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N°1 | Année 2015 : Empowerment, participation, activation... Des concepts aux pratiques d'intervention sociale

Dossier - Volume 1

Politiser les jeunes du ghetto. L’organizing de jeunesse entre empowerment et endoctrinement aux États-Unis

Julien Talpin

Résumé | Index | Plan | Texte | Bibliographie | Notes | Citation | Auteur


Résumés top


Français


Le travail de jeunesse peut-il produire de l'empowerment ? C'est ce que démontre cet article, en suivant des associations américaines particulières, qualifiées d'organizing de jeunesse, qui offre des services à la jeunesse déshéritée des ghettos de Los Angeles mais constituent également des espaces d'éducation populaire très politique. La participation dans la durée au sein de ces organisations se traduit par l'acquisition de certains savoirs – sur l'organisation politique et sociale du pays ou sur l'origine de la marginalisation des classes populaires – et savoir-faire. On ne peut cependant parler d'empowerment que parce que cet ensemble de compétences s'inscrit dans un processus subjectif de revalorisation de soi et politique de transformation sociale. Ces organisations de jeunesse sont en effet à l'initiative de mobilisations visant à l'amélioration des conditions de vie, et en particulier d'éducation, des habitants du ghetto. En dépit de résultats concrets, l'article indique également une face plus sombre de l'empowerment. Celui-ci s'apparente en effet souvent à un endoctrinement aux valeurs promues par l'organisation. Ce travail permet la formation de militants convaincus, qui vont s'investir pour influer les politiques publiques locales. Ce nouveau pouvoir collectif permis par la remise de soi des activistes entre néanmoins en tension avec l'autonomie des individus

English


Can social work produce empowerment? This is what this article shows, by following youth organizing groups in Los Angeles ghettos, which offer both political trainings and social services to poor teenagers. Long term commitment in these organizations results in the learning of certain skills and knowledge, concerning the social and political organization of the country and the origins of the marginalization of poor people. This can only be described as empowerment provided these new skills foster both a subjective process of increased efficacy and self-esteem and a political approach aiming at social change. The roots of learning lie indeed also in the collective actions and mobilizations organized by these groups, targeting the improvement of daily life, and in particular of education, in the ghetto. Despite clear results, the article also emphasizes a darker side of empowerment processes. In this case, it also appears as a form of indoctrination to the organizations' values. This allows forming efficient activists, ready to fight to influence local public policies. This new collective power is therefore partly achieved at the price of a limited individual autonomy.

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Mots-clés : community organzing, éducation populaire, empowerment, classes populaires, ghetto, travail social

Key words : community organizing, political training, empowerment, poor people, ghetto, social work

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L'essor de l'organizing de jeunesse aux États-Unis

Logiques de l'engagement à South Central Youth Empowerment through Action

Enseigner les racines de l'oppression des minorités

Empowerment ou endoctrinement ?

La participation vectrice de socialisation politique : la campagne pour le « school climate bill of rights »

Comment la participation affecte les trajectoires individuelles
Tableau 1. Participation civique des jeunes (en %)

Le cercle vertueux de l'empowerment

 

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Le community organizing (CO) fait preuve d’une ambition folle : faire des classes populaires les actrices de leur propre émancipation. À l’opposé de l’avant-gardisme qui a marqué le mouvement ouvrier en Europe au moins depuis Lénine, la philosophie de l’organizing est fondamentalement démocratique et populiste. Pragmatique, l’organizing a cependant posé d’emblée la question de la formation des participants. Une des œuvres importantes du fondateur du community organizing, Saul Alinsky, à partir des années 1950, est la création d’un centre de formation à l’organizing – qui va devenir l’Industrial Areas Foundations, la principale fédération de CO – essentiellement dirigé vers les organisateurs salariés, mais qui vise également la formation de leaders communautaires compétents. Ce champ s’est depuis développé et professionnalisé, et on compte aujourd’hui des dizaines d’instituts de formation à l’organizing.

Les moins prédisposés à l’engagement doivent donc acquérir un ensemble de compétences, de savoirs et de savoir-faire afin de mener véritablement la danse. Toutes les organisations communautaires américaines mettent dès lors l’accent sur la nécessaire formation des individus par la participation. Celle-ci n’est cependant pas pensée comme un préalable à la participation puisque c’est avant tout par l’engagement direct que des apprentissages doivent s’opérer. Les formations viennent dès lors compléter et renforcer ces savoirs et savoir-faire acquis dans l’action. On retrouve ici certaines tensions qui traversent l’éducation populaire et le travail de jeunesse depuis leurs débuts, relatives aux conditions sociales d’émancipation des groupes dominés (Cortéséro, 2014). Celle-ci doit-elle naître de l’action ou d’une transmission plus verticale de savoirs ? Le community organizing américain revisite ces questions en associant de front actions collectives et formations plus descendantes. Elles se posent avec d’autant plus d’acuité ici que son public est principalement constitué d’individus marginalisés socialement et membres de groupes ethniques minorisés, assez éloignés initialement de toute pratique civique.

On sait en effet qu’aux États-Unis (et dans la plupart des pays occidentaux), le degré d’intérêt, de connaissance et d’engagement dans la vie publique dépend surtout du capital culturel et du niveau d’éducation, eux-mêmes corrélés aux ressources économiques et sociales des familles1. Les catégories populaires ont dès lors moins de chances d’être engagées politiquement et civiquement que les classes moyennes ou supérieures. Ces inégalités sont renforcées par des facteurs générationnels et territoriaux : les jeunes habitants des quartiers populaires sont les plus éloignés tant de la sphère politique institutionnelle que des formes d’engagement associatif2. Il ne faudrait pas en conclure que les quartiers populaires sont des déserts politiques, encore moins aux États-Unis qu’en France3. Les organisations communautaires s’attaquent cependant à un défi particulièrement ardu. C’est le processus par lequel elles parviennent en partie à le relever qui est au centre de cet article.

On retrouve ici l’interrogation tocquevillienne au cœur de l’étude de la vie civique américaine : l’idée selon laquelle face au déclin de la participation électorale, au désenchantement à l'égard de la politique partisane, voire à l'apathie grandissante d'une partie du public, la participation locale ouvrirait le cœur et l’esprit des citoyens, les inciterait à se tourner vers l'intérêt général et offrirait ainsi un canal alternatif de socialisation politique face au déclin des corps intermédiaires qui assuraient autrefois cette fonction4. La démocratie locale deviendrait ainsi sa propre école, transformant des individus atomisés en citoyens aptes à constituer un public démocratique. Ce discours sur l'éducation par la participation a une longue histoire dans la pensée politique et s'est exprimé de manière hétéroclite au travers du républicanisme de Machiavel ou de Rousseau, de la pensée associative de Tocqueville, du libéralisme de J. S. Mill, au sein du pragmatisme américain de John Dewey, et a également été véhiculé par les intellectuels des mouvements sociaux de la nouvelle gauche américaine des années 1960, avant d'être repris par des philosophes de la démocratie participative et les théoriciens du capital social, au premier rang desquels Robert Putnam. Il prend aujourd’hui un nouveau visage, avec un terme qui revient inévitablement : empowerment.

Intraduisible en français, l’empowermentdésigne « le processus par lequel un individu et/ou un groupe acquiert les moyens de renforcer sa capacité d’action lui permettant d’accéder au pouvoir individuel et collectif. [Cette notion] articule deux dimensions, celle du pouvoir, qui constitue la racine du mot, et celle du processus d’apprentissage pour y accéder. » (Biewener et Bacqué, 2011, p. 83). Issue du développement communautaire et des courants féministes des années 1970, la notion a été appropriée depuis une vingtaine d’années, tant par les organisations internationales (Unesco, Banque Mondiale) que par certaines théories du management, mais aussi par les politiques urbaines et les associations américaines dont elle est devenue un des mantras. Elle apparaît dès lors particulièrement labile, pouvant désigner aussi bien des programmes financés par l’État ou des organisations internationales que des processus de participation parfaitement bottom-up et autonomes. Marie-Hélène Bacqué et Carole Biewener distinguent trois interprétations de l'empowerment : néo-libérale, sociale-libérale et radicale (Bacqué et Biewener, 2013). Les organisations communautaires étudiées ici s’inscrivent clairement dans ce troisième courant. Pourtant, du fait de la récupération du terme par les institutions, elles l’ont pour la plupart délaissé. À l’inverse, les associations de service plus apolitiques semblent toutes imprégnées d’un véritable « langage de l’empowerment », valorisant la participation, l’inclusion, la diversité et la tolérance, mais euphémisant les inégalités structurelles et les rapports de pouvoir, comme l’a bien montré Nina Eliasoph (2011).

Il s’agira ici d’étudier le type d’individu façonné par le community organizing. S’agit-il de former une conscience critique et des capacités d’action collective vectrices de changement social ou de produire des citoyens dociles et disciplinés ? Le COs’avère en tout cas particulièrement efficace pour faire d’individus peu prédisposés à l’engagement des activistes politisés. Cette étude s’appuie sur une enquête ethnographique menée au sein de plusieurs organisations communautaires à Los Angeles en 2012-2013. Nous mobiliserons ici en particulier les données recueillies auprès de l’une d’entre elles, Community Coalition (CoCo), et notamment son organe de jeunesse, South Central Youth Empowerment through Action (SCYEA). CoCo incarne la tradition de l’organizing individuel visant à mobiliser les habitants « non organisés » du ghetto, ceux qui ne sont membres d’aucune église ou collectif intermédiaire, ces derniers étant à l’inverse la cible des organisations communautaires qui s’inscrivent dans la tradition alinskienne5. Community Coalition a été fondée en 1991 pour lutter contre l’épidémie de crack qui ravage alors le ghetto de South Central à Los Angeles. Elle vise à mobiliser les habitants des quartiers pauvres pour améliorer leurs conditions de vie et cherche en particulier à favoriser l’alliance des « blacks & browns », des africains-américains et des latinos, qui se sont notamment affrontés lors des émeutes qui ont touché la ville en 1992. CoCo est aujourd’hui structurée en différentes branches : la principale et la plus ancienne s’intéresse aux questions de violence urbaine, de délinquance et d’emprisonnement des minorités. La seconde, probablement la plus dynamique, est son organisation de jeunesse, SCEYA, aide aux devoirs très politisée qui réunit chaque année une cinquantaine de lycéens, et sur laquelle nous reviendrons longuement. Le troisième secteur se concentre sur les questions de parentalité (« Kinship »), et notamment l’aide aux familles adoptives, un enjeu important du fait des taux élevés d’incarcération et de mortalité qui touchent les communautés africaines-américaines et latinos et déstructurent durablement les cellules familiales6. La mobilisation interraciale des classes populaires se fait ici principalement à l’échelle du quartier, les professionnels de l’organisation accomplissant un travail considérable de porte-à-porte, house meetings et réunions de bloc afin de créer des relations avec les habitants et les mobiliser durablement. Si l’engagement s’ancre à l’échelle du quartier, ses objectifs la dépassent : lutte contre la violence des gangs, aide à la réinsertion des ex-détenus (très nombreux en Californie, notamment parmi les minorités raciales), lutte contre la militarisation des écoles des quartiers populaires, etc. CoCo est principalement financée par des fondations, à 20% par des bourses de l’État fédéral ou de la Californie, et de façon minimale par ses membres.

L’organizing de jeunesse apparaît comme un enjeu particulièrement important pour CoCo, lui permettant de s’attaquer aux problèmes de marginalité sociale et de tensions raciales à la base. L’empowerment des jeunes du ghetto apparaît ici comme la condition de leur émancipation et plus largement du projet de transformation sociale que promeut l’organisation. Ce sont des conditions sociales de félicité d’un empowerment individuel et collectif dont nous cherchons à rendre compte ici. Les matériaux recueillis sont le fruit d’entretiens semi-directifs conduits avec les dirigeants de l’organisation, d’entretiens de récits de vie avec les organisateurs salariés (sortes de travailleurs sociaux militants) et les membres7, ainsi que de l’immersion au sein de la vie quotidienne de CoCo. Nous avons à la fois observé des réunions internes, mais également pris part à des actions collectives (porte-à-porte, manifestations, rassemblements, etc.). Dans le cas de l’organe de jeunesse nous avons suivi les différentes activités proposées aux adolescents (aide aux devoirs, cours d’éducation populaire, séances d’orientation scolaire, actions collectives) ainsi que des moments plus informels de sociabilité. Cette étude donne ainsi à voir un travail politique important de mobilisation de la jeunesse des ghettos de Los Angeles. Si le nombre d’individu touchés demeure marginal, une partie des membres actifs semble connaître un processus d’empowerment dont nous tenterons de cerner les mécanismes. Les données recueillies indiquent qu'en dépit de l'ambition de l'association de promouvoir l'auto-organisation des dominés par eux-mêmes, les salariés jouent un rôle important dans le processus, transmettant de façon assez descendante certaines valeurs qui sont effectivement assimilées par les participants. Si des trajectoires de politisation peuvent être discernées, celles-ci apparaissent davantage le fruit d'un conditionnement idéologique spécifique que de l'accroissement des capacités de jugement autonomes des individus.

L’essor de l’organizing de jeunesse aux États-Unis

L’organizing de jeunesse est apparu comme une des réponses au démantèlement de l’État-providence américain initié dans les années 1980, qui s’est traduit par le déclin des structures publiques d’encadrement de la jeunesse et la détérioration des conditions d’éducation dans les quartiers pauvres. La fin des années 1980 voit l’apparition de « la guerre à la drogue », qui s’apparente à une « guerre aux jeunes de couleur » (Davis, 1997 [1990]). Depuis, de nombreuses associations ont vu le jour – au premier rang desquelles AmeriCorps8 –, financées par l’État et de grandes fondations visant l’encadrement scolaire de la jeunesse et assurant un ensemble de services sociaux et éducatifs. Elles promeuvent également le bénévolat – des jeunes ou de ceux qui les soutiennent – la participation à la vie de la communauté (aide aux sans-abris, nettoyages de quartier, soutien aux enfants malades, etc.) étant censé contribuer à leur insertion sociale et ce faisant leur empowerment (Eliasoph, 2011). En marge de cet océan bien-pensant, une frange plus critique a également vu le jour, inspirée par le community organizing et faisant de l’école l’espace central de recrutement (des parents et des élèves) et de mobilisation de la « communauté » (Warren et Mapp, 2011). Ces organisations se concentrent à la fois sur l’amélioration matérielle et pédagogique des écoles publiques des quartiers pauvres et plus largement sur la criminalisation de la jeunesse, dénonçant ce qu’elles qualifient de « school to prison pipeline » : les écoles publiques apparaissant de plus en plus – notamment pour les jeunes garçons membres de groupes ethniques minorisés – comme l’antichambre de la prison (Alexander, 2012). Ces organisations associent en général une offre gratuite de services (aide aux devoirs, cours d’éducation politique, orientation scolaire) et participation à des actions collectives. Outre la politisation des interactions dont nous allons rendre compte, c’est le fait que ces services ne représentent qu’une part minime du temps de travail des salariés et des activités réalisés par les jeunes qui distingue l’organizing de jeunesse de la majorité des associations de services.

Une étude menée en 2010 a identifié 160 groupes d’organizing de jeunesse aux États-Unis, dont 25% sont situés sur la côté Ouest (Torres-Fleming et al., 2010). Ces groupes sont soit autonomes, soit membres d’organisations plus larges dont elles incarnent la branche jeunesse, à l’image de SCYEA (South Central Youth Empowerment through Action) à Community Coalition. À Los Angeles, la plupart des organisations communautaires non affiliées nationalement disposent d’une branche jeunesse. La prolifération de ces organisations de jeunesse trouve sa source dans l’importance de l’enjeu éducatif dans les ghettos américains, mais aussi dans la possibilité d’attirer des financements importants pour ces programmes et la forte capacité de mobilisation qu’elles procurent aux organisations. En effet, les adolescents engagés constituent une main-d’œuvre corvéable à merci et dont l’engagement est souvent valorisé scolairement9. De fait, une part non négligeable du public des événements organisés par ces associations est constituée des membres de leurs branches jeunesse.

SCYEA est fondé par Community Coalition en 1993, au départ pour lutter contre la « Three strikes law », loi sur les peines-plancher qui touche principalement les minorités ethniques. À partir de 1996, SCYEA se concentre sur les conditions éducatives dans les lycées de South Central. En 1997, un référendum local permet l’attribution de 2,4 milliards de dollars pour les écoles du district scolaire de Los Angeles (LA Unified School District, LAUSD). En dépit de cette somme historique, les lycéens de South Central tardent à en voir les retombées concrètes. SCYEA lance une grande campagne d’investigation afin de déterminer l’usage fait des fonds. L’organisation se rend rapidement compte qu’une part non négligeable de ceux-ci a été attribuée aux lycées des quartiers favorisés pour financer des projets dispendieux. Elle engage alors une campagne pour la réallocation des fonds en direction des quartiers pauvres. Armés d’appareils photo jetables, les leaders de SCYEA documentent l’état de leurs lycées : classes bondées, toilettes insalubres, terrains de sport dangereux, etc. La contre-expertise menée par Community Coalition indique que South Central a reçu huit fois moins de fonds que les écoles de l’Ouest favorisé de la ville (Shah et al., 2009). Après plusieurs années de lutte, 153 millions de dollars supplémentaires sont finalement attribués aux écoles de South Central pour financer les reconstructions.

Après s’être attelée aux conditions matérielles d’enseignement, SCYEA s’attaque à l’offre pédagogique proposée aux élèves de South Central. Cette campagne concerne l’accès à des cours de préparation à l’université – qualifiés de cours A à G – dans les lycées des quartiers pauvres de Los Angeles. La campagne commence par une phase d’investigation à la fin des années 1990. La recension des cours accessibles aux élèves des lycées de South Central révèle une surreprésentation des cours techniques et professionnels tels la cosmétologie et la mécanique, et la sous-représentation des cours nécessaires à l’accès à l’université. Ces résultats indiquent la segmentation de l’offre scolaire et confirment les thèses de l’organisation selon lesquelles le système scolaire aurait une visée reproductive, se concentrant à South Central sur la formation d’une main-d’œuvre peu qualifiée. L’égalité d’opportunité à laquelle chaque citoyen a droit, au cœur de l’idéologie méritocratique américaine, ne serait ainsi pas respectée. Les lycéens mobilisés rencontrent pourtant une opposition inattendue, tant du syndicat des enseignants que des élites politiques locales, craignant que ces cours soient trop difficiles pour les lycéens de South Central et renforcent encore le décrochage scolaire. SCYEA organise alors plusieurs manifestations, dont un défilé de mode, représentant symboliquement le type de carrière auquel on prédestine les enfants de South Central. La campagne s’élargit peu à peu, Community Coalition recevant le soutien d’autres organisations, dont InnerCity Struggle, et se structure autour d’une coordination rassemblant 35 associations locales : Communities for Educational Equities. La coordination lance une grande campagne de pétition demandant un meilleur accès aux cours préparatoires à l’université. Le recueil de milliers de signatures (5 000 des 13 000 signatures ont été recueillies par les lycéens de SCYEA) fait pencher la balance et alors que le bureau du LAUSD avait initialement exprimé des doutes quant à la pertinence de cette mesure, il vote en juin 2005 à 6 voix contre 1 une résolution rendant obligatoire la présence de cours A à G de préparation à l’université dans tous les lycées du district. C’est une victoire sans précédent.

L’organisation se concentre aujourd’hui sur la réhabilitation des lycées de South Central ainsi que sur la lutte contre le décrochage scolaire. SCYEA rassemble une cinquantaine de lycéens issus des huit principaux lycées publics de South Central. Ils se réunissent deux fois par semaine au siège de Community Coalition. À cette occasion, les lycéens sont encouragés à faire leur devoir sous le regard des organisateurs, bien que l’essentiel du temps soit consacré à des sessions d’éducation politique. SCYEA procure également une aide à l’inscription à l’université, des organisateurs et étudiants guidant l’orientation des lycéens en terminale. Enfin, depuis quelques années, l’organisation a mis sur pied une Freedom School – en référence au Freedom Summer du mouvement des droits civiques (McAdam, 1988) – pendant l’été, rassemblant sur cinq semaines près de 300 enfants (de 6 à 18 ans) pour un centre aéré axé sur l’apprentissage de la lecture via l’enseignement de l’histoire des mouvements sociaux américains et la conduite d’actions collectives.

Logiques de l’engagement à South Central Youth Empowerment through Action

Qui sont les cinquante membres annuels de SCYEA ? Surtout, quels sont les processus de recrutement qui les conduit à s’engager dans cette organisation de jeunesse si particulière ? Les critères pour devenir membre sont simples : appartenir à un lycée de South Central. En début d’année scolaire, les organisateurs accompagnés de membres expérimentés font le tour des classes et des lycées pour présenter SCYEA. Les volontaires font ensuite acte de candidature. Si leur nombre est rarement supérieur aux places disponibles, « c’est la motivation qui compte », comme le souligne Sandra Amada, la coordinatrice du secteur jeunesse. Les plus motivés ont pourtant de fait de meilleurs résultats scolaires que la moyenne des lycéens de South Central (Terriquez et Hyeyoung, 2013).

Quelles sont les raisons d’agir avancées par les membres de SCYEA ? C’est précisément cette question que pose Sandra lors d’une réunion du groupe : « Pourquoi sommes-nous ici ? Pourquoi êtes-vous membre de SCYEA ? » Les réponses fusent : « Pour nous tenir tranquilles. Et nous aider à faire nos devoirs, parce qu’à la maison c’est pas toujours facile ». Jorge, un autre organisateur, reformule : « donc pour nous procurer un refuge [« safe space »]. » Tim, qui participe pour la seconde année à SCYEA et s’avère assez politisé, avance : « Pour devenir des leaders au sein de notre communauté ». Moins sérieux, il ajoute : « Pour voyager aussi, comme quand on est allé à Chicago ! » Une autre : « Pour acquérir des compétences, comme le phoning ». Jorge lit ensuite la définition officielle du groupe : « SCYEA est un groupe d’élèves africains-américains et latinos travaillant à l’émergence de la prochaine génération d’activistes10. »

Les discussions informelles comme les entretiens conduits avec les participants offrent davantage d’indications. Arturo, lycéen en surpoids qui participe pour la deuxième année, avance une raison prosaïque à sa participation : « La nourriture ! D’abord parce qu’elle était bonne, ensuite parce que quand je suis ici je mange moins, je me contrôle. » Pointant sa voisine du doigt, il avance une raison peut-être plus substantielle : « c’est elle qui m’a fait venir ». Ana précise à son tour que « c’est parce qu’un ami a rejoint SCYEA » qu’elle s’est engagée elle aussi. Les relations interpersonnelles, et en particulier les réseaux amicaux, jouent un rôle important dans l’engagement des adolescents11. Dans une étude comparant plusieurs organisations de jeunesse californiennes de ce type (dont SCYEA), Veronica Terriquez et Hyeyoung Kwon indiquent ainsi que 49 des 75 lycéens interviewés déclarent avoir été recrutés par des amis, et 14 pour « la sociabilité » (Terriquez, Hyeyoung, 2013). Le recrutement proactif effectué en début d’année peut également porter ses fruits. Armando, un des lycéens aujourd’hui les plus politisés, se souvient : « Non, je ne viens pas d’une famille très engagée. Mon père n’était pas vraiment un modèle, il travaillait tout le temps, donc je ne le voyais jamais. Et ma mère pareil. J’étais vraiment influençable en grandissant. Et un jour, alors que j’étais en seconde, des gens sont venus présenter ce programme d’aide aux devoirs, et ils ont commencé à expliquer plein de trucs, sur le racisme et tout ça. Et j’ai pas vraiment compris. Mais quand ils ont demandé à la fin : ‘est-ce que certains d’entre vous veulent aider la cause ?’ Je sais pas pourquoi, mais j’ai levé la main. J’ai donc commencé à participer au sein de ce groupe, qui s’appelle BAM (By All Means Necessary), une coalition d’organisations qui luttent pour défendre la discrimination positive, les droits des immigrés, etc. Ils m’ont ouvert les yeux sur le racisme qui existe encore dans le système d’éducation publique. J’ai senti que le combat méritait d’être mené et je suis devenu vraiment intéressé. Et voilà où j’en suis12. » Comme le note un rapport comparant plusieurs organisations de jeunesse, la participation est donc ici principalement le fruit du réseau relationnel (Shah, 2011, p. 12). L’étude menée par Terriquez et Hyeyoung indique que les parents des membres d’organisations de jeunesse ne sont d’ailleurs pas plus politisés (en termes de participation électorale ou de fréquence des discussions politiques) que la moyenne de la population (Terriquez, Hyeyoung, 2013).

Enseigner les racines de l’oppression des minorités

La politisation des lycéens de SCYEA s’appuie principalement sur les cours d’éducation populaire dispensés par les organisateurs. Ils prennent souvent une forme ludique et interactive – « conformément à la philosophie de Paula Freire » comme le dit un des organisateurs –, et ont lieu deux fois par semaine à raison de séances d’une heure trente, ainsi que certains samedi après-midi, étant alors qualifiés de « leadership academy ». Le déroulé d’une des séances est révélatrice du style de politisation de l’organisation, et laisse entrevoir les effets que l’exposition régulière à de tels cours peut avoir sur les adolescents.

Le premier module propose un match d’improvisation entre les élèves, qui doivent suivre les consignes suivantes : « Identifiez un problème que vous rencontrez à South LA et essayez de le relier à une question plus générale concernant les écoles du quartier. Par exemple, pourquoi n’y a-t-il pas assez de professeurs ? Peut-être parce qu’on ne nous donne pas assez de moyens. Creusez plus profondément pour trouver les vraies raisons. » Les sketchs portent alors sur des interactions entre des élèves et des policiers au lycée, ces derniers finissant par arrêter les lycéens en retard et les emmener au commissariat, ou sur des tensions entre élèves et professeurs. À la fin du jeu, l’organisatrice demande : « quelles sont les questions qui sont ressorties des scénettes ? » Les lycéens répondent : « des profs incompétents », « pas assez de matériel scolaire », « une arrestation pour un retard ». L’injonction à la montée à la généralité se fait ensuite plus forte : « quels sont les problèmes plus profonds qui en découlent ? » Là, comme un seul homme, le groupe répond : « Le décrochage scolaire ». L’organisatrice, manifestement satisfaite, conclut : « Les adultes vous extorquent des ressources volontairement, et ce que ça produit au final c’est de vous pousser hors des écoles et vers le système carcéral. »

Le second module porte sur « l’histoire de l’instruction publique ». Pour lancer la discussion, Sandra fait lire une citation de Thomas Jefferson distinguant « la classe laborieuse » de la « classe éduquée ». La discussion ayant du mal à embrayer, l’organisatrice offre sa propre interprétation : « Ils ont décidé d’organiser l’éducation en deux systèmes différents, pour ceux qui travaillent et pour ceux qui sont éduqués, et ils vous poussent automatiquement dans l’une ou l’autre catégorie. Et une fois que vous êtes dans une case, vous y êtes pour le restant de vos jours. C’est comme ça que le système éducatif fonctionne. (…) En ne permettant qu’à une minorité d’être éduquée. » La discussion finit par prendre sur les conséquences de la structuration du système éducatif : « on s’en rend bien compte à l’école » ; « c’est la misère » ; « la conséquence c’est que les riches restent riches et les pauvres restent pauvres ».

La session se fait plus scolaire par la suite, puisqu’il s’agit de retracer les grandes étapes de l’histoire de l’éducation publique aux États-Unis. Le caractère didactique est toujours présent, les élèves devant placer sur une frise les grandes réformes ou avancées scolaires en indiquant si elles sont issues du gouvernement (« top down ») ou d’un mouvement populaire (« bottom up »). Il s’agit de démontrer que les grandes étapes de la démocratisation scolaire sont le fruit de luttes et non de réformes législatives. Sandra demande aux élèves de réagir. Les réponses ne semblent pas lui convenir jusqu’à ce qu’une lycéenne avance : « Je me rends compte qu’il y a plus de réformes venant du mouvement populaire que quand le gouvernement veut changer les choses. Le changement se produit quand les gens s’organisent et se battent. » Satisfaite, l’organisatrice propose de lire une autre citation, de Che Guevara cette fois-ci : « L’éducation n’est la propriété de personne. Si l’instruction n’est pas donnée au peuple alors il doit la prendre. » Les jeunes applaudissent et l’organisatrice ajoute : « C’est ça la philosophie de SCYEA ! »

Il ne s’agit pas seulement d’inculquer une lecture structurale, voire marxiste du monde aux lycéens, mais également de leur transmettre un certain nombre de savoir-faire. À ce titre, l’apprentissage de la prise de parole en public est essentiel. La session se poursuit donc par l’organisation d’un grand débat, dont le sujet n’a pas été choisi au hasard : la méritocratie. Javier, un autre organisateur, introduit le débat : « de quoi a-t-on parlé la dernière fois ? » Les lycéens semblent hésitants : « du capitalisme ? », « du fait que les minorités ont moins d’opportunités », « du rêve américain qui n’est qu’un rêve, pas la réalité ». Essayant de relier les problèmes des écoles du ghetto à certaines données structurelles, Javier interpelle le groupe : « combien d’entre vous connaît quelqu’un qui a arrêté l’école ? » Tous lèvent la main. Les lycéens sont répartis en deux groupes, l’un défendant la méritocratie, l’autre la critiquant. Le débat rencontre un grand succès chez les jeunes, et se transforme en véritable joute verbale. Les deux groupes sont répartis de chaque côté de la salle, un représentant de chacun d’entre eux venant au centre de l’arène pour défendre ses arguments. Tim (cf. encadré infra), défendant les vertus de la méritocratie, s’en sort particulièrement bien : « Travaillez dur et arrêtez de pleurer. Just do it, comme le dit Nike ». Armando lui répond : « Tu nous dis qu’il faut viser les sommets, mais comment veux-tu qu’on y arrive alors que sur la ligne de départ tu pars avec 30 mètres d’avance sur moi ? » Galvanisé par les encouragements, il conclut : « Moi, en tant que minorité et pauvre, je suis bien seul pour affronter la montagne ». Preuve de l’efficacité d’enseignements répétés, les arguments des pourfendeurs de la méritocratie semblent tout droit tirés des leçons professées par les organisateurs de CoCo. Alors que tous les participants sont africains-américains ou latinos, une lycéenne interpelle, non sans ironie, ses adversaires : « normal que vous en sortiez mieux, vous êtes tous blancs ! » Les inégalités raciales et sociales sont en permanence mobilisées par ces lycéens faisant preuve d’une conscience de classe surprenante pour leur âge : « Le capitalisme nous désavantage, parce que comme vous le savez, on ne peut rien entreprendre si on n’a rien au départ. Et on n’a pas de profs compétents, ni de moyens. » Au terme du débat, les organisateurs sont censés déterminer un vainqueur, et le camp pro-méritocratie se dégage très nettement. Pourtant, comme l’annonce l’organisatrice : « en accord avec les valeurs de Community Coalition… c’est match nul ! » Javier distribue des bonbons à tous les participants, ajoutant : « C’était un débat socialiste, donc on partage les récompenses. »

L’après-midi se poursuit par des jeux moins politiques, avant de visionner deux documentaires sur la criminalisation des écoles publiques dans les quartiers pauvres de New York et sur l’industrie carcérale en Californie. Community Coalition défend en effet la théorie du « school to prison pipeline », très répendue dans les milieux de gauche américains, selon laquelle l’abandon des écoles publiques des quartiers pauvres par les pouvoirs publics conditionnerait les enfants à l’échec scolaire, à la délinquance puis à l’incarcération13. À la fin des films, l’organisateur demande : « qu’est-ce qui pousse au décrochage scolaire ? Quels types de jeunes sont surreprésentés dans ces décrochages ? » Un lycéen évoque son école « qui ressemble à une prison, avec les grilles, les barreaux et tout. » Plusieurs mentionnent les fouilles effectuées par des policiers à l’entrée des écoles, un autre raconte une anecdote au cours de laquelle un de ses amis s’est fait renvoyer trois jours pour avoir joué avec son téléphone portable en classe. L’organisateur demande aux lycéens d’expliciter un terme employé par l’un d’entre eux : « le conditionnement ». Tim répond : « vous préparer ». L’organisateur ajoute : « Ça normalise vos réponses à certains stimulus ». Armando fait preuve d’une conscience politique déjà aiguë sur ces questions : « Ils aiment nous criminaliser, parce que c’est plus facile pour eux. Ils pensent qu’ils peuvent se débarrasser de nous, mettre de côté ceux qu’ils voient comme ayant du potentiel, et laisser les autres sombrer. » Le cours se termine par un jeu « cross the line » au cours duquel l’organisateur pose des questions – « les minorités ethniques sont-elles volontairement désavantagées ? » « Les écoles de South LA disposent-elles de moins de ressources que celles des autres quartiers de la ville ? », etc. – les lycéens devant prendre position pour ou contre. La consigne est claire : « Vous devez choisir un camp. On veut que vous soyez le moins neutre possible14. »

Empowerment ou endoctrinement ?

On est ici bien loin du type d’apprentissage dispensé dans les associations de service dépolitisées étudiées par Nina Eliasoph, décrit en ces termes : « Ils ont appris [qu’au-delà des barrières culturelles] ils aimaient tous la pizza. Ils ont appris à apprécier le bavardage amical pour ce qu’il pouvait offrir, sans en attendre la création de liens intenses dans un avenir proche. Ils ont appris à ne pas s’attendre à devenir amis avec des inconnus, mais simplement à passer le temps et se sentir à l’aise à leur côté. » (Eliasoph, 2001, p. 180). Le type d’apprentissages découlant de l’engagement au sein de ces associations semble produire des citoyens dociles : « Certains enseignements tirés de ces expériences permettent de créer des citoyens qui accepteront placidement que les gouvernements contemporains financent des projets à toujours plus court terme ; qui ne paniqueront pas face à un chômage de courte durée dans un marché du travail instable ; qui resteront calmes face à des mariages éphémères ; des citoyens qui ne s’attacheront passionnément à personne et à aucune idée ; des citoyens qui changeront leurs âmes plutôt que leur conditions. Ces leçons sont les conséquences involontaires de la participation, pas celles que les projets d’empowerment voulaient enseigner15. »

À l’inverse, à SCYEA il s’agit de mettre en avant les origines structurelles des inégalités que vivent les participants afin de produire des activistes. Si l’exemple de Community Coalition constitue l’exception dans les ghettos américains – bien que d’autres organisations à Los Angeles telles Inner-City Struggle, SCOPE ou le Labor/Community Strategy Center disposent également de groupes jeunesses qui dispensent des formations assez proches – l’éducation promue y apparaît fortement politisée. De fait, l’objectif de formation de leaders politisés semble atteint.

Mais faut-il y voir une forme d’empowerment ou d’endoctrinement de la jeunesse ? De fait, peu de place est laissée à la contradiction. Si des discussions sont organisées, la délibération est fortement cadrée par les organisateurs, qui disposent toujours des bonnes réponses aux questions qu’ils posent et que doivent intégrer les lycéens. L’exemple d’une autre session apparaît à cet égard révélateur. Répartis en petits groupes de discussion, on commence par évoquer les problèmes des écoles du quartier. Les lycéens mentionnent la saleté des locaux, le manque de matériel, et « les mauvais profs, qui se désintéressent des élèves et sont racistes ». Jorge note tout en reformulant les réponses : « mauvaises pratiques éducatives. Parce que ce n’est pas forcément la faute des profs, mais des conditions dans lesquelles ils travaillent ». Les jeunes évoquent ensuite la nourriture à la cantine. Une lycéenne avance qu’elle voudrait du poulet, des macaronis et des tacos. Jorge note : « Plus de nourriture saine ». Enfin, on évoque « les façons de faire changer cela ». Preuve de l’efficacité de l’enseignement répété, toutes les réponses convergent : la solution, c’est l’action collective. « Des pétitions » « des manifs » « des sit-ins » « en mobilisant les autres élèves ». L’organisateur demande ensuite aux lycéens : « Pourquoi nos communautés se trouvent-elles dans cette situation ? » Une jeune lycéenne répond : « C’est de notre faute ! » Jorge, surpris, lui demande d’expliquer. Elle semble gênée, ne sait trop quoi dire, sentant qu’elle a donné une mauvaise réponse « Je ne sais pas !… » Un participant plus expérimenté, Armando, enchaîne : « Non, ce n’est pas de notre faute. Parce que tout commence avec l’éducation, et si on n’a pas une éducation de qualité… » Tim ajoute : « c’est aussi lié à la famille. Si dans notre famille il y a des membres de gangs, on le deviendra aussi. » Jorge traduit : « oui, c’est important d’avoir des modèles. »Jorge conclut en donnant la réponse attendue : « ce n’est pas de notre faute, c’est de la faute du système. Vous savez ce que je veux dire quand je parle de ‘système’ ? » Une lycéenne lance : « c’est la télé, Facebook… » En guise de réponse Jorge dessine un schéma au tableau : « si votre mère est droguée vous allez traîner dans la rue, avoir de mauvais résultats à l’école et vous vous retrouverez peut-être dans un gang ou prostituée. Et c’est notre rôle de briser ce cercle. » Il s’agit bien à chaque exercice de « repérer un pattern », comme le dit l’un des organisateurs16.

La répétition d’un discours structural au cours de ces formations semble donc fonctionner. L’apprentissage se fait par tâtonnements, via des sanctions et des gratifications symboliques. Paradoxe de ce type d’organisation de jeunesse, ce sont les jeunes qui s’en sortent le mieux scolairement et tentent de s’extirper du stigmate que constitue leur origine sociale afin d’accéder à l’ascension sociale qui ont la conscience la plus aiguë de leurs désavantages. Il ne s’agit pas ici d’apprendre à ces lycéens qu’ils peuvent s’en sortir par eux-mêmes à force de travail, mais que ces initiatives individuelles sont vouées à l’échec face à la puissance des mécanismes de reproduction sociale. Marchant sur un fil, ces organisations tentent à la fois de favoriser l’ascension sociale de leurs membres – via les campagnes d’amélioration des écoles, l’aide aux devoirs ou l’orientation scolaire – tout en remettant en cause le « mythe de la méritocratie ».

La participation vectrice de socialisation politique : la campagne pour le « school climate bill of rights »

L’apprentissage ne se fait pas uniquement lors de ces sessions d’éducation populaire, mais surtout par l’ensemble des actions collectives auxquelles sont amenés à participer les membres de SCYEA. Ils ont ainsi pris une part active à la campagne en faveur de la proposition de référendum n°30, à l’automne 2012, pour laquelle s’est fortement engagée Community Coalition ainsi que de nombreuses organisations californiennes, visant à augmenter les impôts des contribuables les plus aisés afin de financer les services publics californiens, et en particulier les écoles dans les quartiers pauvres (Talpin, 2015). Ici les membres de SCYEA ont notamment contribué à l’important travail de porte-à-porte visant à mobiliser l’électorat (assez abstentionniste) de South Central.

Des campagnes plus locales sont également l’occasion d’une socialisation à l’action collective pour les membres de SCYEA. Au printemps 2013, une campagne est mise sur pied à l’initiative d’une coalition d’organisations communautaires et des fondations les finançant (en particulier The California Endowment et Liberty Hill) visant à réformer les pratiques disciplinaires dans les lycées des quartiers pauvres du district scolaire de Los Angeles. En accord avec la philosophie pragmatique de l’organizing, il s’agit de s’attaquer aux racines du « school to prison pipeline », en dégageant une cible et un objectif précis. Si la criminalisation des jeunes issus de groupes minorisés peut apparaître comme un problème insoluble ou à un horizon très lointain, s’attaquer au règlement intérieur des lycées de Los Angeles est une façon de "découper" un enjeu important en plusieurs campagnes gagnables. Une des revendications est l’assouplissement des règles disciplinaires dans les écoles publiques. Des études indiquent en effet que les règles très strictes qui prévalent dans ces écoles, inspirée de la philosophie de la « tolérance zéro », se traduisent par un taux d’expulsion des élèves particulièrement élevé dans le ghetto, et qui touche de façon disproportionnée les minorités ethniques17. Les organisations publicisent fortement les résultats des recherches qu'elles ont menées, afin de démontrer le caractère inéquitable des pratiques disciplinaires dans les lycées publics, à l'image du tract ci-dessous. La coalition avance que la suspension scolaire constitue souvent la première étape dans une trajectoire délinquante, les adolescents expulsés se trouvant souvent pris en charge par des gangs.

image the best diciplinary

Tract distribué dans le cadre de la campagne "Every Student Matter".

Los Angeles, avril 2013

Cette campagne rassemble les principaux acteurs de l’organizing de jeunesse de la ville, dont Community Coalition, Labor/Community Strategy Center, East L.A. YMCA, Gay Straight Alliance Network, InnerCity Struggle, The Social Justice Learning Institute et Youth Justice Coalition. Elle a constitué la principale activité à SCYEA au printemps 2013. Les adolescents ont ici pu se familiariser à différentes tactiques d’action collective. Plusieurs manifestations sont organisées devant le siège du district scolaire de Los Angeles (LAUSD), où certains leaders de SCYEA (dont Tim et Arthuro, évoqués infra) prennent la parole publiquement. Certains interviennent également à la tribune du conseil du LAUSD – lors de l’examen de la proposition demandant la réforme des pratiques disciplinaires – ce qui constitue pour nombre d’entre eux une première. Ils se sont d’ailleurs entraînés en amont en compagnie des organisateurs de CoCo. Malgré le trac qu’ils déclarent tous avoir, leur amateurisme constitue ici une ressource, pouvant apparaître aux yeux des membres du LAUSD et des médias comme des jeunes défavorisés du ghetto. Méritants, défendant un discours égalitaire et méritocratique, ils finissent par l’emporter.

Au final, la campagne pour le « School climate bill of rights » est un succès, le LAUSD cède sur les principales revendications, après plusieurs semaines d’agitation dans les rues et les médias18. Une des victoires importantes est le terme mis à la suspension pour « comportement agressif » (‘willfull defiance’), une qualification très floue, qui touchait tout particulièrement les jeunes garçons noirs et latinos19. Si les élèves perturbateurs seront toujours suspendus d’enseignement, ils ne seront plus renvoyés chez eux comme par le passé mais dans des salles d’étude. Alors que la police assure la sécurité dans les écoles publiques – le LA School Police Department – le « School climate bill of rights » vise à assurer des pratiques moins discriminatoires et agressives. La résolution vise notamment à promouvoir des alternatives plus douces aux pratiques répressives de la police.

Cette victoire ne tient cependant pas seulement à l’activisme de la coalition, mais également à la stratégie de lobbying conduite par Liberty Hill et certains membres de la coalition, dont le Président de Community Coalition, auprès des membres du bureau du LAUSD. Le timing était également propice : en pleine campagne municipale à Los Angeles, la coalition a reçu le soutien des deux candidats en lice au second tour. Au final, la résolution est adoptée par 5 voix contre 2, un résultat inespéré quelques mois plus tôt.

Comment la participation affecte les trajectoires individuelles

L’engagement au sein d’organisations communautaires permet aux individus d’acquérir de nouveaux savoirs et savoir-faire, et constituent souvent le début d’une trajectoire de politisation. Des données quantitatives issues de l’étude de plusieurs organisations le confirment. Ainsi, dans une enquête comparant 124 participants au sein de trois organisations de jeunesse, Shah indique que 85% d’entre eux déclarent que leur participation a accru leur connaissance du fonctionnement des politiques scolaires. Surtout, d’un point de vue pratique, les participants à ces organisations sont beaucoup plus nombreux à avoir participé à des manifestations, signé des pétitions ou participé à des campagnes de mobilisations électorales que les jeunes du même âge qu’eux (tableau 1).

Tableau 1. Participation civique des jeunes (en %) 20

 

Engagement dans le quartier

Engage-ment dans des organisa-tions non-politiques

Contac-ter un élu

Faire du porte-à-porte

Engage-ment dans des organisa-tions politiques (campagne électorale)

Signer une pétition

Participer à une manifes-tation

Moyenne des 15-25 ans

21

22

10

2

3

20

7

Partici-pants à des organisa-tions de jeunesse

60

58

34

33

20

39

75

Terriquez et Hyeyoung indiquent également que les participants aux organisations de jeunesse participent davantage à des actions collectives que le reste de la population (Terriquez, Hyeyoung, 2013). Bien que ce type de données descriptives soit à prendre avec précaution, l’accumulation d’indices allant dans la même direction donne du poids à l’idée selon laquelle la participation est vectrice d’empowerment individuel21. Au-delà de l’organizing de jeunesse, l’étude conduite par Heidi Swarts, qui a interrogé 75 participants (adultes) à des organisations communautaires, indique qu’ils se sentent davantage « empowered », après leur engagement qu’auparavant. Dans la mesure où l’empowerment individuel comporte une dimension subjective, de confiance en soi et en sa capacité à prendre la parole ou à agir collectivement, ces données sont éclairantes. Listant différents savoir-faire qu’ils pouvaient apprendre par la participation (« prendre la parole en public » ; « animer des réunions » ; « mener des recherches sur une question » ; « planifier une campagne »), Swart indique que les participants sortent également mieux armés pour s’engager à l’avenir (Swarts, 2008, p. 167-168).

L’engagement communautaire peut également avoir des conséquences sur la vie professionnelle, puisque 65% des anciens membres des organisations de jeunesse étudiés par S. Shah indiquent exercer ou avoir exercé une activité professionnelle dans le domaine du travail social ou politique. Ainsi, six des douze organisateurs de Community Coalition en 2013 sont d’anciens membres de SCYEA. La participation a également des effets, par ricochet, sur les parents des enfants engagés dans des organisations de jeunesse. L’étude menée par Terriquez et Hyeyoung indique ainsi que toutes choses égales par ailleurs, les parents d’enfants inscrits dans des programmes similaires à SCYEA sont plus politisés que la moyenne. L’influence sur le vote peut parfois être directe, comme le relate une de leurs interviewés : « On s’asseoit et je leur dis ‘c’est comme ça que vous devez voter sur telle question’. Au début je devais les convaincre de m’écouter, mais maintenant ils me disent : ‘ok, donc pour la Proposition de référendum A, c’est oui ? c’est non ? D’accord’. Ils suivent tout ce que je leur dis de voter. Honnêtement c’est vraiment utile pour nous, en tant que famille de regarder les questions, parce qu’il y a plein d’affiches et de publicité dans les journaux et les médias, et la plupart du temps c’est complètement biaisé. » L’enquête ethnographique conduite à Los Angeles confirme ces résultats, à l’image de la trajectoire de Tim, qui a été profondément affectée par son engagement au sein de SCYEA.

Tim : un jeune activiste plein d’avenir

Tim est la star de SCYEA. Âgé de 16 ans, il a rejoint l’organisation deux ans auparavant suite à l’insistance de sa mère, membre de Community Coalition. « À l’époque, je ne connaissais rien à la politique » reconnaît-il. « En grandissant j’ai appris à comprendre comment le monde fonctionnait, et qu’il n’y avait pas grand-chose à faire pour le changer. Je ne savais rien du ‘pouvoir du peuple’ et de toutes ces choses. » Avant SCYEA il a participé au collège à un autre programme périscolaire, « Boys to men » : « Mais ça n’avait rien à voir. On nous y apprend juste à devenir un homme, responsable, tout ça. » Cette organisation, outre l’aide aux devoirs, mène des actions caritatives en direction des sans-abris, mais semble moins politisée que Community Coalition.

S’il est issu d’un foyer relativement engagé, mais paupérisé – sa mère, divorcée, est au chômage depuis trois ans – l’expérience semble l’avoir transformé : « Les choses qu’ils m’ont appris ici, elles ont changé ma façon de voir les choses. » Sa mère abonde : « Avant il était peu intéressé par la politique, timide. SCYEA lui a permis de sortir de sa coquille ». « C’est vrai qu’avant je ne savais pas parler en public. La première fois que j’ai dû parler en public j’étais hyper stressé. Mais par la répétition on s’habitue. » « Avant il ne venait pas à l’église, maintenant beaucoup plus, il fait même partie de la chorale », ajoute sa mère, manifestement comblée. Il est également devenu représentant des élèves au sein du conseil d’administration de son lycée (« je ne savais même pas que ça existait avant SCYEA »).

À l’aise à l'oral, Tim est régulièrement mis en avant lors des événements publics organisés par Community Coalition. Ainsi, alors que l’organisation prend la tête de la contestation locale qui fait suite à l’acquittement du meurtrier de Trayvon Martin en juillet 201322, Tim prend la parole lors d’une réunion publique et est interviewé par les télévisions locales. Briefé par les organisateurs de Community Coalition (« ils nous préparent pour être sûrs qu’on dise le bon message »), il avait alors tenu le discours qu’on attendait de lui : s’indigner tout en invitant les manifestants à rentrer chez eux calmement, sans violence. Vêtu d’un costume et d’une cravate, lui qui est toujours habillé en streetwear, il est également invité quelques jours plus tard à une rencontre avec le nouveau maire, Eric Garcetti. En voie de notabilisation, il envisage désormais de s’engager en politique par la suite, mais voudrait auparavant poursuivre ses études à Washington D.C. dans une université considérée comme l’antichambre de l’élite politique africaine-américaine, Howard, qualifiée « d’Harvard noire ».

Le cercle vertueux de l’empowerment

Nina Eliasoph souligne qu’une des difficultés des projets d’empowerment qu’elle étudie est l’urgence dans laquelle se trouvent des organisations reposant principalement sur une main-d’œuvre bénévole. Elle se prend à rêver à des travailleurs sociaux ou des éducateurs professionnels compétents qui pourraient passer suffisamment de temps avec les enfants pour les aider et peut-être les former. Ces conditions matérielles et relationnelles existent pour partie dans les organisations de jeunesses de Los Angeles. L’intensité de l’engagement proposé aux leaders – qu’ils soient jeunes ou adultes – peut, s’ils sont suffisamment investis, les affecter significativement. À l’image de travaux conduits sur la démocratie participative (Talpin, 2011a), cette enquête indique que l’engagement dans la durée est une condition nécessaire à la socialisation par la participation.

Plusieurs facteurs se dégagent, permettant de rendre compte de ces trajectoires d’empowerment. Elles indiquent une forme de cercle vertueux. Tout d’abord, la participation doit être régulière et répétée. Les leaders les plus affectés par leur engagement, dont le cas de Tim évoqué ici, s’investissent en effet de façon très intensive au sein de leur organisation, prenant part à plusieurs réunions et actions collectives par semaine. Cette participation répétée est favorisée par une forte intégration dans le groupe, qui rend l’engagement plus agréable – on retrouve des amis et y passe de bons moments – et constitue également un ensemble de micro-pressions à être présent (Gaxie, 1977). Les rétributions de l’engagement viennent également des organisations, ces leaders étant fortement valorisés en leur sein. Il s’agit en effet de membres qui correspondent à l’image de soi que souhaitent donner leurs organisations respectives : un jeune africain-américain issu de South Central capable de s’engager et d’exprimer un discours politique construit. En effet, certains leaders faisant preuve d’une réelle motivation à s’engager se trouvent parfois marginalisés par les organisateurs, ne correspondant pas à l’image que le groupe veut donner de lui-même. C’est particulièrement le cas des étudiants et des membres issus des classes moyennes à Community Coalition qui ne peuvent incarner les membres authentiques de la communauté. Dans la mesure où le community organizing vise à permettre le changement social par les dominés eux-mêmes, les classes moyennes ou les étudiants ne peuvent mener la danse. Un certain nombre d’entre eux, s’investissant à un moment régulièrement, s’arrêtent rapidement de participer, leur parole n’étant pas particulièrement valorisée, voire systématiquement marginalisée.

Au-delà de ces traits objectifs, les leaders doivent démontrer leur maîtrise des normes discursives des organisations. Bien intégrés dans leurs groupes respectifs, les normes qui y structurent les interactions peuvent façonner encore davantage leurs pratiques. S’étant montrés suffisamment compétents, d’autres portes s’ouvrent à eux, de nouveaux espaces de participation et de représentation, qui vont se traduire par l’acquisition de nouvelles compétences. Tim est ainsi fortement valorisé et mis en avant par son organisation, ce qui se traduit à la fois par une participation encore plus intensive (il faut répéter les prises de parole en public, s’informer sur les dossiers, discuter avec les autres leaders en dehors des moments formels de réunion, etc.), et une augmentation de l’estime de soi de leaders reconnus comme des représentants compétents de l’organisation. Il s’agit désormais de tenir son rang, ce qui suppose un travail sur soi, une discipline, à l’image de Tim qui a progressivement changé d’élocution et de tenue vestimentaire. Ces trajectoires relèvent d’un processus idéal-typique d’empowerment individuel, où la compétence vient nourrir la participation, qui en retour renforce le pouvoir d’agir. Si elles demeurent relativement rares, elles sont perceptibles, à des degrés moindres, chez de nombreux participants réguliers. Ce cercle vertueux de l’empowerment risque également d’éloigner les leaders les mieux intégrés de leur base. En acquérant de nouvelles compétences, ils sont peut-être de moins en moins à l’image du groupe qu’ils sont censés représenter. En outre, l’acquisition de compétences se traduit par un pouvoir accru, qui entre en tension avec la prétention démocratique du community organizing. On retrouve ici la loi d’airain de l’oligarchie, déjà décrite par Roberto Michels au siècle dernier au sujet du mouvement ouvrier. On ne saurait pourtant en conclure qu’il faille nécessairement « risquer l’aliénation politique pour dépasser l’aliénation politique » (Bourdieu, 1987), tant les organisations étudiées cherchent – sans toujours y parvenir – à contrecarrer ces mécanismes de délégation par la démocratie interne et la rotation des postes.

L'empowerment repéré ici ne saurait être synonyme d'autonomie, entendue comme la capacité à former un jugement, ou à conduire sa vie, de façon libre. Ce que les participants apprennent ici c'est qu'ils appartiennent à un camp, celui des dominés. Ce faisant, l'engagement transmet également des savoirs pratiques susceptibles d'accroître le pouvoir de ce camp, comme l'indiquent les succès que rencontrent parfois les organisations communautaires en dépit de ressources limitées. À ce titre, empowerment individuel et collectif peuvent parfois entrer en tension. L'accroissement des capacités d'action des groupes peut se faire au détriment de l'émancipation des individus (du moins temporairement). C'est parce qu'ils se donnent corps et âmes pour l'organisation, qu'ils savent de quel côté ils se situent, que les jeunes étudiés ici contribuent à améliorer leur condition de vie ou d'éducation. S'il incarne un nouveau vocabulaire, l'empowerment se trouve dès lors confronté aux mêmes difficultés que le mouvement ouvrier. En situation minoritaire au sein de la société civile américaine, dans un contexte de polarisation politique et racial fort, sans horizon idéologique prédéfini, ni philosophie de l'histoire stabilisée, il n'apparaît pas suffisamment sûr de sa force pour promouvoir des formes plus autonomes et délibératives d'apprentissage. Il risque ce faisant de se retrouver confronté aux mêmes écueils que le mouvement ouvrier quelques décennies auparavant en Europe. Au regard des traditions historiques distinctes de part et d'autre de l'Atlantique il n'est cependant pas certain que l'histoire se reproduise.

 

Bibliographietop


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Terriquez V., Hyeyoung K., 2013, « The Political Socialization of Youth from Immigrant Families and the Role of Community-Based Organization », communication personnelle, Los Angeles, USC.

Torres-Fleming A., Valdes P., Pillai S., 2010, 2010 Youth Organizing Field Scan, Brooklyn, Funder's Collaborative on Youth Organizing.

Verba S., Schlozman K. H., Brady H., 1995, Voice and Equality, Civic Voluntarism in American Politics, Harvard, Harvard University Press.

Wacquant L., 2006, Parias urbains. Ghetto, banlieues, État, Paris, éd. La Découverte.

Warren M., Mapp K., 2011, A Match on Dry Grass. Community Organizing as a Catalyst for School Reform, Oxford, Oxford University Press.

Notestop


1. Verba, Schlozman, Brady, 1995 ; pour la France, Gaxie, 1978.

2. Pour la France, cf. Braconner, Dormagen, 2007.

3. Dans le cas français, cf. Hajjat,2006 ; Kokoreff, Lapeyronnie, 2013 ; aux États-Unis, sur Chicago cf. Sampson, 2011 ; sur Boston, Small, 2004.

4. Sur le rôle que peut jouer la démocratie participative de ce point de vue, cf. Talpin, 2011a.

5. Au sujet de ces deux modèles de community organizing, cf. Talpin, 2013.

6. L’organisation défend notamment le « family care », le placement des enfants en famille, opposé au « foster care » qui repose sur une prise en charge institutionnelle de l’enfance.

7. Souvent qualifiés de “leaders”.

8. AmeriCorps est un programme fédéral, créé en 1993, finançant le bénévolat auprès d’associations à but non-lucratif, assez proche du service civique français.

9. Chaque lycéen doit effectuer des “heures communautaires” au cours de sa scolarité, formes de volontariat fortement valorisées sur les CV par la suite.

10. Notes d’observation, Scyea, Community Coalition, 21.01.2013.

11. Hamidi, 2010,sur le rôle des réseaux interpersonnels dans l’engagement associatif en France.

12. Discussions avec des membres de Scyea, Community Coalition, 28 février 2013.

13. Cette théorie n’est pas sans rappeler celle du passage de la main gauche – sociale – à la main droite – répressive – de l’État dans le traitement de la pauvreté, chère à Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant. Cf. Wacquant, 2006.

14. Notes d’observation. « Leadership academy », Community Coalition, 7 mars 2013.

15. Eliasoph, op. cit., p. XVIII. Pour une discussion de cet ouvrage, cf. Talpin, 2011b.

16. Notes d’observation, SCYEA, Community Coalition, 21 janvier 2013.

17. En 2010-2011, 26% des élèves suspendus étaient africains-américains, alors qu’ils ne représentent que 9% de la population scolaire du LAUSD.

18. LA Times, « LAUSD board could ban suspensions for 'willful defiance' », 12 mai 2013.

19. En 2011-2012, près de 50% des suspensions relevaient de la « Willfull defiance ».

20. Source : Shah, p. 21. Les chiffres concernant les membres d’organisations de jeunesse sont tirés de 124 entretiens semi-directifs menés dans trois organisations (dont SCYEA) à Los Angeles, New York et Philadelphie. Les chiffres concernant la moyenne des jeunes américains sont tirés de l’étude CIRCLE, réalisée par téléphone auprès de 3 246 personnes. Les membres des minorités ethniques sont surreprésentés dans cet échantillon afin de le rendre comparable avec les données issues des organisations de jeunesses, où la plupart des membres sont africains-américains et latinos [http://www.civicyouth.org/].

21. Sur l’organizing de jeunesse voir par exemple, Rogers, Mediratta, Shah, 2012.

22. Le 26 février 2012, Trayvon Martin, un africain-américain de 17 ans, est tué par balle en Floride par George Zimmerman alors qu’il rentrait chez lui. Zimmerman, en charge du comité de surveillance de sa gated community (résidence fermée), déclare que Martin avait un comportement suspect et avait tenté de l’agresser alors qu’il venait l’interroger. Il plaide la légitime défense, s’appuyant notamment sur la loi en vigueur dans l’État de Floride, Stand Your Ground. Le 13 juillet 2013, Zimmerman est acquitté. L’affaire, qui avait déjà suscitée une vive émotion – Zimmerman étant suspecté de crime raciste –, embrase les États-Unis. Des manifestations sont organisées un peu partout dans le pays pour protester contre un verdict jugé inique, y compris à Los Angeles. Il illustrerait le fonctionnement d’une justice à deux vitesses, clémente envers les blancs quand les groupes minorisés, et en particulier les africains-américains, s’entassent par millions dans les prisons nord-américaines, y compris pour des délits bénins en vertu de la Three Strikes Law qui instaure des peines-plancher conduisant automatiquement derrière les barreaux à la troisième infraction. Cette affaire met en outre sur le devant de la scène la question des stéréotypes raciaux et du contrôle au faciès, Zimmerman déclarant s’être senti menacé par la présence nocturne de ce jeune africain-américain caché par une capuche.Plus récemment, des émeutes ont éclaté en août 2014 à Ferguson, dans le Missouri, à la suite de la mort d’un jeune africain-américain consécutive à un contrôle policier.

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Référence électronique
Julien Talpin, "Politiser les jeunes du ghetto. L'organizing de jeunesse entre empowerment et endoctrinement aux États-Unis", Sciences et actions sociales [en ligne], N°1 | 2015, mis en ligne le 16 avril 2015, consulté le 20 août 2017, URL : http://www.sas-revue.org/index.php/12-dossiers/19-politiser-les-jeunes-du-ghetto-l-organizing-de-jeunesse-entre-empowerment-et-endoctrinement-aux-etats-unis

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Julien Talpin
Chargé de recherches au CNRS
Ceraps (UMR 8026) - Université Lille 2
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