N°12 | Année 2019 : "Normes, déviances et nouvelles technologies : entre régulation, protection et contrôle"

Compte rendu

Manuel Boucher, La gauche et la race

Paris, L’Harmattan, coll. « Recherche et transformation sociale », 2018, 284 p.

Régis Pierret

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Cet ouvrage de Manuel Boucher est le résultat d’un travail de recherche mené auprès de différents acteurs des mouvements décoloniaux. Il a notamment pour terrain les manifestations d’une « certaine gauche » incarnée par le PIR (Parti des Indigènes de la République), des entretiens réalisés auprès de ses acteurs. L’auteur revient sur son passé d’acteur engagé qu’il ancre dans sa propre histoire familiale, celle d’une gauche refusant toute forme d’exclusion et d’ostracisme. Ce détour empreint de neutralité axiologique lève le voile sur d’éventuelles suspicions : difficile d’accuser un ex-militant de l’antiracisme de racisme. Cette précision est nécessaire car l’auteur met ensuite en lumière le racisme et l’antisémitisme déployés par les néocoloniaux à l’encontre d’une population « souchienne » autrement dit, les Blancs et les Juifs. L’ouvrage rend compte d’une gauche prise au piège de son discours empreint de tolérance et d’humanisme en proie à un discours ostracisant des dominés.

L’écrit s’appuie tout à la fois sur un corpus de terrain et un corpus théorique. L’auteur a collecté nombre d’écrits émanant des leaders de ces mouvements, différents articles de journaux et mensuels, réalisé des observations participantes, des entretiens. La gauche et la race constitue un livre bien documenté, la bibliographie est exhaustive. Il s’étaye également, en contrepoint, sur une littérature sociologique fournie sur le racisme avec entre autres Pierre-André Taguieff ou Michel Wieviorka pour ne citer qu’eux. La recherche menée par l’auteur rend compte du développement d’un racisme anti-blanc par les néocoloniaux que ceux-ci revendiquent comme un discours de gauche. Manuel Boucher rend compte par ailleurs du traitement médiatique de l’affaire Tariq Ramadan et l’absence de prise de position des intellectuels. Tout au long de ce livre, Manuel Boucher interroge le silence des intellectuels de gauche, qui, au nom des valeurs humanistes, laissent s’instaurer un discours haineux.

L’ouvrage part des manifs, du terrain pour ensuite rendre compte et analyser le discours de ces leaders et, enfin, la production d’un discours ultra-communautaire.

La première partie s’étaye sur différentes manifestations anti-racistes organisées dans toute la France par les « néocoloniaux ». Dans le cadre de ces manifestations, ce dont rend compte l’auteur, c’est qu’il ne s’agit nullement d’une lutte pour la reconnaissance sur un versant intégrateur, mais au contraire les acteurs en appellent à un racisme différentialiste. De victimes du racisme, ils deviennent les porte-paroles d’un racisme anti-blanc. Manuel Boucher met en lumière un racisme des « ex-colonisés » revendiquant de prendre leur revanche sur l’histoire au nom de la colonisation, de l’esclavage. Ces mouvements identitaires, dans leur discours, n’ont rien à envier à l’extrême-droite, voire même leur discours se superpose sur fond d’intolérance, ils opposent à la suprématie de la race blanche, la suprématie des indigènes.

Dans la deuxième partie de son ouvrage, la leader du PIR apparaît comme une figure idéale-typique de ce racisme anti-blanc et antisémite. L’auteur met en lumière ses propos « gallophobes ». Le discours de cette leader laisse voir un monde manichéen, d’un côté, le Blanc, européen ou juif qui incarnent le mal, la domination, de l’autre, le « sujet colonial », l’Arabe, le Noir qui incarnent le bien. Manuel Boucher met, ici, en avant, un discours viscéralement communautaire qui en appelle à l’endogamie. Il met en évidence la proximité de ce discours, voire sa sympathie avec Al Qaida, Daech. Dans ses écrits cités par l’auteur, la leader prône la docilité, la servilité des femmes musulmanes qui doivent se soumettre à la violence masculine qui est, elle, l’expression de la frustration des musulmans dans une société française où ils sont dominés. L’auteur dénonce ainsi un islamo-gauchisme qui constitue un appel à la haine. Le discours est anti-humaniste et anti-universaliste. L’auteur, textes à l’appui, tend à démontrer que ce discours porté par l’islamo-gauchisme s’inscrit dans une apologie du terrorisme qui s’avère être une revanche sur l’histoire.

La troisième partie s’attache à mettre en lumière un racisme anti-souchien, un discours haineux des thuriféraires d’un discours néocolonial. Les propos de cet « anti-racisme raciste » constitue un appel à la violence. Cette troisième partie met ainsi en évidence de quelle manière ces discours ethno-religieux tenus par des intellectuels, politistes, leaders politiques tels le PIR en appellent à un communautarisme ethno-religieux se refusant à toute exogamie. Il serait possible ici, de parler, derrière Michel Wieviorka d’un racisme politique1 des néocoloniaux. En effet, ceux-ci opposent à un discours sur la laïcité qu’ils suspectent d’être l’expression d’un racisme d’État ou d’un racisme institutionnel, un racisme politique. Ces leaders ethnico-politiques ne sont pas des pacificateurs, leur discours empreints de ressentiment envers le passé colonial devient alors le discours armé d’une vendetta. Comme le discours raciste nous nous situons, ici, dans une essentialisation ethno-religieuse dont le discours est foncièrement raciste et anti-souchien. L’auteur tend à démontrer que ce discours ultra, extrémiste qui repose sur deux marqueurs identitaires que sont la race et la religion est inquiétant car il vient remettre en cause le vivre-ensemble. Manuel Boucher souligne que l’intolérance des décoloniaux n’a rien à envier au populisme d’une certaine droite à une différence près, il est le discours d’une certaine gauche. Cette black-beurgeoisie revancharde ostracise la différence et interdit de facto le vivre-ensemble.

La recherche révèle un discours raciste véhiculé par les néocoloniaux légitimée au nom d’une histoire coloniale. Face au discours des néocoloniaux, l’auteur rend compte de l’embarras de la gauche. En effet, l’anti-colonialisme, l’antiracisme - à l’instar de l’auteur lui-même - ont été des thèmes défendus par la gauche. Aussi, comment la gauche peut-elle accepter qu’un discours raciste soit produit en son nom puisque ce discours est tout sauf humaniste, incitant au contraire à l’ostracisme, voire à la haine. L’auteur montre ainsi que ce discours du PIR mêle un discours ethno-religieux dont les propos peuvent, à certains moments, rejoindre ceux tenus par Daesh ou l’État islamique. La gauche et la race met en évidence une gauche prise au piège. Présente dans les manifestations, elle est reléguée en fin de cortège. Sa participation constitue un faire-valoir, voire une instrumentalisation, sa présence servant à cautionner des idées qui ne sont pas de gauche. Manuel Boucher démontre que ces mouvements d’émancipation sont d’une part l’expression de l’esprit des Lumières (la contestation depuis la colonisation de l’esclavage) mais que leurs actions en sont l’antithèse comme il l’illustre au travers des propos et slogans tenus lors de manifestations ou dans des écrits de certains leaders.

L’argumentaire central est : comment des partis politiques de gauche, des associations peuvent accepter le déversement d’un discours anti-blanc, anti-juif qui se situe aux antipodes de l’humanisme et de l’universalisme. Manuel Boucher dans un long questionnement, « comment est-il possible » interroge autour d’un oxymore comment peut-il être prôné un discours appelant à la haine religio-raciale au nom de la gauche et comment la gauche peut-elle laisser ces valeurs souillées au nom d’un discours porté par les dominés, comme si l’histoire coloniale légitimait un discours revanchard qui ne laisse aucune place au vivre ensemble. L’ouvrage met en lumière une gauche prise au piège d’un racisme des néocoloniaux qu’elle n’ose dénoncer de peur d’être considérée comme raciste, intolérante tandis que se construit en son sein un discours se revendiquant antihumaniste et anti-universaliste. Autrement dit, l’auteur démontre la défense par la Gauche de mouvements aux antipodes de ses valeurs et constituant une anti-Gauche.

L'ouvrage aborde un sujet tabou. La Gauche et la race constitue un voyage au cœur du malaise de la Gauche française. Tandis qu'il est d'usage d'analyser le racisme des “dominants” celui des dominés est le plus souvent tu. Aux termes de l’ouvrage, l’auteur en appelle à une reprise en main par la gauche de ses valeurs. « Dans ce contexte, l'un des enjeux majeurs de la “gauche authentique”, c'est-à-dire une gauche soucieuse de faire vivre ses valeurs de liberté, de justice, d'égalité, de solidarité est au moins de s'accorder sur un point : aucune alliance avec les organisations ou plutôt les anti-mouvements qui prônent des idées et mettent en œuvre des pratiques de division raciale et culturelle2 ».

 

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1. Pour une définition du racisme politique, cf. Michel Wieviorka, L’espace du racisme, Paris, Seuil, 1992.

2. Manuel Boucher, La gauche et la race, Paris, L’Harmattan, 2018.

 

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Référence électronique

Régis Pierret, "La gauche et la race", Sciences et actions sociales [en ligne], N°12 | année 2019, mis en ligne le date 17 décembre 2019, consulté le 05 avril 2020, URL : http://www.sas-revue.org/n-conception/69-n-12/compte-rendu/175-la-gauche-et-la-race

 

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Régis Pierret
Sociologue
Directeur scientifique LRI / ITSRA
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