N°14 | Année 2021 : "Alimentation, intervention sociale et société"

Varia

L’expérience carcérale comme une épreuve biographique

Quand les récits des récidivistes dévoilent la crise de l’institution

Toufiq Kossari, Ayoub Ait Dra

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Français

Que savons-nous de la délinquance récidivante des jeunes au Maroc ? Comment adoptent- ils un style de vie déviant ? Pourquoi ces jeunes réitèrent-ils leurs activités délinquantes malgré leurs incarcérations successives ? En quoi l’expérience carcérale jalonne leurs trajectoires biographiques ? C’est une panoplie de questions qui orientent notre pratique réflexive dans cet article.
Au travers une enquête effectuée dans les quartiers sensibles de Rabat, notre regard socio-phénoménologique consiste à faire parler les jeunes délinquants de la densité de l’expérience carcérale dans leur parcours de vie, dans le but de démystifier la dynamique identitaire qui sous-tend leur incrustation dans un parcours de délinquance récidivante. L’utilisation du récit de vie comme méthode d’enquête fournit la possibilité de livrer le sens de leur expérience carcérale, et de recomposer les effets du marquage judiciaire sur leur reconstruction identitaire. De ce point de vue, le discours biographique des sujets dits « délinquants » relate les sociabilités déviantes qui règnent dans le monde carcéral, interroge les effets pervers d’un marquage judiciaire stigmatisant et destructeur, et révèle la crise d’une institution qui ne cesse d’accentuer leurs difficultés sociales et leur mode de vie marginal.

English

What do we know about recurrent juvenile delinquency in Morocco? How do young people adopt a deviant lifestyle? Why do they resume their delinquent activities despite their successive incarcerations? How does the prison experience mark out their biographical trajectories? These are a set of questions that drive our reflective practice in this article.
Through a survey conducted in the disadvantaged neighbourhoods of Rabat, our socio-phenomenological approach consists in getting young offenders to talk about the density of their penitentiary life experience, with the aim of demonstrating the identity dynamics that motivate them to get involved in a life of recurrent delinquency. The use of the life narrative as a method of inquiry provides the opportunity to deliver the meaning of their penitentiary experience, and to recompose the effects of judicial marking on their identity reconstruction. In this perspective, the biographical discourse of so-called "offenders" relates the deviant sociability that prevail in the penitentiary world, questions the perverse effects of stigmatising and destructive judicial marking, and reveals the crisis of an institution that continues to accentuate their social difficulties and their marginal lifestyle.

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Mots-clés : expérience carcérale, délinquance récidivante, trajectoires biographiques, récit de vie, jeunes délinquants

Key words : penitentiary experience, recurrent juvenile delinquency, biographical trajectories, life narrative, delinquent youth

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Vers une lecture phénoménologique de la délinquance récidivante

Le récit de vie comme stratégie d’accès à l’expérience carcérale

L’accès au terrain : de l’importance du consentement libre et éclairé

La signification de l’expérience carcérale dans un parcours de délinquance récidivante

L’épreuve carcérale comme un processus de reconstruction identitaire

Conclusion

 

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Avec les mutations qui affectent les sociétés contemporaines, les délinquances juvéniles font aujourd’hui effraction (Mauger, 2009). La récidive au Maroc est d’ores et déjà devenue un problème social majeur dans les débats socio-politiques et médiatiques. Face à son exacerbation, la panique gagne les agents publics qui s’efforcent de surmonter les discours de l’insécurité et de la peur à l’égard des conduites délinquantes des jeunes (Coutant, 2005 ; Mucchielli, 2014). Ces discours de victimisation opèrent une morale qui produit des jugements créateurs de déviance (Becker, 1985 ; Ogien, 2012), suscite un sentiment de culpabilisation et de vulnérabilité, et contribue en effet à la reproduction des idéologies totalisantes des institutions coercitives (Foucault, 1975).

Or, la question cruciale qui se pose est de comprendre pourquoi ces jeunes persistent-ils dans une carrière criminelle malgré les mesures pénales et les interventions judiciaires destinées à dissuader leurs activités délinquantes. La récidive manifeste le déficit des procédures étatiques basées sur la sanction comme outil de régulation (Cusson, 1983). Ainsi, dans ce contexte social tourmenté, les acteurs institutionnels produisent en permanence des mécanismes de normalisation des conduites, sans prendre en considération le discours des jeunes et la spécificité de leurs expériences vécues. Ils prétendent que la mise en place des actions dissuasives et répressives pourra empêcher la délinquance des jeunes dans les quartiers défavorisés, sans se poser une question essentielle : comment ces jeunes deviennent-ils des délinquants ? Et pourquoi reprennent-ils leurs activités après chaque incarcération ?

Les acteurs institutionnels s’efforcent de classer les jeunes qui commettent des actes jugés déviants, alors qu’ils avaient tendance à négliger la constitution séquentielle de leurs parcours (Brunelle et Cousineau, 2005). Vue sous cet angle, la question que nous traitons dans le cadre de cet article consiste moins à interroger les causes du penchant au crime, qu’à analyser l’effet de l’expérience carcérale sur la construction identitaire des jeunes récidivistes. Cet enjeu scientifique nous amène à accorder aux expériences vécues des acteurs une importance analytique centrale (Carra, 2001 ; Chantraine, 2004b ; Dubet, 2007) et remettre en question le processus de prise en charge judiciaire.

L’expérience carcérale des jeunes témoigne des difficultés multiples en termes du rôle de l’institution dans le processus de rééducation et de resocialisation des délinquants (Cusson, 1974). Leurs activités délinquantes nous amènent à interroger la place de l’expérience carcérale dans leurs parcours biographiques (Chantraine, 2004b), à questionner les procédures de contrôle social des déviances (Cusson, 1983) et les réactions judiciaires des entrepreneurs de morale (Becker, 1985). Comment les jeunes récidivistes persistent-ils dans une carrière criminelle malgré les mécanismes de régulation pénale et judiciaires préconisés ? En quoi l’expérience carcérale oriente-elle significativement leurs parcours délinquantiels ? En quel sens leur vécu carcéral interroge-il le programme institutionnel de la prison ? En quoi leurs récits de vie permettent-ils de démystifier les processus de marginalité, de stigmatisation, et de précarisation qui sous-tendent leur trajectoire délinquantielle ?

Cet article présente les résultats d’une enquête effectuée dans les quartiers sensibles de Rabat. Notre but est de comprendre l’effet de l’expérience carcérale sur les trajectoires sociales des délinquants récidivistes. À partir d’une approche phénoménologique qui ouvre la voie à la parole des sujets (Brunelle et Cousineau, 2005), on se situe du côté de ceux qui vivent l’incarcération pour explorer le sens qu’ils accordent à leur vécu carcéral. En partant de leur subjectivité, nous cherchons à expliciter les dérives organisationnelles de l’institution carcérale (Ruelland et al., 2014), dévoiler les effets du marquage judiciaire sur leur trajectoire de vie (Carra, 1996), et comprendre l’effet de l’expérience pénale sur la construction d’un parcours de délinquance récidivante.

Vers une lecture phénoménologique de la délinquance récidivante 

La conduite délictueuse des récidivistes nous incite à penser l’effet de l’incarcération sur leur incrustation dans une délinquance persistante. L’intérêt de notre approche épistémologique consiste à donner la parole aux acteurs, en l’occurrence les jeunes qui vivent l’expérience, afin de comprendre leurs trajectoires (Brunelle, 2000). Notre but est d’instituer les prémisses du paradigme compréhensif-interprétatif dans le champ des recherches socio-criminologiques au Maroc. La prédominance des approches holistes et objectivistes dans la majorité des recherches scientifiques, a tendance à occulter les processus microsociologiques, ceux qui sont nichés dans les parcours biographiques et les expériences vécues des jeunes délinquants, qui nécessitent des dispositifs socio-cliniques à visée narrative (Niewiadomski, 2012).

Contre la conception holiste de la vie sociale, on adopte une voie compréhensive (Schnapper, 2012 ; Kaufmann, 2004) capable d’explorer les trajectoires carcérales des jeunes délinquants, en vue d’induire le sens subjectif de leur existence et la succession temporelle de leurs expériences. Ce cadre socio-phénoménologique trame un espace discursif où les sujets dévoilent des tournants et des ruptures biographiques qui dessinent leur cheminement vers un style de vie délinquant (Brunelle et al., 1998).

C’est par une approche phénoménologique-interprétative des phénomènes sociaux (Cefai, 1998) qui rompt avec l’approche déterministe des déviances juvéniles, que l’on donne la parole aux jeunes délinquants, tout en remettant la focale sur le sens subjectif de leur vécu, pour explorer la place de l’expérience pénale dans leurs parcours biographiques (Delens-Ravier, 2005). Nous postulons ainsi, que le jeune dit « délinquant » est un sujet réflexif, un acteur social capable de constituer le sens de son être dans le monde. En fait, sa subjectivation au cours de l’expérience carcérale lui donne des capacités pour interpréter les bifurcations identitaires qui marquaient sa trajectoire délinquantielle et des marges de manœuvre pour reconstruire son parcours de vie. Il s’agit, dès lors, de penser la délinquance juvénile comme étant une épreuve biographique qui mène vers un processus de reconstruction identitaire (Dubar, 1998).

La trajectoire délinquantielle est appréhendée ici comme un « processus séquentiel » (Becker, 1985) construit par le sujet dans une dynamique d’interaction avec les institutions régulatrices (Carra, 2005). Ainsi, la prise en compte des processus de subjectivation de l’expérience carcérale constitue une piste analytique incontournable pour restituer l’événement de l’emprisonnement dans les trajectoires des récidivistes (Chantraine, 2004b), et comprendre la constitution biographique de l’identité déviante. Il s’agit de concevoir comment les régulations judiciaires parviennent à influencer leur cheminement vers un style de vie délinquant. En fait, l’objectif est de saisir, à travers le sens qu’ils donnent à leur vécu carcéral, la dynamique des logiques répressives et le rôle des pratiques judiciaires stigmatisantes dans l’enclenchement d’un processus de criminalisation secondaire (Faget, 2009).

L’analyse socio-phénoménologique des entretiens biographiques des jeunes incarcérés nous amène à dévoiler les mécanismes de contrôle et de catégorisation et leurs effets sur l’accentuation des situations de marginalité et de déviance dans les quartiers sensibles (Avenel, 2005 ; Robert, 2005). Ce présupposé méthodologique implique une sociologie de la réaction sociale où le sujet dit « délinquant » verbalise l’univers carcéral, construit le sens de son parcours de vie et la signification existentielle de son vécu à l’intérieur des murs (Andrade de Barros, 2015). Cette orientation compréhensive stipule une méthodologie engagée et participative où le jeune délinquant est considéré comme le miroir de ce monde caché et invisible. 

Dans cette perspective, discerner une trajectoire délinquantielle, tout en révélant la dimension subjective et biographique de la peine, c’est dévoiler les situations criminogènes favorables à l’enracinement dans une délinquance récidivante. D’où l’importance d’adopter une perspective subjective (Brunelle et Cousineau, 2005 ; Duvane, 2016), celle des acteurs qui vivent les situations et qui en sont affectés, dans le but de comprendre l’émergence des conduites transgressives, et éclaircir l’effet des régulations pénales, tout en cernant les ruptures biographiques qui dessinent le processus de constitution d’une identité déviante. Dans cette optique, on voit que l’approche biographique parvient à embrasser les logiques d’action des jeunes récidivistes et les processus qui sous-tendent leurs parcours délinquantiels. Il s’agit d’analyser leurs trajectoires comme des « biographies individuelles » (Dubar et Sandrine, 2017), incluant des moments de rupture et des significations existentielles profondes.

Le récit de vie comme stratégie d’accès à l’expérience carcérale

Le récit de vie utilisé comme méthode d’enquête dans notre recherche, est compatible avec notre choix épistémologique tant qu’il privilégie les perceptions des acteurs et leur expérimentation du monde social qui les entoure. Cette méthode engagée prend en considération le point de vue des sujets impliqués dans le phénomène, pour comprendre leurs trajectoires sociales (Bertaux, 2005 ; Ferraroti, 2013).

Ainsi, en s’approchant de leur réalité subjective, le récit de vie nous permettra d’analyser l’expérience carcérale des jeunes récidivistes d’un point de vue processuel, en accédant à une trajectoire biographique vue de l’intérieur (Carra, 2001). Il permettra aussi de saisir la séquence temporelle propre au cheminement criminel de l’individu, en identifiant une série de phases successives, une série d’étapes qui s’inscrivent dans le temps et qui sous-tendent leurs parcours biographiques. En proposant un espace de réflexivité (Delory-Momberger, 2012), le sujet dit « délinquant » prend la parole pour parler de sa trajectoire de judiciarisation, et raconter les événements et les frustrations vécues tout au long de son parcours. Il s’agit d’accompagner le sujet à reconstruire son histoire autour de ses conduites délinquantes, à travers un processus de « narration individuelle » par lequel il peut tracer une « séquence événementielle » de sa trajectoire (Dubar et Sandrine, 2017).

  En effet, le récit de vie engage un processus d’expression du rapport à l’institution carcérale et une mise en sens de la dimension temporelle de l’expérience pénale. La biographisation du monde carcéral tout au long des récits, offre aux jeunes la possibilité de verbaliser un univers social où règnent l’assujettissement et la honte et, par conséquent, permet d’appréhender les configurations subjectives, biographiques et socio-historiques qui structurent le monde de la marginalité et de la déviance. La co-construction du processus de la recherche avec les jeunes permet de mettre en intrigue le contrôle social et institutionnel de la délinquance (Cusson, 1983), ainsi que les pratiques de classement et de déclassement de la population défavorisée (Mauger, 2009), tout en situant leur expérience carcérale dans un parcours d’engrenage et d’exclusion (Chantraine, 2003). L’espace ouvert et empathique du récit de vie offre la possibilité au « sujet réflexif » de resituer son vécu à l’intérieur des murs, développer sa propre réflexion critique sur le discrédit carcéral, et déchiffrer la logique répressive qui sous-tend l’ordre pénitentiaire.  

En somme, l’analyse phénoménologique de six récits de vie co-construits et coproduits avec les jeunes dits « délinquants » permet de saisir la constitution temporelle et séquentielle de leurs parcours biographiques, tout en démystifiant l’effet du marquage judiciaire sur la construction d’une identité déviante.

L’accès au terrain : de l’importance du consentement libre et éclairé

Notre enquête a été réalisée dans les quartiers défavorisés de Rabat. L’accès au terrain par un intermédiaire nous a permis de pénétrer des zones d’ombre d’un monde social rempli de risques. Par conséquent, cette ficelle a guidé en grande partie notre stratégie d’échantillonnage intentionnel. L’intermédiaire qui a partagé les objectifs de l’enquête avec quelques jeunes, a réussi à impliquer des acteurs potentiels répondant à nos critères d’échantillonnage. Il a demandé à ces jeunes s’ils souhaiteraient participer à une recherche portant sur les jeunes des quartiers populaires ayant commis des délits conduisant à des incarcérations. Il leur a expliqué qu’ils seraient amenés à nous raconter leur histoire de vie jusqu’à maintenant, que leur participation serait confidentielle, et qu’une compensation financière de 50 dihrams et un paquet de cigarettes par entrevue leur serait attribués pour chaque rencontre.

Lors de la prise de contact avec le sujet, nous lui avons présenté la consigne de départ afin de dissiper toutes formes de crainte :

« Afin de mieux comprendre comment les jeunes vivent leur expérience de délinquance, nous décidons de réaliser une recherche de la place de l’expérience carcérale dans leur itinéraire. J’aimerais pouvoir te rencontrer, si tu veux, afin que tu me racontes en détail ton parcours de vie, tracer les dimensions de ta vie carcérale et postcarcérale, dans le but de mieux saisir la réalité de la délinquance dans les quartiers populaires. »

Nous avons situé l’interviewé potentiel sur ce que nous cherchions à savoir et à comprendre, en lui rappelant que sa participation est de nature volontaire. Nous avons réussi à établir un climat de confiance et un dialogue ouvert avec le participant. Notre consentement libre et éclairé servait à opérer ces considérations éthiques. Nous avons expliqué clairement les objectifs et les thèmes à aborder avec l’interviewé, en présentant les modalités pratiques du déroulement des entretiens biographiques (le nombre approximatif des entretiens, leur durée, leur intervalle…), nous avons expliqué aux jeunes la nécessité méthodologique d’enregistrer les entretiens, tout en leur assurant la confidentialité des données recueillies et leur anonymat. Ces derniers étaient assurés qu’aucun de leurs noms ne figurerait dans la recherche, et que l’on donnerait un nom fictif à chaque participant. En outre, ils étaient bien informés qu’ils pouvaient s’abstenir de répondre à certaines questions, et d’avoir la possibilité de se retirer à n’importe quel moment.

La signification de l’expérience carcérale dans un parcours de délinquance récidivante

Lorsqu’on demande aux jeunes de nous décrire le sens de leur expérience carcérale, ils affirment que leur épreuve est vécue comme la suite logique d’une trajectoire déjà marquée par l’enfermement territorial. L’initiation précoce aux pratiques déviantes et le mode de vie marginal caractérisant leur vécu urbain, rendent le processus d’emprisonnement comme une épreuve biographique inéluctable. La prison offre les possibilités de sociabilités carcérales, alimente l’apprentissage des techniques criminelles et la contagion réciproque avec les délinquants expérimentés. Les jeunes s’impliquent dans un processus de « prisoniérisation » par lequel ils développent un art de vivre en prison, en assimilant progressivement les mécanismes de jeu qui sous-tendent la vie carcérale, adoptant un mode de vie violent pour se protéger et survivre.

 « … Quand je sais que je serai en prison, j’ai l’impression que je serai chez moi, comme le quartier où j’habite, je sais où je vais, la prison à Salé ressemble à un hôtel cinq étoiles, tout y est ! En prison, la chose qui n’a pas de valeur devient plus importante, la prison a ses règles et astuces… la prison à Salé te donne l’impression d’être en rue… il n’y a pas de police… la prison est une “école”… » (Ahmed, 29ans ; cinq incarcérations).

Cette inéluctabilité de l’emprisonnement amène les sujets délinquants à percevoir leur expérience carcérale comme étant un débordement de la vie fiévreuse de leur cité (Le Caisne, 2009). Dans ce contexte, le quartier et la prison constituent un monde cohérent pour les délinquants récidivistes. Le monde carcéral et l’univers urbain défavorisé s’assemblent et se rassemblent dans l’imaginaire collectif de ces jeunes. En effet, les réseaux d’interconnaissance que nouent les délinquants assurent une porosité de l’information entre la vie carcérale et la cité (Chantraine, 2004b, p. 45). Cette logique d’action facilite leur insertion dans un univers social méprisant où ils doivent montrer leur courage et leur « potentiel déviant » pour garantir l’affirmation de soi et la possession de l’espace.

« … En prison, c’est un jeu de force... je peux tuer comme être tué, je me démerde ici, je ne sens plus le passage du temps, toujours je prends des psychotropes, me droguer pour oublier, je fais chaque jour la même chose, je ne sais plus comment les jours passent. Une fois réveillé, je cherche L’harta (psychotrope) sinon je risque de tuer quelqu’un... dix mois, que des bagarres... la prison est une jungle, ou tu es fort ou on te bouffera... où es-tu ? En prison... et au-delà de ces murs, il y a la mort... » (Mustapha, 24 ans, six incarcérations).

Le climat social qui règne dans l’institution coercitive contraint les jeunes à vivre le temps carcéral comme un temps apathique et incertain (Chantraine, 2004a). Il s’agit d’un temps perdu et contraignant qui les rendent incapables de se projeter positivement dans l’avenir. Ainsi, face à cette routinisation, l’expérience carcérale produit une temporalité cruelle, le jeune demeure victime d’un « processus de répétition mécanique des mêmes actions aux mêmes moments de la journée, le cadre carcéral ajoute une torpeur amnésiante qui la transforme en une robotisation, terme qui exprime précisément, le vide existentiel de cette routinisation » (Chantraine, 2004b, p. 170).

Pour échapper à cette temporalité exténuante, les jeunes délinquants poursuivent leurs activités déviantes à l’intérieur des murs. La logique du banditisme et des pratiques illicites permet de combattre le temps ennuyeux du rythme carcéral, et de vivre une temporalité compensatoire du temps normatif de l’institution pénale.

« … j’ai trouvé plusieurs potes de mon quartier en prison, le dehors et le dedans de la prison diffèrent ; quand j’ai franchi le pas, j’ai oublié le dehors… toute la journée passée à la cellule, nous étions quarante-cinq personnes et partagions quinze places… les scènes se répètent, la même routine, aucun mouvement, je m’endors toute la journée, éveillé la nuit, c’est ce que je faisais… que des bagarres, du haschisch… qu’est-ce la prison ? Des murs disposés… c’est de la saleté… qui vas-tu rencontrer ? De la saleté… En prison, le dernier mot est à moi, j’impose ma “loi”, je m’intègre aussi vite… là-bas, si tu es docile tu ne survivras pas… la survie est au plus fort… c’est tout ! C’est une jungle, tu dois te démerder ça et là, et ainsi de suite... » (Reda, 32 ans, six incarcérations).

Ainsi, les sociabilités carcérales favorisent l’apprentissage des techniques criminelles et l’accumulation d’une dangerosité potentielle. La prison ne représente pas pour les interviewés une institution réparatrice, mais un monde criminogène où se socialisent les criminels. C’est un monde de reproduction de la déviance et d’acquisition des techniques nécessaires au maintien du statut du « délinquant professionnel ». Il s’agit d’un univers de transmission du savoir-faire délinquantiel qui fait de la vie carcérale une épreuve biographique pénible pour les acteurs faibles. En fait, le langage de férocité devient l’éthos du corps délictueux.

« … la prison est un monde à part, vingt-quatre places, alors que l’effectif touche parfois à cinquante et une unités… que des gangs, les bagarres sont banales, que de la tyrannie… méfie-toi, la prison de Salé n’en est pas une, c’est comme à la rue… que des potes du quartier, nous avons créé notre clique et nous avons dominé le lieu… nous étions six personnes, nous avions de la drogue et quatre téléphones portables, avec la connivence des autres, chaque fois qu’ils ont besoin de quelque chose, ils s’adressent à nous… » (Mohammed, 25 ans, quatre incarcérations).

Toxicomanie excessive, conflits fréquents, conduites déviantes, ce sont les manifestations d’une sociabilité qui tisse la trajectoire carcérale des jeunes délinquants. Il s’agit d’un savoir pratique qui se constitue et se diffuse au sein des murs répressifs (Kokoreff, 2005). Ainsi, dans cette dynamique carcérale, « le passage en prison semble constituer un véritable rite de passage, qui consacre l’évolution d’un statut de petit délinquant, de “branleur” à celui qui a une certaine autorité, une expérience, un savoir à transformer et partager » (Chantraine, 2004b, p. 83). L’expérience carcérale constitue chez les jeunes délinquants un enjeu véritable pour la subjectivation et l’affirmation d’une identité, dans un monde social dominé par la force et la guerre.

L’épreuve carcérale comme un processus de reconstruction identitaire

Le discours des sujets dits « délinquants » révèle la crise d’une institution humiliante et destructrice de leur identité sociale. Cependant, l’espace discursif des récits produit des situations réflexives offrant aux jeunes la possibilité de sortir de l’invisibilité et briser la face cachée de l’institution punitive. Ce qui les rend capables de reconfigurer leur rapport à un monde stigmatisant accentuant leur délinquance récidivante.

En effet, les récits de vie collectés révèlent les effets pervers du marquage judiciaire. La logique répressive de la dissuasion pénale institue un processus de stigmatisation et de dévalorisation de soi (Carra, 2005), elle réduit les perspectives d’insertion sociale et favorise l’intériorisation d’un statut de détenu récidiviste (Chantraine, 2004). Dès lors, ces jeunes vivent des tensions existentielles particulières après chaque sortie de la prison, ils restent enfermés dans leur quartier et se retrouvent enclavés dans la misère sociale et l’oppression quotidienne. À cet égard, ce qui est prégnant dans leurs discours de souffrance, c’est le mépris social qui leur inculque le sentiment d’être emporté dans un monde d’incertitude et de volatilité.

«… Lorsque je sors de la prison, j’ai décidé de rentrer au domaine, j’avais rien, ni travail ni rien, quoi… réparer c’est de me retrouver un emploi, réparer c’est de m’amener en prison quoi ? ! Comment tu veux que je renonce au crime, j’ai du mal à trouver du travail à cause de ça, celui que je consulte, il me demande quelque chose qui prouve la virginité de mon dossier judiciaire, ces gens ne vont pas me donner ça… ce que ces gens vous disent c’est de partir voler et vendre de la drogue…Une fois sorti de la prison, je voyais les choses autrement, la chose qui me faisait peur jadis je l’ai affrontée, autre chose qui reste, c’est la mort… à ma sortie, j’étais révolté, j’aimerais me bagarrer avec toute personne forte, ou quelqu’un avec qui j’ai un règlement de compte… le premier vu tu le tabasses, vendre du haschisch, je faisais tout à la fois… la journée passait à merveille, sans le moindre souci, j’ai tout… je ne manque de rien… tout m’est devenu facile à faire, par défaut je suis Rofix (fou, nonchalant, disposé à tout), je ne fais que créer des soucis à ma famille… partir finalement en prison… je porte toujours une arme, celui que je croise je le défonce… » (Mustapha, 24 ans, six incarcérations).

En fait, l’expérience postpénale produit des ruptures biographiques traumatisantes chez les interviewés et signe le début d’un parcours chaotique de désarroi. Le marquage institutionnel bouleverse leur image de soi et leur rapport à l’ordre social de la société (Carra, 1996). Il alimente chez eux un profond sentiment d’injustice et contribue à l’accentuation d’une identité négative. Ainsi, l’expérience carcérale discrédite et stigmatise (Combessie, 2009), de sorte qu’elle contribue à la fabrication d’un criminel endurci.

Les problèmes d’insertion ancrent chez les interviewés une instabilité psychosociale qui les prolonge dans un cycle récidivant (Duvane, 2016). En ce sens, la fonction de l’institution carcérale est celle d’une neutralisation temporaire, une manière de canaliser une partie considérable de la population. L’incertitude du temps carcéral rend la structure même de l’institution coercitive un inhibiteur des possibilités du jeune détenu de préparer son insertion future en prison. Il s’agit au contraire d’une insertion carcérale marquée par le sceau de la stigmatisation et de la disqualification (Chantraine, 2004b).

Les difficultés d’insertion sont racontées comme une source d’amertume et de rancœur. Elles sont le terreau d’un fréquent sentiment d’indignité sociale ainsi qu’elles sont au principe de multiples pratiques de révolte et de rage. L’épreuve carcérale aggrave la vulnérabilité sociale chez les jeunes délinquants, elle reproduit l’auto-exclusion et la dévalorisation de soi. Le stigmate conjugue ses effets pervers pour aboutir à l’incrustation dans le crime.

« … à ma première sortie de la prison, je me disais je n’y reviendrai jamais, mais hélas… c’est encore plus difficile qu’avant, imagine, j’ai besoin de quatre cents dirhams rien que pour les gélules (Q’erqoubi)… une seule coûte cinquante dirhams… j’ai passé deux ans de prison, quand j’en suis sorti ce fut l’opacité, ni études, ni travail, rien, que dois-je faire ? Je chercherai à regagner la prison, le haschisch et les agressions, le haschisch et les agressions… et ainsi de suite… Deux diplômes en prison, mais sans boulot… quand tu es là-bas, les responsables te disent que si tu as ton diplôme tu pourras travailler, mais quand je vais chercher un travail, on me demande mon casier judiciaire, on sait déjà que j’étais prisonnier, et on se fout de ma gueule avec ce casier !!! Les gens te méprisent, même si tu essayes de prendre le bon chemin, ils ne te le permettent pas …“ce n’est qu’un prisonnier finalement, ce n’est qu’un voleur… un clochard”. Qu’est-ce qui te reste ? Continuer dans ce « domaine », tu as tes diplômes, sans travail, que vas-tu faire ? Je suis démuni, malade, j’ai besoin de fumer, je dois ou vendre (la drogue) ou voler, sinon agresser, tu as compris frère ce que je veux dire… » (Reda, 32 ans, six incarcérations).

On constate que le jeune délinquant souffre des tensions existentielles fortes après chaque sortie de l’institution d’enfermement. L’absence d’accompagnement psychosocial impose l’isolement et la désaffiliation. Le mécanisme de stigmatisation réduit petit à petit l’ensemble de son existence au statut de « déviant » (Becker, 1985). « De la condition d’individu discréditable, le récidiviste s’achemine petit à petit vers la condition d’individu discrédité… le discrédité est ainsi réduit au statut de “délinquant”, de “détenu” (Chantraine, 2004b). Dans ce contexte, la délinquance s’était opérée comme une « identité attribuée ». Les va-et-vient entre prison et quartier se cristallisent, aboutissant à la construction d’une identité négative (Carra, 2005). Incarcération après incarcération, transgression après transgression, les expériences carcérales contribuent à la construction d’une enveloppe identitaire : l’identité de paria, l’identité de délinquant, l’identité de détenu, l’identité de l’inutile au monde (Chantraine, 2003). Par ces passages répétitifs à l’institution carcérale, le jeune récidiviste intériorise un destin de « délinquant chronique ». Il devient un « outsider » (Becker, 1985). En ce sens, le délinquant stigmatisé ne peut nullement retrouver sa place dans le circuit social, il est contraint de mener une activité de paria qui l’oblige à pratiquer une activité criminelle de laquelle on ne voit pas comment il sortira (Cusson, 1983).

Dans ces conditions, la récidive représente chez le jeune délinquant un « choix contraignant » dans un environnement où les opportunités légitimes sont réduites. La délinquance constitue donc un moyen recevable pour faire de l’argent dans un monde social précarisant. Une échappatoire susceptible de compenser l’apathie, d’accéder à la capacité de faire et de prendre en main son existence (Carra, 2001). Il s’agit d’une stratégie identitaire pour sortir de la méconnaissance.

 « … Je n’ai pas peur de regagner la prison, je n’ai plus rien à perdre, j’ai vu ce que j’ai à voir, le dehors et le dedans, je bats n’importe qui… ce que je fais est une aventure, oscillant çà et là…Vu que tu as choisi ce “domaine” c’est que tu en es capable, ce n’est ni ta mère, ni ton père qui t’ont poussé à le faire... vingt-quatre ans, guerre et acharnement, tant que faire se peut, un vagabond... agression, haschisch, rien à perdre, tu donnes le coup ou tu reçois, ce “domaine” n’est que violence... j’ai encore une force incommensurable.. Je ne sens plus le temps qui passe, les années passent vite... coûte que coûte, nous avons appris toutes les astuces de ce “domaine” : gagner de quoi vivre... » (Mustapha, 24 ans, six incarcérations).

À la sortie de prison, lorsque le jeune incarcéré ne parvient plus à satisfaire ses besoins par des voies légales, il se tourne vers des voies illégitimes (Cloward et Ohlin, 1960 ; Cusson, 1995). La perte de sens liée à la disqualification fait de la délinquance une voie alternative à la désinsertion sociale. En dépit de cette situation frustrante, il cherche à se défaire de ses difficultés sociales, par l’implication dans un mode de vie périlleux et aventureux. En intériorisant une identité déviante, il pêrçooit la délinquance comme un engagement pour la vie. Le crime demeure un besoin profondément enraciné dans la personnalité du jeune récidiviste (Cusson, 1995). Il permet de solutionner les problèmes vécus et rompre avec la monotonie de la vie quotidienne. Face à l’incertitude de l’avenir, l’aventure criminelle sera majorée pour compenser la mésestime de soi, canaliser les morosités, et échapper au sentiment d’inutilité sociale (Carra, 2005). Ainsi, la délinquance est recherchée comme compensation à l’étiquetage judiciaire et social. Il s’agit de retourner le stigmate en apparaissant comme un « combattant » capable d’affronter la misère et résister à la mort sociale.

Les éternels retours à l’institution carcérale révèlent que le jeune délinquant refuse de se laisser briser, il s’engage à aller jusqu’au bout. En fait, « aux yeux du criminel habité par la révolte, plus rien ne compte, pas même son propre intérêt, il ne pense qu’à se venger de la société, il est prêt à tout pour démontrer qu’ils ne réussiront jamais à le briser » (Cusson, 2010)./p>

Les récits de vie collectés dévoilent que l’expérience carcérale est une épreuve biographique majeure qui s’accompagne de transformations importantes quant à la construction identitaire de l’individu. L’accumulation des punitions et l’effet amplificateur de l’étiquetage affectent l’image que le jeune délinquant se fait de lui-même et de son rapport à l’avenir. Cette épreuve enracine chez lui un mode de vie déviant structuré autour d’une productivité délictueuse et des éternels retours en prison (Cusson, 2010). Il demeure un « guerrier acharné ». Ainsi, malgré la dangerosité des situations vécues par le jeune récidiviste, il a l’intime conviction que la signification de son existence réside dans ces activités non conventionnelles. Dès lors, la délinquance s’établit comme un « style de vie » (Brunelle et al., 1998), comme une « vie choisie » (Cusson, 2010). Elle constitue une forme de substitution à l’exclusion sociale et aux vulnérabilités de l’être dans le monde.

Conclusion

L’expérience carcérale des jeunes dits « délinquants » remet en question le fonctionnement de la prison et la perversité qui sous-tend sa mission de resocialisation (Andrade de Barros, 2015). En tant que sujets narratifs de leur histoire, les interviewés de notre enquête repèrent là où le « je » remet en question les effets stigmatisants du marquage judiciaire, là où le « je » vit vraiment l’humiliation et l’exclusion, là où le « je » souffre du mépris et de méconnaissance sociale. La mise en récit de soi révèle le vécu d’engrenage dans un espace de « non-droit ». La prison discrédite ces jeunes par l’assignation d’un sentiment de dévalorisation et d’inutilité sociale (Chantraine, 2003). Leur expérience carcérale dévoile le déficit de l’institution carcérale comme une machinerie de coercition et d’assujettissement. Les récits de vie projettent un monde social marginal où s’exercent la violence et la domination. De ce point de vue, la temporalité carcérale est vécue comme une épreuve répressive, l’étiquetage institutionnel accentue une image de soi détériorée qui rend difficile leur insertion sociale.

 

Bibliographietop


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Pour citer cet articletop


Référence électronique

Toufiq Kossari, Ayoub Ait Dra, "L’expérience carcérale comme une épreuve biographique. Quand les récits des récidivistes dévoilent la crise de l’institution", Sciences et actions sociales [en ligne], N°14 | année 2021, mis en ligne le date 20 janvier 2021, consulté le , URL : http://www.sas-revue.org/n-conception/80-n-14/varia/201-l-experience-carcerale-comme-une-epreuve-biographique

 

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Toufiq Kossari
Doctorant à la faculté des sciences de l’éducation Rabat-Maroc
Université Mohamed V
Laboratoire : politiques éducatives et dynamiques sociales.
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Ayoub Ait Dra
Doctorant à la faculté des sciences de l’éducation Rabat-Maroc
Université Mohamed V
Laboratoire : politiques éducatives et dynamiques sociales
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Droits d'auteur


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N°14 | Année 2021 : "Alimentation, intervention sociale et société"

Varia

Travail interactionnel et dynamique de la confiance dans l’entretien de suivi probatoire

Daniel Lambelet, Jenny Ros

Résumé | Index | Plan | Texte | Bibliographie | Notes | Citation | Auteur


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Français

La pratique de suivi socio-judiciaire en milieu ouvert s’accomplit pour l’essentiel dans des situations d’interaction, et plus particulièrement dans le cadre d’entretiens de suivi. Notre article vise à rendre visible et à mieux comprendre le travail interactionnel des agents de probation et la production de la confiance dans ces situations de co-présence et d’action conjointe. Il prend appui sur une recherche réalisée au sein de trois services de probation de Suisse latine, basée sur une démarche ethnographique et d’analyse de l’activité. Il montre que, malgré l’inflexion sécuritaire des politiques et des pratiques pénales, les agents de probation continuent de prendre le risque de construire un lien de confiance avec les justiciables.

English

The practice of socio-judicial supervision in the community takes place mainly in situations of interaction, and more particularly in the context of follow-up interviews. Our article aims to make visible and to better understand the interactional work of probation officers and the production of trust in these situations of co-presence and joint action. It is based on research carried out in three probation services in Latin Switzerland, using an ethnographic and an activity analysis approach. It shows that despite the shift in criminal justice policies and practices, probation officers continue to take the risk of building trust with clients.

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Mots-clés : interaction, confiance, justice pénale, agents de probation, sécurité

Key words : interaction, trust, criminal justice, probation officers, safety

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L’assistance de probation en Suisse : un environnement d’action soumis à de fortes turbulences

Une entrée dans l’analyse de l’entretien de suivi probatoire à travers les processus interactionnels…
… et les enjeux de confiance
Méthodologie

La construction de la confiance en situation d’entretien de suivi probatoire : pratiques communicatives et travail interactionnel
Établir une relation de confiance
Accorder un certain crédit de confiance
Une confiance limitée

La gestion préventive du risque, une réduction des marges de manœuvre des agents de probation dans l’interaction de suivi ?

 

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Suivant les lignes directrices établies dans les Règles européennes (2012), la probation peut être définie comme l’accompagnement d’auteurs d’infraction condamnés à exécuter tout ou partie d’une sanction ou mesure dans la communauté. Cet accompagnement implique « suivi, conseil et assistance dans le but de réintégrer l’auteur d’infraction dans la société et de contribuer à la sécurité collective » (p. 18). L’intervention socio-judiciaire en milieu ouvert fait donc partie de ces activités dans lesquelles « le travail consiste à agir pour et avec un autre » (Mayen, 2007). Les caractéristiques génériques de cette classe d’activités sont entre autres qu’elles s’effectuent dans des situations complexes, du fait de leur singularité, de leur caractère évolutif et de la part importante d’incertitude qu’elles comprennent. C’est aussi que le travail s’y réalise dans l’interaction où « l’autre agit et réagit selon ses propres motifs et buts, sa compréhension de la situation, son investissement, sa relation à son interlocuteur, au cadre et à l’objet de l’interaction. » (ibid., p. 53). Mayen relève par ailleurs que les professionnels ont à y déployer simultanément une double action : sur l’objet de l’intervention d’une part (par exemple ici faciliter l’accès aux droits sociaux) et de gestion de la relation d’autre part. Il souligne enfin qu’en raison de la configuration particulière de ce type d’activités, la construction de la confiance en constitue un enjeu constant et une dimension organisatrice.

Les pratiques des agents de probation se réalisent ainsi pour l’essentiel dans des situations d’interaction : entretiens de suivi, contacts avec différents partenaires (assistants de service social, médecins ou psychiatres, conseillers du service de l’emploi, etc.), réunions de réseau ou plus rarement visites à domicile. Parmi celles-ci, l’entretien de suivi occupe une place privilégiée. Car, comme le signalent Milburn et Jamet (2014) : « L’outil principal mobilisé par les agents qui structure leur activité quotidienne (…) et autour duquel se satellisent les autres tâches à accomplir prend la forme d’un entretien dual avec les PPSMJ (personnes placées sous main de justice). » (p. 11) C’est ce qui leur permet « tout à la fois de contrôler le bon respect des obligations auxquelles sont soumis les PPSMJ (activité de probation), de les aider et de les accompagner dans différentes démarches d’insertion (insertion sociale) et d’appréhender finement la situation des probationnaires pour en rendre compte aux JAP (juges d’application des peines) et ainsi de soutenir leurs prises de décision… » (ibid., p. 12). L’entretien de suivi se situe donc « à la croisée des différents registres d’action dans lesquels ils doivent se situer. » (ibid.)

Dans cet article, nous nous proposons de rendre visible et de mieux comprendre le travail interactionnel ainsi que les mécanismes d’établissement d’un lien de confiance qui s’accomplissent dans ces situations de co-présence et d’action conjointe entre un agent probation et un justiciable. À l’instar de ce que préconise Goffman (1991, p. 16) il s’agira pour nous d’explorer : « Que se passe-t-il ici ? », ou dit autrement de quoi l’échange est-il constitué ? Comment procède-t-il ? Qu’est-ce qui s’y élabore ? Pour cela, après avoir présenté succinctement le contexte de l’assistance de probation en Suisse, nous caractériserons l’entretien de suivi probatoire en nous appuyant sur un cadre de référence théorique qui s’alimente à la fois aux apports de la psychologie sociale interactionniste et systémique (Marc et Picard, 1996), de la microsociologie (Goffman, 1988) et à certains travaux issus des sciences du langage (Chabrol, 1994 ; Charaudeau, 2004 ; Stroumza et Messmer, 2016). Nous envisagerons également les enjeux de confiance dans le cadre de ces entretiens à partir d’une perspective de production située de celle-ci (Gonzalez-Martinez, 2001). En complément, nous exposerons la démarche et la méthode de la recherche que nous avons réalisée en 2018-2019 au sein de trois services de probation de Suisse latine centrée sur la sécurisation de leur action par les professionnels de l’intervention socio-judiciaire en milieu ouvert. Puis l’analyse de quelques séquences tirées de notre corpus de données permettra de mettre en évidence certaines facettes de la dynamique interactionnelle qui se joue au cours des entretiens de suivi. Finalement, nous ouvrirons un questionnement à propos de l’influence de l’impératif de maîtrise du risque sur le travail interactionnel des agents de probation et le processus de construction de la confiance.

L’assistance de probation en Suisse : un environnement d’action soumis à de fortes turbulences

La probation s’est constituée à partir du XIXe siècle sur les bases d’une action caritative avec les sociétés de patronage. Puis elle a progressivement évolué vers un modèle réhabilitatif qui repose sur l’idée d’une (ré)insertion sociale possible des personnes condamnées, favorisée par l’intervention correctionnelle mise en œuvre dans le cadre du dispositif pénal. Actuellement, les missions des services de probation peuvent être réparties selon trois grands axes d’intervention : l’accompagnement social vers l’insertion ou la réinsertion, le contrôle du respect des obligations imposées par la justice et la prévention du risque de récidive en amenant notamment l’auteur d’infraction à mieux comprendre les circonstances qui l’ont conduit au passage à l’acte, de manière à en éviter la réitération.

Le secteur d’activité de la probation a connu ces dernières années divers changements. Tout d’abord, il a été soumis à un processus de modernisation de l’action publique menée sur la base des principes et des outils de la Nouvelle Gestion publique : clarification des compétences des différents acteurs, recherche d’efficience, formalisation procédurale des pratiques, controlling. Il s’est notamment traduit pour les professionnels par une rationalisation de leur activité et par une exigence accrue de redevabilité. Ils doivent par exemple tenir une statistique du nombre de situations prises en charge, du nombre d’entretiens menés, de visites effectuées, de séances de réseau organisées dans le cadre d’un suivi et être capables en tout temps de justifier de leur action en assurant la traçabilité de l’intervention menée au travers des dossiers des probationnaires.

En parallèle à ce mouvement, il s’est produit une inflexion des politiques pénales qui tend à reléguer au second plan l’idéal de réinsertion dans le traitement de la délinquance (Slingeneyer, 2007). Face à la demande sociale de sécurité, les pouvoirs publics ont été amenés à revoir les orientations des politiques pénale et pénitentiaire en faisant de la prévention du risque un axe prioritaire. Ainsi, les lignes directrices récemment émises par les responsables cantonaux des départements de justice et police (CCDJP, 2014) lui attribuent une place centrale. Il y est notamment indiqué que « Le travail avec le délinquant doit, pendant toute la durée de l’exécution systématiquement être orienté vers le risque de récidive » (p. 6). Ce qui implique une évaluation du risque et des besoins en termes de suivi qui puisse servir de base pour « établir une planification de l’intervention » (p. 14) à laquelle les différents professionnels impliqués seront soumis. L’introduction d’un modèle d’action basé sur l’évaluation et la gestion préventive du risque ne représente pas un aménagement à la marge, mais une évolution en profondeur des visées et des modalités de l’intervention socio-judiciaire. Le but poursuivi à travers l’intervention des agents de probation devient prioritairement de protéger du risque. Pour se prémunir d’un éventuel incident (récidive violente d’une personne suivie), des instruments de mesure du risque ont été introduits. Reposant sur des facteurs liés à la nature de l’infraction commise, aux antécédents criminels, à la personnalité ou encore à la situation sociale - considérés comme des prédicteurs de récidive - ils conduisent à regarder la personne sous mandat d’assistance de probation d’abord et avant tout comme une personne à risque. Dans le même temps, les prescriptions qui encadrent la pratique des professionnels ont également été renforcées limitant, du même coup, les marges discrétionnaires dont ils disposaient (par exemple : dans l’appréciation de l’opportunité de signaler des écarts constatés par rapport aux règles de conduite imposées à la personne suivie).

L’avènement d’une exécution des sanctions et d’un accompagnement orientés vers la prévention du risque se traduit donc par une transformation des valeurs (idéal de maîtrise, prévisibilité, calcul), des représentations (définition factorielle du risque, conception gestionnaire de l’intervention) et des règles d’action des agents de probation (programmation du suivi par le biais de procédures) qui aboutit à une reconfiguration de leurs pratiques.

Une entrée dans l’analyse de l’entretien de suivi probatoire à travers les processus interactionnels…

L’intervention socio-judiciaire en milieu ouvert se réalise avec en toile de fond diverses tensions inhérentes à un accompagnement social en contexte contraignant : le probationnaire est ainsi à la fois participant à l’interaction (intervention avec) et objet de l’action du professionnel (intervention sur), le dispositif de suivi probatoire est tout à la fois responsabilisant (le justiciable est considéré comme un sujet auteur de ce qu’il fait durant cette période de mise à l’épreuve, redevable de ses actes) et assujettissant (placé sous tutelle, il est amené à se justifier sans cesse, l’action du professionnel s’adresse simultanément à plusieurs destinataires (la personne suivie et l’autorité d’exécution à laquelle il doit rendre des comptes), il est chargé d’appliquer un mandat porteur d’exigences normatives peu en phase avec l’éthos professionnel du travail social. Ainsi, l’entretien de suivi probatoire condense et cristallise les enjeux propres à ce type d’interaction qui a été décrit comme une relation d’aide contrainte (Hardy et al., 1999). Il confronte les professionnels au défi d’avoir à faire tenir ensemble des logiques qui ne sont pas compatibles entre elles en tant qu’elles engagent des postures et des modes d’action opposés (Ros et al., 2020).

Cette caractérisation, bien qu’utile, n’est pourtant pas suffisante dès lors que notre intention est de contribuer à une intelligibilité plus fine du travail interactionnel des agents de probation, c’est-à-dire de visibiliser les opérations qu’ils mettent en œuvre en situation d’entretien pour orienter, réguler l’échange avec la personne suivie ou encore composer avec les contraintes de la situation. Un effort de clarification s’impose d’autant plus que la notion d’interaction ne fait pas l’objet d’une compréhension univoque (Marc et Picard, 1996). Elle est tantôt utilisée pour désigner une situation, tantôt un processus. Pour Goffman (1973, p. 23), elle réfère à « l’influence réciproque que les participants exercent sur leurs actions respectives lorsqu’ils sont en présence physique immédiate les uns des autres » et implique donc une co-présence. Alors que pour Grossen (2010), elle englobe le dialogue avec d’autres acteurs non directement présents dans l’échange, mais convoqués en faisant référence à certains écrits (par exemple ici une expertise psychiatrique figurant au dossier) ou par l’évocation de propos tenus (par exemple par un partenaire externe lors d’un appel téléphonique).

Pour notre part, nous décrirons l’interaction comme une séquence d’actions communicatives entre deux ou plusieurs individus, dans laquelle les actions de chacun se répondent et s’influencent l’une l’autre. En tant que telle, elle n’est pas réductible aux caractéristiques personnelles des interactants, ni à la transversalité de l’institué social dans la situation, mais comporte à la fois une dimension interpersonnelle qui recouvre la mise en relation d’un sujet avec un autre, et une dimension socio-institutionnelle qui renvoie à ce qui dans leur action conjointe est - pour une part au moins - réglé d’avance. Que ce soit à travers le contexte (par exemple des dispositions légales ou des procédures de travail) qui opère un cadrage externe de l’échange ou par l’intermédiaire de ce que Charaudeau (1992) appelle un contrat de communication qui en établit les finalités (quels buts sont poursuivis ?), le positionnement des interlocuteurs (qui sont-ils l’un pour l’autre ?), l’objet (de quoi est-il question ?) et le dispositif (comment s’organise l’échange ?). Avec l’idée que si les termes de ce contrat de communication ne sont pas compris et au moins en partie reconnus par les personnes impliquées, l’interaction en sera rendue difficile.

Ces éléments de définition étant brièvement posés, qu’en est-il spécifiquement de l’interaction dans l’entretien de suivi probatoire ? Il s’agit d’une interaction finalisée dont les visées sont définies par les dispositions légales, ainsi que par le mandat d’assistance confié par une autorité judiciaire ou administrative. Elle s’accomplit à travers des échanges langagiers et, plus largement une communication multimodale (postures, gestuelle, regards,…) entre un professionnel et un justiciable. Le rapport de places existant entre eux est marqué par une forte asymétrie (Laforest et Vincent, 2006), ou dit autrement par une possibilité inégale de peser sur la définition de la situation et une « non réversibilité de leur place » (p. 8). Le contrat de communication qui régit les échanges en établit la nature (demande d’information à des fins de vérification, assortie d’un appel à la réflexivité) et le format (une durée d’environ une heure et un rythme habituellement mensuel). Il intègre également un certain nombre d’attentes plus ou moins explicites concernant la coopération attendue du probationnaire (implication, transparence, sincérité,…).

Diverses contraintes contribuent donc à configurer la situation d’entretien de suivi et pèsent sur sa dynamique interactionnelle. Pour autant, elle n’est pas entièrement déterminée. Les protagonistes par la manière qu’ils ont d’interprèter et d’investir les échanges vont ainsi contribuer à la réaménager. Par exemple, les agents de probation peuvent moduler le recours qu’ils font aux registres d’action variés qui trament leur activité : motiver, soutenir, vérifier, menacer,... De leur côté, les personnes sous mandat d’assistance de probation, malgré l’asymétrie des positions, disposent de marges de manœuvre dont elles peuvent faire un usage différencié : être présent aux rendez-vous sans entrer dans l’entretien, filtrer les informations communiquées, parler de tout et de rien, reconnaître ou pas le professionnel dans son rôle d’accompagnement.

… et les enjeux de confiance

Depuis une vingtaine d’années environ, la confiance a été prise comme objet d’étude dans de nombreux travaux en sciences humaines et sociales1. On se réfère souvent à Simmel qui fait de la confiance une conjecture sur une conduite future qui serait à la base de toute situation d’interaction sociale. Et à Luhmann (2006) pour qui la confiance correspond à une manière particulière de faire avec l’incertitude, qui engagerait à composer avec cette incertitude en avançant « un pas au-delà des garanties disponibles » (Quéré, 2018, p. 3). Comme le résume Marzano (2010, p. 54), la confiance « est à la fois fondamentale et dangereuse », car c’est un ressort de l’interaction, mais qui peut en tout temps se trouver mis en défaut (confiance trahie).

Rapportée au contexte de l’intervention socio-judiciare en milieu ouvert, la confiance est aussi à considérer comme une condition de mise en fonctionnement de l’interaction de suivi probatoire. Sans construction d’un lien de confiance, il n’est pas de coopération possible et l’implication attendue du justiciable ne pourra pas être obtenue. Cela « équivaudrait à être en présence les uns des autres, mais incapables de faire quoi que ce soit ensemble… » (Gonzalez-Martinez, 2001, p. 116). D’ailleurs, l’établissement d’une alliance de travail basée sur la confiance fait partie des règles de bonne pratique de la probation. Il a en effet été montré (Raynor et al., 2010 ; Trotter, 2010) que la qualité de la relation interpersonnelle jouait un rôle dans les résultats que l’on pouvait attendre d’un suivi.

Et l’on peut parler d’un processus de construction de la confiance, car au fil de leurs expériences passées de situations d’interaction avec différents professionnels intervenant dans le cadre du processus pénal (par exemple : interrogatoire de police, expertise psychiatrique, évaluation criminologique,…), les justiciables ont pu se forger une représentation selon laquelle ce qu’ils peuvent être amenés à dire risque de se retourner contre eux. Du coup, l’interaction de suivi probatoire s’engage souvent plutôt sur une base de méfiance du probationnaire vis-à-vis des instances du système de justice pénale (versant socio-institutionnel) et à l’égard de ses acteurs (versant relationnel).

Mais alors, quels peuvent être les déterminants de la construction de la confiance ? Celle-ci est parfois associée aux dispositions personnelles des interactants : l’honnêteté, la franchise, la sincérité, l’ouverture, etc. Autant de qualités qui sont considérées comme des ingrédients de la fiabilité. Pour sa part, Gonzalez-Martinez (2001) l’envisage davantage comme un travail situé de production. Elle parle de confiance pratique pour souligner qu’elle n’est pas dépendante des caractéristiques individuelles, mais réfère à quelque chose qui s’établit en situation, sur la base d’une dynamique interactionnelle entre les participants à l’échange. Selon elle, la confiance pratique a partie liée avec « la manière dont l’interaction est produite » (ibid., p. 94), c’est « une dimension de l’accomplissement de l’action » (ibid., p. 113) qui passe par l’attention portée à l’évolution de la situation, par la saisie d’occasions lorsqu’elles se présentent, par une façon de se positionner et de prendre part à l’échange. Ce n’est pas une tâche séparée de l’intervention, puisqu’elle est « incorporée à l’action » (ibid., p. 114).

Méthodologie 

Les données empiriques sur lesquelles nous nous appuyons dans cet article sont issues d’une recherche menée en 2018-2019 et qui porte sur la pratique des agents de probation sous l’angle de la prise en compte du risque qu’elle comporte. Basée sur une démarche entre ethnographie du travail d’intervention socio-judiciaire en milieu ouvert et analyse de l’activité, cette enquête a été menée au sein de trois services de probation de Suisse latine. Le recueil d’information a pris des formes différentes : une observation rapprochée consistant à suivre les professionnels dans l’accomplissement de leur activité au quotidien (entretiens de suivi, colloque, etc.). L’observation était suivie à chaque fois d’un temps de reprise avec les professionnels concernés pour les inviter à expliciter leur pratique : objectifs poursuivis, sens de leurs actions, aspects qui retiennent leur attention et leur paraissent utiles pour l’orientation du suivi, etc. Les données ainsi recueillies ont ensuite été croisées avec l’analyse de documents écrits (dossiers, rapports, journaux de suivi) et avec la réalisation d’entretiens centrés sur l’activité, inspirés de la méthode de l’instruction au sosie (Oddone et al., 2015).

Le traitement que nous avons fait de ces matériaux discursifs hétérogènes ne constitue pas une analyse extensive de ceux-ci. Nous avons tout d’abord sélectionné dans le corpus constitué quelques entretiens correspondant à différents moments interactionnels (par exemple : l’entrée dans le suivi lors du premier entretien, un épisode de rupture des attentes et de malaise dans l’interaction,…). Puis nous avons repéré, dans ces entretiens, les séquences révélant les multiples facettes du travail interactionnel des agents de probation et les modalités de construction de la confiance en situation. Ces séquences ont alors fait l’objet d’une analyse approfondie portant aussi bien sur le contenu des échanges (de quoi on parle ?), leur tonalité, ou encore leur forme (comment ça se passe ?). Si cette manière de procéder ne permet pas d’appréhender le déroulement d’un suivi dans sa continuité, ni de rendre compte de la dynamique interactionnelle dans toutes ses nuances, elle représente une étape sur la voie qui devrait nous conduire à la mise à jour de la grammaire interactionnelle de l’intervention socio-judiciaire en milieu ouvert.

La construction de la confiance en situation d’entretien de suivi probatoire : pratiques communicatives et travail interactionnel

Si nous envisageons la confiance non comme une disposition ou une attitude des interactants, mais plutôt comme quelque chose qui se construit en situation et requiert un travail interactionnel, il convient maintenant d’examiner plus en détail en quoi et comment l’entretien de suivi représente un lieu privilégié pour produire de la confiance ? Quels sont aussi les obstacles qui peuvent rendre difficile l’établissement et le maintien d’une base de confiance.

Établir une relation de confiance

Nous allons tout d’abord nous arrêter sur le temps spécifique du démarrage du suivi. S’il existe un canevas qui prévoit ce qui doit être abordé lors d’un premier entretien, le déroulement de celui-ci ne procède pas pour autant de la stricte application d’une procédure.

Comme il s’agit d’une nouvelle situation, l’agent de probation en charge du suivi a convoqué la personne un lundi à 9h. en guise de test - voir si elle va venir, si elle arrive à l’heure et vérifier s’il a ou non une activité. Avant le début de l’entretien, il feuillette le dossier dans lequel des passages ont déjà été surlignés. Il relit notamment la condamnation qui mentionne la nature de l’infraction commise et la durée de la sanction, ainsi que l’ordonnance du juge d’application des peines qui motive la décision d’octroi de la libération conditionnelle et les règles de conduite. Là il s’agit d’un homme d’une trentaine d’années, A. M., condamné pour plusieurs délits mineurs à une peine privative de liberté d’un peu moins de deux ans. Son attention est attirée par un détail : A. M. se trouvant à trois mois de la fin de sa peine, il a demandé, par l’intermédiaire de son avocat, à pouvoir bénéficier d’une libération conditionnelle sans être soumis à un mandat d’assistance de probation. Demande qui a été refusée.

L’agent de probation se prépare donc à l’idée que A. M. se montre peu compliant et que l’entretien soit plutôt difficile. À son habitude lors d’un premier entretien, il se propose avant tout de poser le cadre du suivi, de se faire une idée de la personne et de commencer à établir un lien de confiance. Dans le cas présent, il évitera les demandes qui risqueraient de le braquer (par exemple fournir des relevés bancaires que le probationnaire est censé amené à chaque rencontre mensuelle).

À l’heure fixée pour le rendez-vous, A. M. ne se présente pas. Il regarde dans le dossier, trouve un numéro de mobile et le compose. A. M., surpris, lui dit qu’il avait noté que le rendez-vous était fixé au mardi. Comme il n’habite pas loin et dispose d’un véhicule, il propose de venir tout de même. Ce que le professionnel accepte.

À son arrivée, environ trente minutes plus tard, l’agent de probation accueille A. M. dans son bureau, qui s’excuse de s’être trompé. Il se présente, rappelle le mandat confié, explicite ce que cela signifie et lui indique quel est son rôle. Il insiste sur le fait qu’il s’engage à se montrer transparent et attend qu’il en aille de même de son côté. Le probationnaire demande alors aussitôt à pouvoir retourner en détention exécuter le solde de sa peine plutôt que d’être soumis à ce suivi en milieu ouvert. Sur un ton véhément il accuse le système pénal d’avoir anéanti sa vie : « J’étais marié, maintenant je suis séparé ; j’avais un logement, maintenant je suis à la rue ; j’avais un emploi, maintenant je suis sans travail… j’ai tout perdu ! ». Du coup, il affirme préférer en finir et ne plus avoir de comptes à rendre à qui que ce soit. L’agent de probation lui répond que cela n’est pas envisageable et lui propose de commencer à examiner sa situation…

L’entretien se poursuit donc avec des tours de parole sous forme de questions-réponses qui s’enchaînent rapidement : ressources financières ? A. M. vit sur ses réserves ; travail ? il n’en a pas car son permis de conduire a été suspendu et aucun employeur n’accepte de l’engager… Jusqu’au moment où A.M. évoque qu’après avoir habité quelques jours chez sa mère à sa sortie de prison, cela n’est désormais plus possible et que maintenant il « squatte les canapés » chez des amis, une nuit chez l’un, une nuit chez l’autre… L’agent de probation s’arrête alors sur cet aspect de sa situation : « Ce que je pourrais faire c’est d’entreprendre les démarches pour pouvoir obtenir le Revenu d’Insertion (RI), ce qui vous permettrait de loger dans une chambre d’hôtel… est-ce que ça vous intéresse ? » Après quelques secondes d’hésitation, A. M. répond par l’affirmative.

L’agent de probation appelle aussitôt un de ses collègues, gestionnaire de dossier RI, et lui demande s’il peut recevoir A. M. encore cet après-midi. Rendez-vous est fixé à 14h 30. Il dresse la liste des documents qu’il doit amener avec lui et lui imprime une liste d’hôtels (Extrait du journal d’observation).

S’il n’est pas rare que les agents de probation soient confrontés à des personnes qui, pour différentes raisons, ont une attitude passive, voire oppositionnelle, la posture adoptée par A. M. (illustrée par la Fig. 1) lors de ce premier entretien correspond à un degré d’implication faible : soit une présence distante, avec une participation retenue.

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Fig. 1 – Degrés d’implication du probationnaire

À peine entamée, l’interaction paraît déjà au bord de la rupture. Face à la demande de A. M. de pouvoir effectuer le solde de sa peine en établissement de détention, le professionnel se voit obligé de confirmer le caractère contraignant du mandat d’assistance de probation. Mais en se saisissant d’un aspect de sa situation vécu comme insatisfaisant, l’agent de probation parvient à initier une reconfiguration de l’échange. À travers sa proposition – de surcroît en utilisant le pronom personnel « je » - il s’affirme non comme un représentant parmi d’autres du système pénal perçu comme une entité homogène par A.M., mais comme un acteur particulier avec un rôle de personne-ressource. En nous appuyant sur les développements de Caplow (1984) à propos des échanges dans les interactions triadiques (Fig. 2), on peut décrire l’action de l’agent de probation comme une tentative d’amorcer une transition d’un mode de structuration (I) vers un autre (II).

fig 2 varia3

A : autorité d’exécution des sanctions pénales, I : intervenant socio-judiciaire, P : probationnaire, S : système pénal (ces acteurs disposent d’un pouvoir inégal de peser sur la définition de la situation).

Fig. 2 – D’une relation triadique à une autre

En plaçant le probationnaire en position de décider («est-ce que cela vous intéresse ? ») il l’amène subtilement à coopérer par une communication engageante (Girandola et Joule, 2012) et cherche à le faire entrer dans le dispositif de suivi probatoire en l’enrôlant comme acteur de ce dispositif plutôt que comme objet de l’intervention. Et des actes valant mieux que des paroles, il convient immédiatement d’un rendez-vous, comme gage de sa capacité à trouver des réponses aux difficultés concrètes rencontrées par son interlocuteur. Chabrol (1994) parle à ce propos de stratégie de crédibilité.

Accorder un certain crédit de confiance

Au cours du processus pénal, la personne sous main de justice se trouve qualifiée de différentes manières (expertise psychiatrique, évaluation criminologique, rapport de comportement durant la détention) par rapport au risque qu’elle représente. Cela à partir d’un certain nombre de facteurs considérés comme des prédicteurs de son comportement futur (âge, antécédents criminels, impulsivité, addiction,…). Pour autant, la modulation de la confiance dans le cadre du suivi probatoire ne se laisse pas déterminer ex ante, mais se construit plutôt au fil du suivi à travers les expériences vécues par les interactants.

Il en est ainsi dans la situation de Monsieur C. (41 ans), condamné, en 2013, à une peine privative de liberté de 8 ans pour des faits de crime manqué de meurtre, mise en danger de la vie d'autrui, agression, tentative de séquestration et enlèvement. Une expertise psychiatrique réalisée au moment du jugement avait notamment révélé une tendance à l’impulsivité, des traits narcissiques et des sentiments persécutoires. Après un premier refus en raison notamment de son comportement en détention (sanctionné pour avoir été pris en possession d’un téléphone mobile) et d’un projet de sortie pas suffisamment étayé, C. est mis au bénéfice d’une libération conditionnelle, assortie d’un délai d’épreuve de 20 mois et d’un mandat d’assistance de probation. Au sortir du premier entretien, l’agent de probation fait part de son étonnement : 

« Alors... quand j'ai pris connaissance de ce dossier… moi je pensais avoir à faire à un gros dur, un vrai de vrai, je me suis dit “ah pour une fois il n'a pas de problèmes psy ou d'addiction”, etc. Et puis j'ai été assez surpris de la personne que j'ai rencontrée dans mon bureau. Qui était – et est toujours – parfaitement calme. Une personne avec qui on peut vraiment dialoguer, qui aime discuter, qui me semble-t-il, s'ouvre facilement sur toute une série de... enfin, sur tous les sujets qu'on souhaite aborder. C'est une personne que moi, je qualifierais d'intelligente, qui a une capacité d'introspection. »

« […] après, moi je l’ai rencontré à huit reprises. Spontanément, il n’est pas revenu en se plaignant comme certains peuvent le faire. Non, moi je crois qu’il a admis maintenant la peine et il y a eu une évolution où il reconnaît… qu’il est l’auteur des faits, il reconnaît leur gravité. […] Monsieur C. – en tout cas en entretien ici – est vraiment différent de l’image qu’on pourrait en avoir à la lecture du dossier. C’est une personne qui m’apparaît posée, qui réfléchit, qui à sa sortie a décidé de suivre un traitement psychothérapeutique… ça, il l’avait annoncé et c’est ce qu’il a fait jusqu’à maintenant. […] Alors peut-être que je suis en train de passer… d’être à côté de tout, mais enfin… ».

« […] Et puis, il me parle très ouvertement de son problème de solitude affective, de sa recherche de compagne. Il m’a aussi dit qu’il avait été voir des prostituées et en consultant ses relevés bancaires, j’ai vu qu’il fréquentait des sex shops et des établissements nocturnes. Il le dit très ouvertement, lui il ressent un manque important. Et moi, mon discours c’est de dire : “ben c’est normal, on peut le comprendre”. Donc on parle de son quotidien et il a un discours qui est finalement assez rassurant et que moi j’estime crédible .»

« […] Mais on doit être quand même vigilant avec cette personne… parce qu’on est dans le cadre d’un dossier où les infractions ont été graves et où il est difficile de percevoir exactement l’environnement. Pour moi, ça c’est tout des facteurs où on doit quand même être attentif... j’aimerais bien avoir un contact avec son psy pour voir comment ça se passe. De même que faire une visite à domicile pour peut-être un petit peu mieux cerner l’environnement… mais je veux en discuter au préalable avec Monsieur C. »

(Entretien d’instruction au sosie avec T.U., agent de probation)

Si l’agent de probation entre dans un suivi en consultant le dossier pénal du justiciable et commence, sur cette base, à se forger une première impression, celle-ci sera ensuite complétée, nuancée, voire révisée dans le cours de la rencontre avec la personne. Loin de s’arrêter au jugement évaluatif produit ex ante par divers intervenants spécialisés (psychiatre, criminologue, …), il effectue en continu un travail vivant d’appréciation de la situation prise dans sa globalité et module ainsi la confiance qu’il va accorder au probationnaire.

Une confiance limitée

Si les agents de probation disposent d’une « compétence interactionnelle » - développée à travers l’expérience - qui leur permet de « reconnaître, recevoir, traiter et créer des processus de communication » (Cicourel, 1979, p. 223), celle-ci ne peut pas toujours être mise en œuvre.

Condamné pour actes sexuels avec des enfants - en l’occurrence sa petite fille - à une peine privative de liberté de 3 ans, Monsieur T. bénéficie d’une suspension de l’exécution d’une partie de celle-ci (18 mois) avec un délai d’épreuve de 5 ans. Sursis conditionné à la poursuite d’un traitement psychiatrique ambulatoire et à une assistance de probation. L’ordonnance de l’autorité judiciaire transmise avec le mandat de probation fait état d’une certaine inquiétude par rapport à cette remise en liberté : T. a de la peine à accepter le diagnostic de pédophilie, il y a peu d’évolution constatée lors du suivi thérapeutique, et un risque de récidive existe s’il venait à se retrouver seul avec sa petite fille.

Au vu de ces circonstances, le suivi est effectué à deux : une agente de probation et le responsable du secteur. Les premiers entretiens avec T. montrent que celui-ci vient au rendez-vous, qu’il répond aux questions qui lui sont posées, guère plus. Un point de situation est fait sur ses contacts avec les membres de sa famille : il vit avec sa femme, leur fille vient régulièrement manger à la maison et il lui rend à l’occasion de menus services. Pour ce qui est de son fils (père de la victime), il affirme communiquer avec lui par SMS ou courriels.

Plus tard dans le cours du suivi, les deux professionnels repèrent un certain flou dans le récit que T. fait d’un repas de famille. À l’occasion de différents entretiens, il se contredit dans ses propos, se montre hésitant (« Je ne me souviens plus très bien… ») par rapport à la présence ou non de son fils à ce repas. Le responsable de secteur et l’intervenante en charge du suivi hésitent par rapport à l’attitude à tenir. D’un côté, il n’y a pas d’éléments objectifs. Par ailleurs, ils sont progressivement parvenus à tisser un lien avec T. qui répond désormais sans se braquer aux questions sur ses relations familiales, qui accepte de revenir parfois sur son délit. Mais d’un autre côté, dans le contexte d’une orientation des suivis axée sur la prévention du risque, ils sont tenus de rédiger un rapport. Un signalement est alors fait à l’autorité compétente relevant que Monsieur T. « ne collabore pas de manière transparente au sujet des relations avec sa famille ». Ce qui aura pour conséquence de mettre à mal la relation établie avec T., celui-ci exprimant le sentiment d’avoir été trahi (Extrait du journal d’observation).

Dans l’après-coup, le responsable de secteur se dit convaincu que la crainte d’un retour en détention – que T. avait vécu très péniblement (dépression) – aurait sans doute été suffisante pour le retenir de commettre un nouveau délit. Avec sa collègue, ils se demandent s’il n’aurait pas été préférable de faire état de leurs doutes dans le cadre même des entretiens. Ce qui leur aurait permis d’amener cet objet de discussion avec ménagement, en atténuant le poids du soupçon dont est lesté le fait de pointer les contradictions repérées dans les dires de T. Suspicion d’autant plus difficile à supporter pour ce dernier qu’elle le renvoie à une image de manipulateur qui tendà lui coller à la peau.

À travers le recours à des formulations avec des modalisateurs faisant place à l’incertitude (par exemple : il semble que, peut-être, est-ce que…), ou à des stratégies discursives (Chabrol, 1994) consistant à verbaliser de manière anticipée les réactions probables de leur interlocuteur, il aurait sans doute été possible de soulever cette question dérangeante ou potentiellement vécue comme offensante en limitant son impact négatif sur la relation construite avec le probationnaire. Mais l’hésitation entre un positionnement basé sur une logique d’accompagnement (reprendre avec lui) ou de contrôle (rédiger un signalement) a été rapidement tranchée en faveur de la première option.

La gestion préventive du risque, une réduction des marges de manœuvre des agents de probation dans l’interaction de suivi ?

Comme on l’a vu dans ce qui précède, les agents de probation sont amenés à (inter)agir dans des situations relativement indéterminées et constamment évolutives où faire confiance est essentiel, mais revient aussi à prendre un risque. Or, avec l’infléchissement des politiques pénales vers une exécution des sanctions orientées sur la prévention du risque, un travail de la confiance au cœur du suivi devient plus en plus difficile à mener. La mise en place de dispositifs d’évaluation du risque (mesure de la probabilité d’un passage à l’acte et de ses conséquences) aboutit à transférer aux algorithmes de l’instrument la charge de déterminer ex ante où il convient de placer le curseur entre le contrôle et la confiance dans le cadre de l’intervention socio-judiciaire en milieu ouvert. Ce qui correspond à une vision rationnelle de la confiance appréhendée comme le résultat d’un calcul « qu’on peut faire à partir du moment où l’on arrive à réunir un certain nombre d’informations concernant le dépositaire éventuel de notre confiance, ainsi que les conséquences possibles de notre acte de confiance » (Marzano, 2010, p. 56) et qui conduit à « neutraliser ce qu’on perçoit comme dangereux » (ibid., p. 60).

Cette mesure est prise comme une objectivation ayant valeur de prédiction sûre, alors qu’elle n’est qu’une manière parmi d’autres de se rapporter à l’incertain. Si elle procède en réduisant la complexité de la situation, elle ne supprime en rien la part d’incertitude qui est constitutive de toute interaction. En qualifiant la personne à partir d’un certain nombre de facteurs de risque, elle tend à figer la dynamique de suivi en la soumettant à un degré de vigilance équivalent à un niveau de méfiance décrété.

Dans le même temps, la compétence interactionnelle des agents de probation, loin d’être considérée comme une ressource dans le déploiement d’une action sûre, est de plus en plus regardée comme une source supplémentaire de risque qu’il s’agit d’encadrer. Une prescription de plus en plus serrée de leur action conduit à un affaiblissement de leurs marges de manœuvre et à un rabougrissement des possibilités de construire un lien de confiance. Ce qui rend plus compliqué la mise en fonctionnement de l’intervention socio-judiciaire, plus particulièrement dans son volet réhabilitatif. Non seulement la méfiance mobilise « les forces de celui qui est méfiant dans une mesure qui laisse peu de place à une étude sans prévention et objective de l’environnement » (Luhmann, 2006, p. 84), mais l’exigence de maîtrise à tout prix a un effet d’obturation des possibles.

Cependant, nos observations ont montré qu’un agir en confiance « guidé par la dynamique en cours » (Gonzalez-Martinez, 2001, p. 94), « informé par le contexte » (ibid.) et s’ajustant au gré des circonstances n’avait pas complètement disparu des pratiques des agents de probation. Un détail a notamment attiré notre attention : l’expression « jouer le jeu » revient régulièrement dans le discours des professionnels lorsqu’ils parlent de la modulation de la confiance en situation de suivi : (par exemple : « c’est quelqu’un qui joue le jeu »). Nous y voyons le signe que les professionnels ne sont pas obnubilés par l’idéal d’une coopération authentique. Ils ont conscience que dans bon nombre de situations, s’ils parviennent à faire entrer les justiciables dans le dispositif de suivi, c’est sur le mode d’une coopération opportuniste. Mais pour autant, ce jeu des apparences n’est pas un jeu de dupes, car il leur permet de faire avancer l’accompagnement, sans se leurrer quant aux bases sur lesquelles repose cette mise en mouvement. Ils font avec un niveau d’incertitude acceptable, avec la subsistance de zones d’opacité, sans renoncer pour autant à maintenir une vigilance conçue comme un art de faire attention. Cette posture leur évite de se laisser happer dans une « spirale de la méfiance » (Luhmann, 2006). Elle préserve une relation vivante avec les probationnaires, maintient un rapport à l’à-venir relativement ouvert et rend concevable la co-élaboration d’un projet de réinsertion.

 

Bibliographietop


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Notestop


1. Pour un aperçu détaillé, le lecteur peut notamment se reporter à Ogien et Quéré (2006) ; Mangematin et Thuderoz (2004) ; Marzano (2010) ou encore Gonzalez-Martinez et Mlynar (2019).

 

Pour citer cet articletop


Référence électronique

Daniel Lambelet, Jenny Ros, "Travail interactionnel et dynamique de la confiance dans l’entretien de suivi probatoire", Sciences et actions sociales [en ligne], N°14 | année 2021, mis en ligne le date 20 janvier 2021, consulté le , URL : http://www.sas-revue.org/n-conception/80-n-14/varia/202-travail-interactionnel-et-dynamique-de-la-confiance-dans-l-entretien-de-suivi-probatoire

 

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Daniel Lambelet
Professeur associé, Haute école de travail social et de la santé Lausanne (HETSL | HES-SO),
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Jenny Ros
Collaboratrice scientifique, Haute école de travail social et de la santé Lausanne (HETSL | HES-SO),
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