux, etc. d’un coût de 500 000 FCFA a été octroyé aux groupements paysans du village de Pont-Gendarme. Ce dispositif matériel est utilisé pour le planage des parcelles aménagées en prélude à l’ensemencement. Ce matériel sert aussi à l’assainissement des habitations nécessaire à l’hygiène et la propreté, dans une optique de prévention des maladies contagieuses comme le choléra et le paludisme qui affectent souvent les populations vivant dans les campagnes. Plan Saint-Louis accorde une importance capitale à la santé et au bien-être des populations en ce qu’ils sont des secteurs-clés du développement communautaire.   

Toujours en lien au volet sécurité alimentaire et à l’autonomisation sociale et économique des populations, Plan Saint-Louis a offert aux femmes du GIE Coumba Sarr de Pont-Gendarme un groupe motopompe (GMP) d’un montant de deux millions de francs CFA. Cette petite machine d’une capacité d’irrigation de 10,8 hectares n’est cependant pas si petite pour elles puisqu’elles ne disposent que d’une parcelle atomique de 4,4 hectares pour 36 femmes productrices ! Ce GMP pouvait donc irriguer une surface exactement deux fois plus grande. Lors de nos entretiens avec les membres du GIE féminin Coumba Sarr sur l’action de Plan en faveur des femmes, la doyenne du GIE, la trésorière Alimatou Kane nous renseigne que le petit GMP de haute qualité qui leur fut offert par Plan Saint-Louis, avait permis d’irriguer le champ de huit hectares que son grand frère El Hadj Moussa Kane leur avait prêté.

Outre le GMP, une décortiqueuse artisanale d’un coût de deux millions de francs CFA a été offerte par Plan Saint-Louis aux femmes membres du GIE Coumba Sarr de Pont-Gendarme en 1999. Cette décortiqueuse est malheureusement tombée en panne, pour partie à cause de l’usage excessif que les femmes en faisaient. Avant qu’elle ne tombât en panne, elle leur avait cependant rapporté d’importants revenus monétaires grâce aux frais d’usinage de 500 FCFA le sac de paddy qu’elles collectaient de ses prestations de service. À l’époque, les décortiqueuses se comptaient sur les doigts d’une main dans la zone. À Pont-Gendarme, la décortiqueuse artisanale de Plan était la seule, hormis les deux décortiqueuses industrielles que la mission agricole taïwanaise avait offertes à la section villageoise deux ans auparavant, en 1997. Dans le domaine agricole, l’ONG Plan Saint-Louis a apporté d’autres appuis aux femmes, en leur offrant un important financement non remboursable de l’ordre de 3 400 000 FCFA destiné à l’achat d’intrants agricoles en 1999. En 1996, c’est un fonds de roulement, le premier offert par Plan Saint-Louis aux femmes d’un montant de 500 000 FCFA qui était mis à leur disposition. Ce fonds, également non remboursable, était utilisé à des fins d’exploitation agricole et extra-agricole, comme dans des actions génératrices de revenus monétaires (embouche bovine principalement). D’après nos investigations, cet investissement leur aurait rapporté plus d’un million de francs CFA de bénéfices. « L’approche villages » a donc permis à Plan Saint-Louis de participer activement à la lutte pour la sécurité alimentaire et contre la précarité socio-économique à Pont-Gendarme ainsi que dans ses autres zones d’intervention.

Au-delà du volet agricole et économique de manière générale, l’ONG Plan Saint-Louis a beaucoup investi dans l’humanitaire. Elle a à son actif bien d’autres réalisations à Pont-Gendarme parmi lesquelles nous pouvons retenir celles-ci :

R Construction d’une salle de classe en 2000 à la demande de l’Association des Parents d’Élèves (APE) d’un montant de 4 millions de francs CFA. Ce financement incluait les frais d’équipement de la salle et un important lot de fournitures scolaires pour les élèves ;

R Nouvelle offre de fournitures scolaires aux enfants de l’école élémentaire en 2003 d’un montant d’environ 600 000 FCFA ;

R Dotation de moustiquaires imprégnées aux populations du village d’une valeur d’environ 1 million de francs CFA en 2000 ;

R Construction de toilettes publiques en 1998 d’un montant avoisinant 400 000 FCFA. Le tableau 1 récapitule les principales réalisations de l’ONG Plan Saint-Louis dans le village de Pont-Gendarme et leurs coûts respectifs.

Tableau 1 : Les principales réalisations de l’ONG Plan Saint-Louis à Pont-Gendarme du temps de « l’approche villages » et leurs coûts respectifs

Années

Réalisations

Montant (en francs CFA)

19964

 Fonds de roulement non remboursable pour achat d’intrants agricoles offert aux femmes

500 000

1998

 Construction de toilettes publiques

400 000

1999

 Subvention intrants agricoles (femmes)

 Décortiqueuse artisanale (femmes)

3 400 000

2 000 000

2000

 Moustiquaires imprégnées offertes à tous les foyers du village

 Construction d’une salle de classe entièrement équipée

1 000 000

4 000 000

2001          

 Matériel hydro-agricole et d’assainissement

500 000

2003

 Fournitures scolaires aux élèves

600 000

Non précisée

 Groupe motopompe (femmes)

2 000 000

Total : 14 400 000

Source : Plan Saint-Louis et données de l’enquête à Pont-Gendarme

L’action communautaire de Plan Saint-Louis dans les communes rurales de Ronkh et de Ross-Béthio dans le cadre de « l’approche collectivités locales »

À partir de 2005, un changement de mode d’intervention a été institué par Plan Sénégal. De « l’approche villages », on est passé à « l’approche collectivités locales ». Le sociologue Ababacar Ndiaye, qui a consacré sa thèse de doctorat à Plan International Inc., donne ici les détails des implications de ce changement d’approche pour les communautés de base, implications qui concernent bien évidemment Plan Saint-Louis : « En 2005, Plan s’est engagé dans une nouvelle réforme qui a conduit à une restructuration de son personnel, en procédant par la même occasion à un changement de stratégie d’intervention. Au lieu de travailler directement avec les organisations communautaires de base, il entre en partenariat direct avec les collectivités locales et signe avec elles des conventions de financement » (Ndiaye, 2015, p. 2). 

Les collectivités locales nouvellement érigées par Plan Saint-Louis en porte d’entrée pour accéder aux populations bénéficiaires des projets étaient alors les communautés rurales au niveau des villages et les communes au niveau des centres urbains. Dans le cas des villages affiliés aux anciennes communautés rurales de Ronkh et de Ross-Béthio, désormais, les ex-présidents des conseils ruraux devenus maires des nouvelles communes sont les nouveaux interlocuteurs directs de Plan Saint-Louis. C’est à eux que Plan remet donc ses donations en nature ou en espèce pour qu’ils les redistribuent à leur tour aux populations des villages ciblés. La décentralisation consiste pour l’essentiel à doter les collectivités territoriales de prérogatives, de compétences accrues dans les domaines juridique, politique, social, économique, environnemental, etc. Si cette mesure décidée par l’État qui ne se borne pas seulement à se l’appliquer mais l’impose aux institutions privées de développement, est bénéfique aux anciens conseillers ruraux, elle l’est cependant moins pour les populations des villages bénéficiaires des projets de Plan. C’est pourquoi, pour réduire cette distance qui la sépare désormais des villages, Plan a trouvé une solution alternative consistant à créer des organes de gestion de projets dénommés Groupes de Mise en Œuvre (GMO). Les GMO sont composés de personnes choisies parmi les communautés de base pour servir d’interface entre ces dernières, les collectivités locales et Plan. Le choix de ces personnes avait pour critères, leurs compétences, leur loyauté et leur disposition à porter auprès des partenaires extérieurs les problèmes et les préoccupations des communautés de base. Ils représentent ainsi un exemple typique efficace et éthique de territorialisation de l’appui au développement socio-économique en milieu rural. Plan a retiréénormément de satisfaction  de ces GMO. Mais c’est aux populations bénéficiaires de ces projets qu’ils ont davantage profité.             

Plan Saint-Louis a apporté beaucoup d’appuis notamment matériels et financiers aux populations des territoires ou elle intervient dans le contexte de « l’approche collectivités locales ». Pour le cas restreint des communes rurales de Ronkh et de Ross-Béthio, ces appuis sont remarquables. À titre illustratif, entre 2006 et 2015, Plan Saint-Louis a financé la construction dans ces localités de quatre salles de classe, de cinq blocs de latrines, de neuf points d’eau. Elle a également offert deux mille moustiquaires aux populations ainsi que de nombreux médicaments pour les aider à se prémunir des maladies endémiques récursives dans le milieu comme le paludisme. Sur la même période considérée, l’ONG communautaire a construit deux salles de classe et un bloc de latrines à Ross-Béthio. En outre, entre 2006 et 2011, elle a régulièrement offert chaque année des trousseaux (fournitures scolaires) à tous les enfants inscrits au cours initial du cycle élémentaire. Les appuis financiers de Plan Saint-Louis sont encore plus considérables dans ces deux collectivités territoriales cibles. De 2006 à 2015, pas moins de 237 millions et 130 millions de francs CFA ont été respectivement investis par Plan Saint-Louis à Ronkh et à Ross-Béthio, comme le révèlent les données du tableau 2.

Tableau 2 : Montant des fonds alloués par Plan Saint-Louis aux communes rurales de Ronkh et de Ross-Béthio entre 2006 et 2015

Année

Ronkh

Ross-Béthio

Montant

Montant

2006

5 000 000

non déterminé

2007

39 000 000

non déterminé

2008

52 000 000

non déterminé

2009

34 000 000

non déterminé

2010

26 000 000

26 000 000

2011

24 000 000

23 000 000

2012

18 000 000

20 000 000

2013

16 000 000

19 000 000

2014

14 000 000

23 000 000

2015

9 000 000

19 000 000

Total

237 000 000

130 000 000

Source : Plan Saint-Louis

Les arguments précédemment développés attestent la portée de la territorialisation des approches d’appui au développement adoptées par Plan Saint-Louis, particulièrement du temps de « l’approche villages ». La territorialisation des modes d’intervention de Plan Saint-Louis auprès des communautés de base est sans commune mesure bénéfique à ces dernières et, au-delà d’elles, à l’État du Sénégal lui-même. II relèverait en effet d’un truisme de dire que le développement des territoires surtout déshérités du pays incombe au premier chef à la puissance publique. Celle-ci est le garant du développement et du bien-être des populations vivant dans toute l’étendue du territoire national (Sène, 2016b). Les politiques publiques sénégalaises de décentralisation et de développement local ont été conçues en cohérence avec cette finalité essentielle (Sène, 2016a). Cependant, leur incapacité constatée à répondre à cette finalité avec un haut degré de satisfaction, justifie davantage l’opportunité des appuis des partenaires privés au développement territorial des populations, en particulier celles démunies vivant en milieu rural.

Le plu simportant est que les vertus de la territorialisation des modes d’intervention de ces partenaires privés tels que l’ONG Plan Saint-Louis sont parfaitement en phase avec la politique de l’État en matière de décentralisation et de développement local. L’État préconise en effet que tous les programmes et politiques d’appui au développement des territoires promus par les partenaires institutionnels privés soient agréés et supervisés par les responsables des collectivités locales concernées. Ces derniers représentent désormais les populations bénéficiaires des projets qui les élisent pour un mandat de cinq ans renouvelable. Les responsables des collectivités locales représentent aussi l’État au niveau de la gouvernance territoriale locale par le biais des maires de communes et les présidents de conseils départementaux, dont certains sont à la fois des ministres, des ministres-conseillers sans portefeuille, des députés, des directeurs de sociétés publiques, bref, des hauts fonctionnaires de l’État. Les efforts de co-construction du développement dans les pays du Sud déployés par les pouvoirs publics, les élus locaux et leurs partenaires privés à travers le financement de multiples projets destinés aux populations rurales ont beaucoup à gagner à s’inscrire sous le signe de la territorialité.  

Revenons à l’ONG Plan Saint-Louis. Nous observons que s’il y a une vertu essentielle à mettre à l’actif de la territorialisation de ses modes d’appui aux communautés de base, c’est bien l’implication effective de ces dernières dans l’exécution des projets de développement qui leur sont destinés. On a assez décrié le défaut d’implication réelle des populations bénéficiaires dans les projets de développement promus par beaucoup d’organismes d’appui, prétendant les sortir de leur situation de pauvreté. Pour peu qu’elles soient exclues de la phase d’exécution de ces projets, ou reléguées à des rôles marginaux, où elles sont tenues à mille lieux de l’essentiel de ce qui se décide sans elles sur leur destin, maints insuccès manifestes ont été notés dans la majorité de ces projets. Ainsi, la territorialisation prônée par l’ONG Plan Saint-Louis est un gage d’efficacité. Mais nous pourrions ajouter qu’elle répond à un principe d’éthique fondamental pour autant qu’elle invite les populations bénéficiaires des projets à être des acteurs de base du développement de leurs collectivités territoriales ; ce qui revient d’abord à leur reconnaître leur dignité d’hommes.

Le développement viable, le bon développement est celui qui répond aux impératifs de la participation, la responsabilisation des populations dont il est censé améliorer les conditions d’existence. Il existe en effet une éthique du développement qui voudrait que ce dernier soit le produit des efforts de participation responsable des communautés de base auxquelles il se destine. Territorialité, éthique participative et développement constituent un triptyque dont la convenance, la cohérence et l’efficacité sont à inscrire dans le registre des conditions de co-construction des collectivités locales tant rurales qu’urbaines. Ne pas adhérer à la convenance de ce triptyque, c’est se dévoyer de la voie optimale de la revitalisation des collectivités territoriales, notamment rurales, par leurs propres citoyens et leurs partenaires au développement, publics comme privés.

Les politiques publiques de décentralisation et de développement local au Sénégal qui se sont davantage infléchies dans le sens de la territorialisation sont devenues, par la volonté et le pouvoir régaliens de l’État, des cadres de références incontournables pour les organismes privés de développement. De nos jours, l’acte 3 de la décentralisation a d’une certaine manière porté à un étage supérieur, la territorialisation des politiques de développement socio-économique, y compris celles promues par les institutions privées dans les collectivités territoriales rurales. Le développement rural qui est sans doute une des dimensions les plus importantes hautement prioritaires du développement territorial, du moins pour les pays du Sud et d’Afrique principalement, est pour une part considérable conditionné par un arrimage harmonieux des politiques publiques de décentralisation au développement des collectivités villageoises. Dans le contexte présent, il est impossible de penser le développement rural, et à plus forte raison, de prétendre le construire sans l’articuler aux politiques étatiques de décentralisation et à la territorialisation des programmes de développement initiés par les institutions privées, territorialisation que les pouvoirs publics sénégalais ont solennellement ordonnée. Développement rural et territorialisation de tous les politiques et programmes publics comme privés de développement pouvant y contribuer sont devenus un tandem inséparable. Et ce tandem est en passe de faire la preuve de son efficacité au Sénégal, en dépit des nombreuses contraintes, coriaces, auxquelles se confrontent les différentes parties prenantes. C’est que les pouvoirs publics sont les maîtres d’œuvre du développement rural et, au-delà de ce dernier, de tout développement mais qu’ils ont besoin, pour le cas particulier des pays africains, du concours profitable des partenaires privés et de l’implication responsable des populations rurales elles-mêmes.       

Ajoutons encore que la territorialisation des modes d’intervention de l’ONG Plan Saint-Louis est profitable en ce qu’elle offre l’opportunité aux populations des collectivités locales de renforcer leurs compétences, leurs capacités grâce à son appui technique très efficace. L’ONG Plan Saint-Louis ne se contente pas seulement de transférer aux communautés de base cibles de ses projets des fonds substantiels et du matériel. Elle leur transfère aussi des compétences à travers des modules de formation, des ateliers de sensibilisation en plaidoyer, etc. L’idée est de les « capaciter » le mieux possible afin qu’elles soient plus à même de transformer positivement les ressources dont disposent leurs territoires. C’est cette approche du développement que l’écrivain indien Amartya Sen, prix Nobel d’économie en 1998, dénomme la « capabilité ». Dans sa conception, le développement ne consiste pas seulement à mettre à la disposition des populations des potentialités mais plutôt leur permettre d’avoir les possibilités, les aptitudes pour les utiliser de manière appropriée. C’est cette aptitude à transformer positivement leur environnement économique, écologique et social que vise en dernier ressort le renforcement des capacités des populations cibles par Plan Saint-Louis. Les institutions privées comme publiques d’appui au développement des collectivités territoriales surtout rurales ont en effet fini par se rendre à l’évidence que la « capacitation » des populations de ces collectivités cibles de leurs projets conditionne le succès de ces derniers. Les bénéficiaires des projets des pays du Sud ont déjà des compétences qui ont cependant besoin d’être renforcées et leurs moyens économiques et matériels limités doivent également être substantiellement accrus pour leur permettre d’être dans les dispositions de porter durablement le développement économique de leurs collectivités territoriales.  

L’autre vertu du développement territorial que comporte le renforcement des capacités des populations, et non des moindres, est qu’il peut aider à relever le défi de la durabilité. Cette dernière est la nouvelle ambition mais aussi le nouveau défi du développement, défi fort difficile à relever. Il n’y a pas de développement territorial, communautaire ou autre si les effets qu’ils produisent ne s’inscrivent pas dans la durée. Mais la durabilité du développement demande précisément que les populations vivant dans le territoire concerné aient les moyens, les « capabilités » requises pour relever ce défi. Toutefois, il y a lieu de reconnaître que la territorialisation des modes d’appui au développement communautaire instituée par Plan Saint-Louis, comme d’ailleurs celle prônée par les politiques publiques sénégalaises de développement socio-économique souffrent de sérieuses limites sur lesquelles les contraintes d’espace ne sont autorisent pas à nous étendre dans ce texte.

Conclusion    

Cette étude a fait remarquer le rôle souvent occulté des approches territoriales des institutions privées dans l’émergence économique des territoires ruraux en contexte de décentralisation et de développement local. Notre démonstration s’est fondée sur le cas spécifique de l’ONG Plan Saint-Louis qui s’investit dans le développement communautaire avec une priorité accordée à la petite enfance. L’enquête de terrain qui a été menée dans des communes rurales où intervient Plan Saint-Louis a abouti à la conclusion que les approches territoriales qu’elle promeut pour réduire la pauvreté et la précarité en milieu rural sont très opérantes. En promouvant d’abord « l’approche villages » puis « l’approche collectivités locales », l’ONG Plan Saint-Louis a réussi à atteindre positivement ses cibles, notamment en impliquant les communautés de base à la gestion locale des activités de développement communautaire à travers les GMO. Elle a su se conformer aux principes établis par les réformes décentralisatrices mises en œuvre par les pouvoirs publics en y accommodant ses approches territoriales d’appui au développement au niveau de ses zones d’intervention.

L’approche territoriale est celle qui traduit le plus fidèlement la philosophie du développement local, et il est heureux de constater qu’au Sénégal, les politiques publiques de développement local ont toujours été informées par l’approche territoriale. Mais elles le sont davantage avec l’entrée en vigueur de l’acte 3 de la décentralisation. Le destin des populations des pays développés ainsi que celui de ceux en développement semble être en partie suspendu au degré de territorialisation des politiques et programmes de développement que leur destinent les pouvoirs publics et les partenaires privés. Les vertus de la territorialité consistent dans la vision participative, communautaire, éthique, voire humaniste qu’elle a du développement socio-économique. Ce dernier, pour se construire et surtout pour s’inscrire dans la durabilité et s’y maintenir, doit être porté par les communautés de base qu’il concerne directement.

 

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Notestop


1. L’expertise de ces derniers, leurs savoir-faire, tout comme ceux des agents des autres institutions privées et publiques de développement doivent se greffer à ceux des populations locales bénéficiaires des projets pour mieux informer la vision et les pratiques de développement socio-économique qui s’inventent dans les milieux ruraux des pays du Sud. La science et ses applications techniques et technologiques, pour être ce qu’elles ont à être, doivent se mettre au service de l’action sociale, pour l’éclairer, l’orienter, aux fins de la rendre plus efficace au bénéfice des communautés. Telle est justement la mission que s’est donnée la revue Science et Actions Sociales (SAS), qui est une mission humaniste, voire « panhumaniste », pour reprendre le terme senghorien, du fait de l’universalité de la science et de sa responsabilité engagée par rapport aux problèmes majeurs auxquels se confronte l’humanité. Ces problèmes sont si complexes que les chercheurs qui produisent de la science ont aujourd’hui le devoir éthique d’orienter en priorité leurs recherches vers les voies et moyens pouvant aider à les assouplir, à défaut de les faire cesser. La sociologie, pour ce qui la concerne, n’a certes pas vocation à apporter des remèdes préconçus aux problèmes auxquels l’humanité fait face, d’autant qu’une telle posture est de nature à la détourner de son aspiration à la scientificité. Cependant, elle ne doit non plus pas démissionner de sa vocation scientifique et naturelle d’informer l’action sociale, plus que toute autre science. Cette voie doit et devra de plus en plus guider les recherches des sociologues contemporains, notamment ceux parmi eux qui vivent dans les pays du Sud dont les populations ont davantage besoin de l’apport profitable de la recherche scientifique pour améliorer leurs conditions d’existence.    

2. L’article que nous présentons dans ce numéro de la revue est le développement de notre communication prononcée au colloque international organisé du 21 au 23 juillet 2016 par l’École Supérieure d’Économie Appliquée (ÉSÉA) de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar sur « Les territoires : porte d’entrée pour l’émergence durable ». Notre communication était intitulée : « “De l’approche villages” à “l’approche collectivités locales” : portée et limites de la territorialisation des modes d’appui au développement communautaire de l’ONG Plan Saint-Louis ».

3. Ces communautés rurales sont toutes devenues des communes, conformément à la récente réforme dite de l’acte 3 de la décentralisation, qui est entrée en vigueur au Sénégal le 28 décembre 2013.

4. Avant 1996, l’ONG Plan Saint-Louis n’était pas très active à Pont-Gendarme. Elle intervenait davantage dans d’autres localités. De même, depuis 2003, son intervention dans le village est devenue léthargique. C’est ce qui justifie notre choix d’effectuer un bilan de son action communautaire dans cette collectivité rurale pendant « l’approche villages », limité à la période 1996-2003. Pour des impératifs d’équité sociale et territoriale, consubstantiels au caractère humaniste de son approche, Plan Saint-Louis préconise la diversification de ses sites d’interventions. C’est ainsi une manière de démocratiser sa démarche d’appui aux collectivités territoires bénéficiaires de ces projets.

 

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Référence électronique

Dominique Sene, "L’action des institutions privées de développement en milieu rural sénégalais à l’épreuve de la territorialisation des politiques publiques : l’expérience de l’ONG Plan Saint-Louis", Sciences et actions sociales [en ligne], N°11 | année 2019, mis en ligne le date 17 juin 2019, consulté le 19 juillet 2019, URL : http://www.sas-revue.org/n-conception/62-n-11/varia-n-11/161-l-action-des-institutions-privees-de-developpement-en-milieu-rural-senegalais-a-l-epreuve-de-la-territorialisation-des-politiques-publiques-l-experience-de-l-ong-plan-saint-louis

Auteur


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Dominique Sene
Sociologue/Université Gaston Berger de Saint-Louis (Sénégal)
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