N°11Année 2019 : "La norme dans tous ses états : enjeux et défis pour le travail social"

Dossier

Facteurs invoqués dans l’évaluation de la compétence parentale en protection de la jeunesse : comparaison des perspectives sociale et judiciaire

Eve Pouliot, Daniel Turcotte

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Mots-clés : Compétence parentale, Protection de la jeunesse, Normes sociales, Normes juridiques, Négligence parentale

Key words : Parental Competence, Child Welfare, Social Norms, Legal Standards, Parental Neglect

Plantop


Facteurs associés à la compétence parentale
Facteurs individuels
Facteurs environnementaux

Méthodologie

Résultats
Les facteurs individuels invoqués dans l’évaluation de la compétence parentale des mères
Les facteurs individuels invoqués dans l’évaluation de la compétence parentale des pères
Les facteurs environnementaux associés à l’évaluation de la compétence parentale
La comparaison des facteurs individuels et environnementaux invoqués dans les dossiers et les jugements

Discussion

Conclusion

 

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L’évaluation des compétences parentales, qui se fonde sur l’examen des agissements du parent envers l’enfant (CJQ-IU, 2005), est un autre sujet particulièrement sensible dans les rapports entre les intervenants sociaux et les juges (Leschied et al., 2003). Cette évaluation repose sur les normes en vigueur dans une société, la personne reconnue compétente étant celle qui correspond aux valeurs prônées à une époque donnée et dans un contexte culturel précis (Sellenet, 2009). Jusqu’à présent, les études qui se sont intéressées à établir un parallèle entre les perspectives sociale et judiciaire de la compétence parentale en contexte de protection de la jeunesse ont débouché sur des résultats discordants. L’étude de Bernheim et Lebeke (2014), sur l’issue des recours en protection de la jeunesse concernant les mères souffrant de troubles mentaux, révèle que les tribunaux acceptent quasi systématiquement les évaluations des différents experts (psychiatres, psychologues, travailleurs sociaux) au sujet des compétences parentales. Selon ces auteurs, les perspectives sociale et judiciaire de la compétence parentale convergeraient donc de façon importante. Ce même constat émerge de recherches menées en matière de garde d’enfant, où les tribunaux se conformeraient aux évaluations des experts dans 90 % des situations qui leur sont présentées (Kushner, 2003 ; Saini, 2008).

En revanche, certains auteurs (Carson et Bull, 2003 ; Kelly et Ramsay, 2007 ; Melton et al., 2007) soulignent des divergences entre les décisions des professionnels de la relation d’aide (psychologues, travailleurs sociaux) et des juristes (juges, avocats et étudiants en droit). À ce sujet, Nadeau (et al., 2008) soulignent que le processus d’enquête judiciaire est axé sur un objectif précis : faire émerger la vérité quant à la présence ou à l’absence de certains faits donnant ouverture à l’application de la règle de droit. Par contre, le processus clinique, en contexte de protection de la jeunesse, vise plutôt à apprécier le risque auquel l’enfant est exposé. Ces résultats suggèrent donc que l’évaluation de la compétence parentale prend une tournure différente selon qu’elle s’inscrit dans une perspective sociale ou judiciaire.

Pour apporter un éclairage supplémentaire sur ce sujet, nous nous sommes attardés aux facteurs que les intervenants sociaux et les juges œuvrant en protection de la jeunesse invoquent dans l’évaluation de la compétence des parents en contexte de négligence, lorsqu’il s’agit de déterminer la compromission de la sécurité ou du développement de l’enfant. Cet article présente le processus et les résultats de cette recherche. Dans un premier temps, une recension des écrits portant sur les facteurs associés à la compétence parentale est présentée. Puis, le texte précise la démarche méthodologique privilégiée dans le cadre de l’étude. Les résultats sont, par la suite, présentés et discutés à la lumière des écrits sur le sujet.

Facteurs associés à la compétence parentale

Bien qu’il soit difficile de circonscrire la notion de compétence parentale, dans la perspective de la protection de la jeunesse, elle peut essentiellement se concevoir comme la capacité des parents d’assurer la sécurité et le développement de leur enfant. Dans les écrits scientifiques, quatre principales composantes sont utilisées pour opérationnaliser la compétence parentale : a) la qualité de la relation affective, b) l’exercice de l’autorité, c) la réponse aux besoins de l’enfant et d) la capacité de médiation avec l’environnement (Pouliot et al., 2008). Cependant, les travaux de recherche s’attardent davantage aux facteurs qui y sont associés plutôt qu’à ses attributs ou composantes essentiels. Ces travaux ont conduit à identifier divers facteurs qui sont en lien avec la capacité des parents de répondre aux besoins de leur enfant. Ces facteurs peuvent être classés en deux principales catégories, selon qu’ils réfèrent aux caractéristiques individuelles des parents et de l’enfant ou à celles de leur environnement (Pouliot et al., 2008).

Facteurs individuels

Selon l’approche cognitiviste, la compétence parentale n’est pas une caractéristique innée, mais résulte plutôt de l’acquisition de connaissances et de compétences particulières pour répondre aux besoins de l’enfant (Sellenet, 2009). Ainsi, les parents qui possèdent de meilleures connaissances entourant le développement de l’enfant et des expériences antérieures positives à cet égard seraient plus sensibles aux besoins de leurs enfants, davantage en mesure de leur fournir des soins adéquats et, par le fait même, moins à risque de négligence parentale (Morawska et al., 2008). Le jeune âge de la mère lors de sa première grossesse (Belsky et Jaffee, 2006) et l’expérience d’abus ou de traumatismes dans l’enfance (Bailey et al., 2012 ; Cloutier et al., 2008 ; Pagé et Moreau, 2007 ; Paquette et al., 2007) pourraient donc influencer négativement la compétence du parent. Les connaissances et les expériences du parent façonneraient ses représentations de la parentalité et, conséquemment, ses attitudes et comportements envers son enfant (Manzano et al., 1999). À cet égard, certains auteurs soulignent que les représentations parentales lors de la grossesse en ce qui concerne le bébé à naître et l’exercice du rôle parental influencent les attitudes et comportements réels des parents après la naissance de l’enfant (Favez et al., 2014 ; Mayseless, 2006).

Le sentiment de compétence parentale, qui fait référence à la perception qu’a un parent de ses propres capacités, connaissances et aptitudes à remplir adéquatement son rôle parental (Deslandes, 2004 ; Sinclair et Naud, 2005), aurait également une influence sur la performance ; le parent qui se sent bien et qui se perçoit positivement serait réellement plus efficace (De Montigny et Lacharité, 2005 ; Rogers et Matthews, 2004). Ainsi, le sentiment de compétence parentale exerce, d’après certains auteurs, une influence déterminante sur la qualité de l’effort consacré, ainsi que la persistance manifestée par le parent devant une difficulté (Boisvert et Trudelle, 2002 ; De Montigny et Lacharité, 2005). Un sentiment de compétence parentale élevé est aussi lié à des caractéristiques relationnelles positives chez le parent, telles que la chaleur, le soutien et la réactivité (Shumow et Lomax, 2002 ; Tazouti et Jarlégan, 2015 ; Troutman et al., 2012), de même qu’à des pratiques et des stratégies éducatives favorisant les apprentissages, notamment, dans les domaines scolaires et sociaux (Ardelt et Eccles, 2001). Au contraire, les parents dont le sentiment de compétence parentale est faible seraient plus susceptibles d’éprouver de la frustration, de l’angoisse et de l’irritation dans l’exercice de leur rôle parental (de Haan et al., 2009 ; Sanders et Woolley, 2005 ; Slagt et al., 2012).

La santé mentale du parent est également considérée parmi les facteurs influençant la compétence parentale. Ainsi, la présence de symptômes liés à des troubles mentaux affecte négativement la relation parent-enfant ainsi que les soins à l’enfant (Musser et al., 2012 ; Shah et Stewart-Brown, 2017), ce qui peut compromettre le développement optimal de celui-ci (Bibou-Nikou, 2004 ; Howard et al., 2004). Effectivement, la présence de troubles mentaux peut avoir des répercussions négatives sur la compétence parentale, et ce, en affectant particulièrement la disponibilité émotionnelle du parent, la capacité d’établir des interactions positives parent-enfant et l’adoption d’une routine quotidienne cohérente (Isobel et al., 2016 ; Pape et Collins, 2011 ; Reupert et al., 2012). Chatelle et Boeker (2016) rapportent que le risque de négligence et de carence affective chez l’enfant est particulièrement présent dans les familles où les parents sont atteints de troubles psychiatriques. Les symptômes dépressifs et obsessionnels chez le parent sont associés à l’expression d’émotions négatives chez l’enfant, ainsi qu’à des difficultés dans la relation parent-enfant (Duthu et al., 2008 ; Seifer et al., 2014).

En outre, la dépendance à l’alcool, aux médicaments et aux drogues illicites constitue un facteur de risque majeur en ce qui concerne la négligence des enfants, car elle interfère avec l’accomplissement des tâches associées au fait d’être parent (Lussier et al., 2010). La dépendance réduit la disponibilité physique et émotionnelle du parent pour répondre aux besoins de son enfant (Barnard, 2007), ce qui peut se traduire par des problèmes extériorisés chez l’enfant, tels que l’hyperactivité et les troubles de comportements, de même que des troubles intériorisés, comme l’anxiété et la dépression (Barnard et McKeganey, 2004 ; Vitaro et al., 2004).

Certaines caractéristiques propres à l’enfant peuvent influencer le désir du parent d’interagir avec lui et de répondre à ses besoins, de même que sa satisfaction dans l’exercice de son rôle. Ainsi, certaines caractéristiques propres à l’enfant, telles qu’un tempérament irritable ou instable, ou une faible capacité d’autorégulation des émotions, peuvent contribuer à exacerber les comportements parentaux négatifs, critiques ou hostiles à l’égard de l’enfant (Coplan et al., 2009). En revanche, les enfants qui présentent un tempérament facile, en étant souriants et rieurs, tendent à valoriser leurs parents dans leur rôle, ce qui peut entraîner une relation parent-enfant plus positive (Lengua et Kovacs, 2005 ; Quartier, 2010). Ces caractéristiques sont susceptibles de varier dans le temps, en fonction de la trajectoire développementale de l’enfant (Troutman et al., 2012). Par exemple, de façon générale, plus l’enfant vieillit, plus sa capacité à se contrôler augmente, ce qui peut influencer la relation parent-enfant (Duthu et al., 2008). Dans les cas où le parent constate que les changements développementaux observables chez son enfant sont en cohérence avec ses attentes, la satisfaction de ce dernier dans son rôle parental sera plus grande (Lacković-Grgin, 2011). Inversement, des sentiments d’insatisfaction et de stress liés au fait d’être parent peuvent entraîner une détérioration de la compétence parentale (Crnic et al., 2005). 

On constate donc que plusieurs facteurs individuels sont associés à la compétence parentale, notamment les connaissances et les expériences antérieures des parents, leur sentiment de compétence dans leur rôle auprès de l’enfant, leur santé mentale, ainsi que leurs habitudes de consommation de substances psychoactives. Certaines caractéristiques individuelles de l’enfant (âge, tempérament) viennent également influencer la compétence parentale, de même que la satisfaction du parent dans l’exercice de son rôle.

Facteurs environnementaux

Selon la perspective écologique, la compétence parentale ne découle pas exclusivement des habiletés personnelles des parents, mais résulte également de facteurs environnementaux qui facilitent ou entravent l’exercice du rôle parental. Les facteurs environnementaux les plus souvent mentionnés dans les écrits scientifiques concernent les ressources financières des parents et le niveau de stress associé, le contexte dans lequel la famille évolue, de même que le soutien social dont elle dispose.

Les parents dont la situation financière est précaire sont plus susceptibles de voir leurs compétences parentales affectées (Belsky et Jaffee, 2006). Effectivement, selon Cloutier et al. (2008), les enfants vivant dans une famille à faibles revenus sont plus à risque d’évoluer dans un milieu pouvant être qualifié de dysfonctionnel, et ce, en plus de devoir composer quotidiennement avec diverses situations de stress. D’une part, la pauvreté est associée à de nombreuses problématiques familiales, telles que l’insatisfaction et la violence conjugales, la séparation et la monoparentalité (Aber et al., 2000), susceptibles d’influencer négativement les compétences parentales en diminuant le temps et l’énergie dont les parents disposent pour s’investir auprès de leur enfant (Cardinal, 2010). Par ailleurs, le fait de vivre en situation de pauvreté a un impact direct sur l’ensemble de la cellule familiale, en affectant la capacité d’adaptation des parents (Cloutier et al., 2008 ; Palomar Lever et al., 2005 ; Park et al., 2002). Selon Evans (2004), la pauvreté provoque un stress chronique chez les parents en raison de leur incapacité à payer leurs factures, leurs déménagements fréquents, ainsi que la peur d’être évincés de leur logement et de se retrouver à la rue. Ainsi, l’intensité, la persistance et l’accumulation des facteurs de stress se répercutent sur les parents en provoquant de l’épuisement chez ceux-ci (National Institute of Child Health and Human Development, 2005), tout en ayant une influence négative sur l’exercice de leur parentalité (Evans, 2004). Plus précisément, les préoccupations liées au fait de répondre adéquatement aux besoins de la famille, conjuguées au manque de ressources pour y parvenir, affectent la sensibilité des parents à l’égard de leurs enfants et le nombre d’interactions positives et chaleureuses qu’ils entretiennent avec ces derniers (Park et al., 2002). Les comportements hostiles, intrusifs et coercitifs sont augmentés pour une proportion importante de ces parents (Bradley et al., 2001 ; Conger et al., 2002). Boisvert et Trudelle (2002) soulignent que les mères des milieux socioéconomiques faibles, qui présentent les compétences attendues pour s’occuper de leurs enfants, ne s’estiment pas compétentes pour autant. Selon ces auteurs, ce sentiment d’incompétence serait surtout attribuable à un manque de moyens, qui donne l’impression aux mères de ne pas avoir le contrôle de leur situation (Ibid.).

En plus des conditions économiques et du stress qui en découle, le contexte dans lequel la famille évolue influence les compétences parentales, notamment la qualité des liens au sein de la communauté et l’arrière-plan culturel regroupant les croyances et les valeurs qui y sont véhiculées (Belsky et Jaffee, 2006 ; Budd, 2005 ; Donald et Jureidini, 2004 ; Schmidt et al., 2007 ; Eve et al., 2014).

La compétence parentale est déterminée, dans une large mesure, par le soutien social que les parents reçoivent de leur famille, leurs amis et leur communauté (Cardinal, 2010 ; Woody et Woody, 2007). Ainsi, la présence d’un réseau de soutien élargi peut influencer positivement le développement d’un sentiment de compétence chez le parent (Sevigny et Loutzenhiser, 2010). À l’inverse, l’absence de soutien affectif, économique ou instrumental constitue une source de stress élevée pour les parents, ce qui contribue à nuire à l’actualisation de leurs compétences parentales (Belsky et Jaffee, 2006 ; Desquesnes et Beynier, 2012).

Bref, la notion de compétence parentale s’inscrit dans un ensemble de normes et de règles sociales qui font en sorte qu’il n’est pas toujours facile de déterminer avec certitude la capacité des parents à exercer leurs rôles parentaux. Comme le mentionne Sellenet (2009, p. 24) : « Toute compétence est évaluée à l’aune de ce qu’une société, à un moment donné, trouve juste ou non, bon ou non, utile ou inutile, adapté ou pathologique ». Les recherches menées aux cours des vingt dernières années permettent d’avancer que la compétence parentale relève à la fois de facteurs individuels et environnementaux, auxquels les parents et les familles sont exposés. Évidemment, selon le poids accordé aux facteurs individuels et environnementaux, l’évaluation de la compétence parentale implique des méthodologies et des outils différents (Puentes-Neuman et Cournoyer, 2004). Cet article porte sur les facteurs invoqués par les acteurs du milieu social et du milieu juridique pour évaluer la compétence des parents recevant des services de la protection de la jeunesse pour motif de négligence.

Méthodologie

Pour cerner les facteurs associés à la compétence parentale dans les perspectives sociale et judiciaire, une analyse documentaire du contenu des dossiers d’enfants signalés pour motif de négligence a été réalisée à l’été 2011. Cette analyse a porté sur des enfants de moins de 14 ans dont la situation a été référée au tribunal au cours de l’année 2008-2009 dans un centre jeunesse du Québec. La décision de se centrer sur les situations signalées pour négligence reposait sur le postulat que c’est dans ces situations que l’évaluation de la compétence parentale est considérée comme plus complexe. En outre, il a été décidé de cibler des enfants de moins de 14 ans en raison de leur plus grande vulnérabilité et de la similitude de leurs besoins (CJQ-IU, 2005); en faisant ce choix, nous avons décidé de privilégier une plus grande homogénéité des situations à l’étude.

Au total, pour l’année 2008-2009, il y eu 52 dossiers judiciarisés à l’étape de l’évaluation-orientation concernant des situations signalées pour négligence chez les 0-13 ans dans le centre jeunesse ciblé pour la recherche[1]. Sur ces 52 dossiers, deux n’ont pu être consultés dans le cadre de l’étude, pour des raisons administratives. L’échantillon à l’étude est donc formé de 50 dossiers. Pour chacun de ces dossiers, une analyse documentaire du jugement de la Chambre de la jeunesse et des rapports d’évaluation et d’orientation rédigés par un intervenant social a été réalisée. Ces dossiers ont été consultés dans les locaux du centre jeunesse, sous la supervision d’un répondant à la recherche de l’établissement. La collecte des données a nécessité un temps considérable, puisque les informations ont dû être extraites du dossier physique pour chacune des 50 situations de négligence formant l’échantillon.

L’analyse des données descriptives révèle une répartition relativement similaire de filles (46 %) et de garçons (54 %) dans l’échantillon, de même que d’enfants âgés de zéro à cinq ans (48 %) et de six à 13 ans (52 %). Plus spécifiquement, l’âge des enfants au moment de l’évaluation varie entre 0 et 13 ans (M=6,3 ans). Dans l’ensemble des situations, la langue parlée à la maison est le français et, dans la grande majorité des cas (92 %), le pays d’origine de la mère est le Canada. Au plan familial, le titulaire de la garde légale de l’enfant est la mère dans la majorité des cas (56 %). Lorsque les parents sont séparés et que la mère détient la garde légale de l’enfant, l’intervenant au dossier juge que le père entretient des contacts hebdomadaires avec ce dernier dans 42,9 % des situations. Le nombre d’enfants au sein de la famille varie entre un et quatre, pour une moyenne de 2,3 enfants.

Tableau 1
Synthèse des caractéristiques relatives à l’enfant signalé et sa famille (n=50)

Caractéristiques

n

%

Sexe de l’enfant signalé

-         Masculin

-         Féminin

27

23

54

46

Groupe d’âge de l’enfant signalé

-         0-5 ans

-         6-13 ans

24

26

48

52

Pays d’origine de la mère

-         Canada

-         Autre

46

4

92

8

Langue parlée à la maison

-         Français

50

100

Garde légale

-         Mère

-         Père

-         Parents (vivent ensemble)

28

6

16

56

12

32

Nombre d’enfants dans la famille

-         1

-         2

-         3

-         4

12

20

11

7

24

40

22

14

En ce qui concerne les caractéristiques du signalement, 50 % sont faits au motif principal de négligence sur le plan éducatif[2], alors que les autres situations concernent de la négligence physique[3] (42 %) ou sur le plan de la santé[4] (8 %). L’historique de services révèle qu’un signalement a été fait antérieurement dans 78 % des situations et que, pour 68 % des dossiers, une intervention a été complétée par la DPJ dans le passé (sécurité ou développement de l’enfant jugé compromis). Finalement, dans 26 % des dossiers, l’enfant a déjà été retiré de son milieu familial auparavant. Le tableau 2 fait une synthèse de ces informations.

Tableau 2
Synthèse des caractéristiques liées au signalement et à l’historique des services (n=50)

Caractéristiques

 

n

%

Alinéa principal

-         Négligence physique (38b1i)

-         Négligence sur le plan de la santé (38b1ii)

-         Négligence sur le plan éducatif (38b1iii)

21

4

25

42

8

50

Signalement antérieur dans le milieu familial

-         Oui

-         Non

39

11

78

22

Intervention antérieure de la DPJ (sécurité ou développement compromis)

-         Oui

-         Non

34

16

68

32

Retrait antérieur de l’enfant de son milieu familial

-         Oui

-         Non

13

37

26

74

Les informations recueillies dans les rapports d’évaluation et les jugements de la Chambre de la jeunesse ont permis de cerner, pour les intervenants sociaux et les juges, les facteurs invoqués lors de l’évaluation de la compétence parentale. Ces informations ont été analysées en examinant les convergences et les divergences entre les perspectives sociale et judiciaire.

Pour identifier les facteurs associés à l’évaluation de la compétence parentale, une grille d’analyse a été élaborée. D’abord, des informations descriptives ont été recueillies sur l’enfant et sa famille et sur le contenu du signalement. Dans un deuxième temps, les rapports d’évaluation (perspective sociale) et les jugements rendus par la Chambre de la jeunesse (perspective judiciaire) ont été analysés à l’aide de la méthode intégrée proposée par Negura (2006). Pour ce faire, l’analyse thématique a d’abord été utilisée afin de repérer les segments des dossiers et des jugements relatifs aux compétences parentales. Il s’agissait alors d’inventorier tous les énoncés sur la compétence parentale et de les classer dans des catégories thématiques. Cette façon de faire a permis d’identifier les facteurs associés à la compétence parentale en fonction des deux grandes catégories thématiques qui émergent des écrits recensés sur le sujet, soit les facteurs individuels et les facteurs environnementaux. D’une part, les facteurs individuels réfèrent à la stabilité émotionnelle et à la santé mentale des parents, à leurs expériences antérieures dans leur famille d’origine, à leur style de vie, ainsi qu’à leurs habitudes de consommation de substances psychoactives. D’autre part, les facteurs environnementaux englobent les ressources financières des parents, le contexte dans lequel la famille évolue, de même que le soutien social dont elle dispose. Une fois cette étape terminée, l’analyse thématique a permis d’identifier l’orientation (favorable/positive ou défavorable/négative) donnée à chaque facteur. Une analyse de fréquence a ensuite permis de calculer (a) la fréquence des documents (dossiers cliniques et jugements) où l’énoncé d’une catégorie thématique a été prononcé, (b) le nombre d’énoncés liés à chaque catégorie thématique, ainsi que (c) la connotation positive ou négative de chaque énoncé. Le calcul de la moyenne des fréquences des énoncés liés aux deux grandes catégories thématiques a permis d’indiquer leur importance relative dans les dossiers cliniques et les jugements et, par le fait même, d’identifier les facteurs centraux utilisés afin d’évaluer la compétence parentale dans les perspectives clinique et judiciaire. Par la suite, en calculant la moyenne des énoncés positifs et négatifs pour chaque catégorie thématique, nous avons pu établir la direction de l’attitude (favorable ou défavorable) présente dans les dossiers cliniques et les jugements. Conformément à ce que propose Negura (2006), l’analyse des catégories thématiques et le codage de la direction des attitudes a été réalisée par trois personnes différentes, selon le principe de l’accord interjuge. De cette façon, pour chaque situation, il a été possible de comparer la perspective sociale de la compétence parentale, selon ce que laissent transparaître les rapports d’évaluation des intervenants sociaux (dossiers cliniques), à la perspective juridique qui, elle, est dégagée à partir des arguments mis de l’avant par les juges pour justifier leurs décisions (jugements).

Ce projet de recherche a reçu l’approbation du Comité d’éthique de la recherche de l’Université Laval (CERUL) et du Comité d’éthique de la recherche du Centre jeunesse de Québec - Institut universitaire (CJQ-IU). À chacune des étapes de cette recherche, tous les moyens ont été mis en œuvre pour garantir la confidentialité des dossiers signalés et des informations nominatives des familles concernées. À cet effet, les données saisies dans la grille de collecte ont été dénominalisées. Les numéros de dossiers ont été supprimés et remplacés par des codes. Toute autre information nominative dans les dossiers (ex. noms des proches, des écoles, etc.) a été retirée de la grille de collecte. Par ailleurs, les informations concernant les familles signalées sont présentées de façon à ce que les répondants ne puissent pas être identifiés.

Résultats

Les résultats sont présentés à la lumière des deux grandes catégories de facteurs invoqués dans l’évaluation de la compétence parentale, soit les facteurs individuels et environnementaux. Les premiers sont présentés de façon distincte pour les mères et les pères en raison de leurs particularités. Pour ce qui est des facteurs environnementaux, la similitude des portraits tracés dans les rapports et les jugements pour les deux parents rend inutile une telle distinction. Pour chacun de ces facteurs, une attention particulière est portée aux convergences et aux divergences entre les perspectives sociale et judiciaire.

Les facteurs individuels invoqués dans l’évaluation de la compétence parentale des mères

Les différents facteurs individuels invoqués pour statuer sur la compétence parentale peuvent avoir une connotation positive, en prenant la forme de facteurs de protection, ou encore négative, en constituant des facteurs de risque pour la sécurité et le développement de l’enfant. Lorsque des facteurs individuels sont invoqués pour évaluer la compétence parentale, le plus souvent, ils le sont dans des termes négatifs, tant dans les dossiers cliniques que dans les jugements.

L’instabilité émotionnelle et le piètre état de santé des mères sont perçus comme des facteurs qui limitent leurs compétences parentales dans 80 % des dossiers cliniques et 32 % des jugements. Ainsi, dans les dossiers cliniques et les jugements, les mères sont décrites comme des personnes instables et présentant des troubles physiques et psychologiques, qui limitent leurs capacités à remplir leurs obligations parentales. Certains dossiers font référence à leur nature insouciante et influençable, leur passivité et leur immaturité ; ces aspects ne sont toutefois pas identifiés dans les jugements.

Certaines caractéristiques de la santé physique et mentale des mères sont également perçues comme des facteurs qui diminuent leurs compétences parentales. Au plan physique, les dossiers cliniques mentionnent que la mauvaise condition physique des mères ou, dans certains cas, des problèmes spécifiques de santé (endométriose, symptômes du rhume en permanence, embonpoint, diabète) peuvent augmenter leur fatigue, tout en diminuant la disponibilité qu’elles peuvent accorder à leurs enfants. Au plan psychologique, plusieurs facteurs sont identifiés, tant dans les dossiers cliniques que les jugements, comme des obstacles aux compétences parentales. Plusieurs diagnostics et symptômes sont ainsi identifiés, tels que des troubles dépressifs, de l’humeur ou de la personnalité (narcissique, bipolaire). Les manifestations de ces troubles font en sorte que les mères sont perçues comme étant indisponibles, irritables et davantage centrées sur leurs propres besoins au détriment de ceux de leurs enfants. Dans les jugements, une attention particulière est donnée au défaut de prendre les médicaments prescrits par un médecin selon la posologie indiquée par ce dernier.

Les expériences vécues dans la famille d’origine sont identifiées dans près de la moitié des dossiers cliniques analysés (44 %) comme des facteurs qui influencent négativement les compétences parentales actuelles des mères. Ces expériences réfèrent à des problèmes qui concernent principalement l’exposition à la violence conjugale, une problématique de dépendance chez un parent, la présence d’abus physiques ou sexuels ou de la délinquance juvénile. Dans un dossier sur cinq (20 %), ces problématiques sont multiples et dans le quart d’entre eux (26 %), la mère a bénéficié des services de la protection de la jeunesse pendant son enfance. Bien que les facteurs associés aux expériences vécues dans l’enfance soient fréquemment abordés dans les dossiers cliniques, les jugements n’en font pas mention lorsqu’ils abordent la question de la compétence parentale des mères.

Les habitudes de consommation de substances psychoactives sont identifiées comme des facteurs ayant une incidence sur la compétence parentale des mères dans 38 % des dossiers cliniques et des jugements analysés. Lorsque ces habitudes de consommation sont abordées, elles insistent surtout sur les répercussions négatives de l’abus de drogue et d’alcool sur la réponse aux besoins de l’enfant.

Le style de vie est également associé à des limites dans la compétence parentale des mères dans certains dossiers cliniques (28 %) et jugements (12 %). Les principaux comportements reprochés à cet égard concernent la perpétration d’actes criminels, tels que des vols ou du trafic de drogues, ainsi que des conduites jugées incompatibles avec le rôle de mère, notamment la prostitution, le fait d’avoir des partenaires sexuels multiples ou la consommation de drogue au domicile familial.

Le tableau 3 donne des exemples, tirés des dossiers cliniques et des jugements, des facteurs individuels invoqués dans l’évaluation de la compétence parentale des mères.

Tableau 3
Facteurs individuels invoqués dans l’évaluation de la compétence parentale des mères dans les dossiers cliniques et les jugements

Facteurs

Facteurs de risque

Facteurs de protection

Illustration tirée d’un dossier clinique

Illustration tirée d’un jugement

Illustration tirée d’un dossier clinique

Illustration tirée d’un jugement

Stabilité émotionnelle et santé

La mère est en dépression et sa compétence parentale est occultée par ses problèmes personnels (DC 5G_0-5 ans).

La situation de négligence dans laquelle la mère gardait ses enfants semble reposer sur son état dépressif diagnostiqué il y a un an, état qui perdure parce qu’elle ne prend pas ses médicaments prescrits par son médecin suivant la posologie indiquée (J 5G_0-5 ans).

La mère est une femme sensible aux besoins des autres. Malgré ses problèmes, c’est une bonne mère qui a à cœur le bien-être de ses enfants (DC 50G_6-13 ans).

 

N.A.

Expériences dans la famille d’origine

La mère a, dans le passé, été victime de négligence physique et éducative, de mauvais traitements psychologiques, d’abus physiques et sexuels. Ces difficultés passées peuvent expliquer les lacunes décelées dans son rôle parental, mais ne peuvent les excuser (DC 13F_0-5 ans).

N.A.

N.A.

N.A.

Habitudes de consommation de substances psychoactives

La mère a de bonnes capacités parentales, mais lorsque son problème de consommation refait surface, il a un impact sur la qualité des soins aux enfants. On note plusieurs rechutes dans la consommation chez la mère (drogue et alcool) […] La mère est défaillante dans ses démarches pour régler ses problèmes de consommation (DC 35F_6-13 ans).

La mère a une fragilité au niveau de la consommation de drogue qui ajoute à sa problématique (J 35F_6-13 ans).

 

La mère avait diminué sa consommation lors de sa grossesse. Depuis la naissance de son fils, elle a cessé sa consommation de drogues et diminué considérablement sa consommation d’alcool (consommation occasionnelle de fin de semaine). Depuis qu’elle est sobre, elle présente de bonnes compétences parentales (J 4G_0-5 ans).

La mère s’est soumise à des tests de dépistage qui se sont avérés négatifs et elle affirme ne plus consommer (J 4G_0-5 ans).

Style de vie

La mère est actuellement sous enquête pour vol, possession de cannabis et fraude. Elle transmet des valeurs discutables à ses enfants et ne représente pas un bon modèle pour eux (DC 1G_0-5 ans).

La mère est actuellement en accusation pour trafic de drogues et possession en vue de trafic. Les procédures criminelles sont en cours (J 1G_0-5 ans).

N.A.

N.A.

Les facteurs individuels invoqués dans l’évaluation de la compétence parentale des pères

Des problèmes d’instabilité émotionnelle et de santé limitant l’actualisation des compétences parentales des pères sont identifiés dans plus de la moitié des dossiers cliniques (58 %) et près du quart des jugements (22 %). Ces problèmes se déclinent par la description de pères qui sont qualifiés d’immatures, d’instables, d’impatients, de colériques, d’impulsifs, de passifs et d’indifférents. Ces caractéristiques sont présentées comme des éléments qui les mettent en difficulté pour jouer adéquatement leur rôle de père auprès de leur enfant ou encore qu’ils se désinvestissent de cette responsabilité.

Seuls les dossiers cliniques mentionnent des problèmes de santé mentale chez les pères. Ces problèmes de santé mentale concernent principalement les idées suicidaires et d’automutilation, la paranoïa, la dépression, la schizophrénie et les troubles de la personnalité.

Les expériences vécues dans l’enfance sont aussi mentionnées dans certains dossiers comme des facteurs qui agissent négativement sur le rôle que les pères exercent auprès de leurs enfants. Ces problèmes concernent des abus physiques et sexuels, de même que des troubles mentaux chez un parent. Peu de dossiers indiquent des problématiques multiples ou des services de protection reçus pendant l’enfance. Par ailleurs, aucun jugement ne fait explicitement mention des expériences vécues dans l’enfance par les pères.

Les habitudes de consommation des pères sont abordées dans 38 % des dossiers cliniques et 24 % des jugements. La dépendance à l’alcool, aux drogues et au jeu est présentée comme ayant une influence néfaste sur la présence des pères et leur investissement dans la vie de leurs enfants. Dans certains cas, la consommation de substances psychoactives est également associée à l’adoption de comportements violents ou agressifs envers l’enfant.

Pour ce qui est du style de vie des pères, la délinquance est principalement invoquée pour expliquer les limites associées à l’exercice de leur rôle parental. Ces activités illégales sont perçues comme des facteurs susceptibles de mettre en péril la sécurité des enfants ou comme un frein au développement d’une relation parent-enfant positive.

Le tableau 4 donne des exemples, tirés des dossiers cliniques et des jugements, des différents facteurs individuels invoqués dans l’évaluation de la compétence parentale des pères.

Tableau 4
Facteurs individuels invoqués dans l’évaluation de la compétence parentale des pères dans les dossiers cliniques et les jugements

Facteurs

Facteurs de risque

Facteurs de protection

Illustration tirée d’un dossier clinique

Illustration tirée d’un jugement

Illustration tirée d’un dossier clinique

Illustration tirée d’un jugement

Stabilité émotionnelle et santé

Le père a des difficultés personnelles importantes, C’est un homme passif qui assume mal ses responsabilités. La charge d’un enfant est trop difficile à assumer pour lui (DC 41G_6-13 ans).

Le père est insouciant et fait preuve d’indifférence (J 41G_6-13 ans).

Le père travaille beaucoup pour que sa famille ne manque de rien. Il est agréable à côtoyer et capable de reconnaître ses erreurs. Il souhaite s’améliorer pour donner le meilleur de lui-même à ses enfants (DC 24F_0-5 ans).

N.A.

Expériences dans la famille d’origine

Le père vient d’une famille de sept enfants, ses parents sont décédés. Son père était violent physiquement avec lui, sa mère et la fratrie et il a tendance à répéter cette violence avec ses propres enfants (DC 50G_6-13 ans).

N.A.

N.A.

N.A.

Habitudes de consommation de substances psychoactives

Consommation quotidienne de cannabis chez le père. Cette consommation constitue un risque pour l’intégrité psychologique des enfants qui pourraient être privés d’encadrement, manquer de surveillance ou être perturbés par l’état de leur père. De plus, le père devient agressif lorsqu’il consomme des drogues dures (DC 6G_0-5 ans).

Le père a un problème de consommation de drogue (J 6G_0-5 ans).

N.A.

Le père consommait depuis plusieurs années, mais il a cessé sa consommation de drogues dures à la naissance de ses enfants. Il affirme ne plus consommer et vouloir s’y tenir (J 9G_0-5 ans).

Style de vie

Le père a fait différents séjours en prison suite à divers délits, dont un vol qualifié. Il est peu présent pour son garçon (DC 8G_0-5 ans).

Le père a des antécédents judiciaires (J 8G_0-5 ans).

N.A.

N.A.

L’analyse des dossiers et des jugements permet de constater que lorsque des facteurs individuels sont invoqués pour évaluer la compétence parentale, le plus souvent, ils le sont dans des termes négatifs. En effet, les expériences dans la famille d’origine et le style de vie des pères et des mères sont décrits comme ayant une influence négative sur la compétence parentale dans toutes les situations évaluées qui se rapportent à ces facteurs. À l’exception du cas d’une mère dont la sensibilité aux besoins de son enfant est reconnue, et d’un père, qui est qualifié de travailleur et en mesure de reconnaître ses erreurs, les dossiers cliniques perçoivent l’instabilité émotionnelle et l’état mental des parents comme des facteurs de risque associés à des pratiques parentales inadéquates. Dans quelques dossiers cliniques (n=4), les habitudes de consommation sont abordées sous un angle positif, en soulignant que les mères ont diminué, voire arrêté leur utilisation de substances psychoactives pour en faire un usage adéquat. Dans certains jugements, ce constat est fait pour les mères (n=6) et pour les pères (n=2).

Les facteurs environnementaux associés à l’évaluation de la compétence parentale

Tout d’abord, le réseau social est le facteur environnemental le plus abordé dans les dossiers cliniques (32 %) et les jugements (14 %). Lorsque ce facteur est identifié, l’absence de soutien social et la présence d’un réseau social négatif sont invoquées pour expliquer les difficultés liées au rôle parental, et ce, tant dans les dossiers cliniques (62,5 %) que dans les jugements (71,4 %). Dans les dossiers cliniques, c’est surtout l’isolement social des mères monoparentales qui est identifié comme un problème susceptible d’influencer négativement la compétence parentale, alors que les jugements insistent davantage sur la fréquentation d’individus peu recommandables et, surtout, leur présence au domicile familial.

Les ressources financières limitées sont également perçues, dans certains dossiers cliniques (22 %) et jugements (12 %), comme un facteur susceptible de nuire à la compétence parentale des parents. Sans emploi alors qu’ils cumulent de nombreuses dettes, les parents arrivent difficilement à répondre aux besoins de base de leurs enfants, qui vivent beaucoup d’instabilité locative et scolaire.

Dans certains dossiers cliniques (22 %) et jugements (10 %), le contexte familial est aussi évoqué comme un facteur limitant les compétences parentales des parents. D’une part, un contexte de violence conjugale a été identifié dans 16 % des dossiers cliniques et 4 % des jugements analysés. Que les parents soient séparés ou encore en couple, ce contexte de violence, auquel les enfants sont exposés, limite les compétences des parents qui sont moins en mesure d’assurer la sécurité et le bon développement de leurs enfants. D’autre part, certains dossiers cliniques (6 %) et jugements (6 %) indiquent la présence de conflits de séparation qui apparaissent nuisibles au développement d’une relation parent-enfant de qualité. Dans de tels contextes, le dénigrement mutuel des parents, qui a souvent pour effet de placer l’enfant au centre d’un conflit de loyauté, les amène à ne pas répondre aux besoins psychologiques et affectifs de leurs enfants.   

Le tableau 5 donne des exemples, tirés des dossiers cliniques et des jugements, relativement aux facteurs environnementaux invoqués dans l’évaluation de la compétence parentale des parents.

Tableau 5
Facteurs environnementaux invoqués pour évaluer la compétence parentale dans les dossiers cliniques et les jugements

Facteurs

Facteurs de risque

Facteurs de protection

Illustration tirée d’un dossier clinique

Illustration tirée d’un jugement

Illustration tirée d’un dossier clinique

Illustration tirée d’un jugement

Réseau social

La mère ne semble pas avoir un grand réseau social, voit ses parents une fois par semaine, a du mal à mettre ses limites avec ses amis et  est influençable (DC 10G_0-5 ans).

La mère ne fait pas un choix judicieux des personnes qu’elle côtoie (J 10G_0-5 ans).

Les grands-parents s’occupent bien de la petite et collaborent avec les services de protection de la jeunesse […] Ils encouragent la mère à changer ses habitudes de vie pour être une bonne maman afin qu’elle puisse conserver la garde de ses filles (DC 16F_0-5 ans).

Les grands-parents sont présents et la mère est suivie par une infirmière du CLSC depuis la naissance de la petite. Elle accepte les services disponibles pour lui venir en aide (J 16F_0-5 ans).

Ressources financières

Misère matérielle de la mère : difficulté à obtenir et garder un logement, problèmes financiers, plusieurs dettes (Hydro Québec, Belle, Vidéotron). Elle a fait l’objet de deux expulsions de logement pour non-paiement de loyer. Elle n’est pas en mesure d’assurer un minimum à ses enfants (DC 38G_6-13 ans).

La preuve révèle que la mère a eu des problèmes financiers : Hydro-Québec, service de garde, transport scolaire (J 38G_6-13 ans).

 

N.A.

N.A.

Contexte familial

La mère vit de la violence conjugale de son conjoint qu’elle vient de quitter, mais qu’elle voit tout de même quotidiennement dans le cadre de son travail. Les enfants sont exposés à cette violence que madame minimise (DC 33F_6-13 ans).

La tolérance de la mère à la violence dont elle est victime, sa tendance à la minimiser et sa difficulté à en comprendre les conséquences sur ses enfants inquiètent le tribunal (J 33F_6-13 ans).

N.A.

N.A.

Lorsque des facteurs environnementaux associés à la compétence parentale sont abordés dans les dossiers cliniques (n=16) et les jugements (n=7), ils le sont dans des termes généralement négatifs. En effet, les ressources financières et le contexte familial sont perçus comme ayant une influence négative sur la compétence parentale. En revanche, dans certains dossiers cliniques (n=6) et jugements (n=2), la présence de soutien social est perçue comme un facteur de protection pour l’enfant, qui contribue à favoriser la compétence parentale. Le fait de pouvoir compter sur un proche qui s’implique positivement dans la vie de l’enfant, que ce soit un membre de la famille, un ami de longue date ou un professionnel de la santé et des services sociaux, permet à certains parents de recevoir de l’aide dans leur réponse aux besoins de l’enfant. Cette aide peut prendre la forme de gardiennage, de soutien financier ou de conseils dans les attitudes à privilégier avec l’enfant.

La comparaison des facteurs individuels et environnementaux invoqués dans les dossiers et les jugements

Comparant les facteurs individuels et environnementaux invoqués dans les dossiers cliniques et les jugements pour les 50 cas à l’étude, le tableau 6 permet de dégager certains constats généraux. Globalement, il apparaît que ce qui caractérise à la fois la situation personnelle, conjugale et familiale des mères et des pères, c’est l’instabilité et la vulnérabilité. Mais le tableau révèle également que les différents facteurs individuels invoqués pour évaluer la compétence parentale sont mentionnés plus fréquemment dans les dossiers cliniques que dans les jugements. De plus, comparativement aux jugements, les dossiers cliniques prennent en compte un plus large éventail de facteurs. Par exemple, alors que les jugements ne font pas mention de l’influence des expériences vécues dans la famille d’origine, près de la moitié des dossiers cliniques analysés considèrent ce facteur dans l’évaluation de la compétence parentale.

Il est intéressant de noter que tous les facteurs invoqués dans les jugements pour statuer sur la compétence des parents sont également présents dans les dossiers cliniques. Les facteurs invoqués dans les dossiers cliniques n’ont toutefois pas tous le même poids dans l’évaluation du tribunal. Les juges semblent particulièrement sensibles à l’influence de la consommation de substances psychoactives sur l’exercice des rôles parentaux. En effet, lorsque ce facteur est mentionné dans les dossiers cliniques, il est repris dans presque tous les jugements. Le respect des normes sociales et juridiques, la stabilité émotionnelle et l’état de santé, ainsi que les ressources financières des parents sont des facteurs repris dans la majorité des jugements. Il en est de même du réseau social des parents et du contexte de violence dans lequel ils vivent, qui sont cependant moins abordés dans les dossiers cliniques.

Pour un même cas de négligence, la connotation (positive ou négative) donnée aux différents facteurs converge dans les dossiers cliniques et les jugements, sauf dans de rares exceptions qui concernent les habitudes de consommation de substances psychoactives. Dans ces situations (n=4), l’évaluation faite par le juge est plus positive que celle de l’intervenant social, en raison du fait que le parent a cessé ou diminué considérablement sa consommation entre le moment de la rédaction du rapport clinique et celui du jugement.

Discussion

Toute évaluation des compétences d’un parent est une évaluation normée (Delay et Frauenfelder, 2013 ; Sellenet, 2009). Mais quels sont les facteurs invoqués, en contexte de protection de la jeunesse, pour évaluer la compétence parentale ? Les résultats de cette étude révèlent d’importantes convergences dans les facteurs privilégiés pour évaluer la compétence parentale en contexte de protection de la jeunesse, selon que l’on se positionne dans une perspective sociale ou judiciaire.

D’abord, il est possible de constater que tant dans les rapports d’évaluation que dans les jugements, la compétence parentale est principalement évaluée en se basant sur des facteurs individuels. Ainsi, dans les situations judiciarisées pour motif de négligence, la présence de troubles mentaux de même que la consommation abusive de substances psychoactives sont perçues comme ayant des répercussions négatives sur la capacité des parents d’assurer la sécurité et le développement de leur enfant. Ce constat converge avec les résultats d’autres études, qui soulignent que la négligence des enfants est associée à la dépendance aux substances (Hogan et Higgins, 2001 ; Lussier et al., 2010) et à la présence de troubles psychiatriques (Chatelle et Boeker, 2016 ; Musser et al., 2012 ; Shah et Stewart-Brown, 2017). En diminuant la disponibilité physique et émotionnelle des parents, ces problèmes interfèrent avec l’accomplissement de leur rôle parental, compromettant alors la sécurité ou le développement de l’enfant (Barnard, 2007).

Bien que plusieurs facteurs individuels soient associés à la compétence parentale à la fois dans les dossiers cliniques et les jugements, les dossiers cliniques identifient un plus grand nombre de facteurs susceptibles de moduler la compétence des parents. Ce constat n’est pas surprenant puisque l’intervenant se présente généralement devant le juge pour faire entériner son évaluation à l’effet que la sécurité ou le développement de l’enfant est compromis. Il a donc intérêt à présenter un dossier complet qui fait état de l’ensemble de la situation des parents et de l’enfant. De son côté, le juge va se concentrer sur les éléments qui ont une incidence immédiate sur la capacité des parents de répondre aux besoins de leur enfant (par exemple la consommation de substances psychoactives). Même si, dans la plupart des situations, le juge s’en remet au dossier soumis par la DPJ (Bernheim et Lebeke, 2014), puisqu’il ne possède pas les connaissances scientifiques et méthodologiques permettant d’en évaluer la fiabilité (Haack, 2004), il exerce néanmoins une certaine sélection parmi les informations qui lui sont transmises en s’attardant davantage sur celles qui, à son avis, ont une incidence plus grande sur la capacité des parents à répondre aux besoins de leur enfant. Il s’en remet principalement aux éléments de la trame factuelle qui lui permettent de statuer sur la compétence parentale des parents.

Cette différence transparaît particulièrement dans les difficultés vécues par les parents au sein de leur famille d’origine. Elles sont prises en compte dans les dossiers cliniques mais ignorées dans l’ensemble des jugements. Comparativement aux juges qui se centrent sur l’évaluation des faits susceptibles de donner ouverture à la règle de droit (Nadeau et al., 2008), les intervenants sociaux semblent soucieux de comprendre l’origine des difficultés que les parents rencontrent dans l’actualisation de leurs compétences parentales. Cette préoccupation, particulièrement présente envers les mères, peut sans doute s’expliquer par le fait que les intervenants sociaux doivent non seulement statuer sur les compétences parentales, mais également mettre en place un ensemble de mesures pour aider les parents à développer leurs compétences et, éventuellement, être en mesure d’assurer par eux-mêmes la sécurité et le développement de leur enfant. La complexité des situations de maltraitance intergénérationnelle exige généralement des interventions intensives et à long terme, dans un contexte où la continuité des services et la relation de confiance avec les parents sont difficiles à établir (Pagé et Moreau, 2007).

L’analyse des dossiers cliniques et des jugements révèle également que ce sont surtout des facteurs de risque qui sont invoqués pour évaluer la compétence parentale, alors que les facteurs de protection sont peu abordés. Considérant le discours répandu sur l’importance de développer des services orientés vers une approche centrée sur les forces, qui implique de reconnaître et de soutenir les forces et les compétences parentales (Berg et Kelly, 2001 ; Pouliot et al., 2009), ce constat peut surprendre à première vue. Toutefois, Noble (et al., 2000) soulignent les défis d’appliquer l’approche centrée sur les forces dans l’intervention en contexte de protection de la jeunesse, compte tenu du fait que les intervenants s’introduisent dans les familles sur la base d’informations axées sur les failles et les lacunes des parents dans l’exercice de leur rôle. Bien que les intervenants reconnaissent les bénéfices associés au fait de focaliser sur les forces des parents et les facteurs de protection qui les entourent, Kivnick (et al., 2003) affirment que l’importance accordée à la sécurité des enfants et à la continuité des liens d’attachement peut les amener à se centrer de manière disproportionnée sur les risques présents dans l’environnement de l’enfant. Il est également possible que l’accent placé sur les facteurs de risque soit attribuable à la volonté de l’intervenant de soutenir devant le tribunal sa position à l’effet que la sécurité ou le développement de l’enfant est compromis. Il faut garder à l’esprit que la présente étude porte sur des dossiers judiciarisés à l’étape de l’évaluation-orientation ; dans un tel contexte, le dossier de l’intervenant vise essentiellement à faire la démonstration de la pertinence de sa décision. À cette étape, on pourrait s’attendre à ce que ce soit les avocats des parents qui s’efforcent de faire ressortir leurs forces. Les juges font, quant à eux, une interprétation restrictive de la compétence parentale lorsqu’ils évaluent la compromission de la sécurité ou du développement de l’enfant. En effet, conformément au principe édicté par la Cour Suprême du Canada, ces derniers doivent éviter de restreindre les droits constitutionnels des parents et se limiter à le faire seulement lorsque leurs comportements ne respectent pas « la norme minimale socialement acceptable »[5].

Tant dans les dossiers cliniques que les jugements, certains facteurs environnementaux sont évoqués dans l’évaluation de la compétence parentale et concernent principalement la présence de soutien social, la disponibilité des ressources financières, ainsi que le contexte de violence ou de conflit dans lequel le parent est appelé à jouer son rôle. Ces facteurs sont identifiés dans d’autres études, qui soulignent que les compétences parentales sont négativement affectées par une situation financière précaire (Belsky et Jaffee, 2006), l’absence de soutien affectif, économique ou instrumental, de même que des problématiques familiales susceptibles de diminuer le temps et l’énergie dont les parents disposent pour s’investir auprès de leurs enfants (Cardinal, 2010). À l’inverse, la compétence parentale est déterminée, dans une large mesure, par le soutien social que les parents reçoivent de leur famille, leurs amis et leur communauté (Cardinal, 2010 ; Woody et Woody, 2007).

Les résultats de cette étude montrent que la compétence parentale est plus souvent associée à des facteurs individuels qui constituent, dans la plupart des cas, des limites personnelles associées aux parents. Tant dans les dossiers cliniques que les jugements analysés, l’incompétence des parents semble surtout être attribuée à des lacunes ou à un manque d’habiletés personnelles. Les intervenants sociaux et les juges tendent à se centrer sur les dimensions psychopathologiques des problèmes rencontrés par les familles. Les problèmes rencontrés par les parents dans l’exercice de leur rôle sont rarement replacés dans leur contexte économique ou politique et, lorsqu’ils le sont, c’est leur capacité à se mettre en action pour aller chercher les ressources disponibles qui est questionnée. Pourtant, il est reconnu que la DPJ intervient majoritairement auprès de familles vivant dans la pauvreté, voire l’extrême pauvreté (Cloutier et al., 2008), et que cette pauvreté, combinée à l’effritement du tissu social, constitue le principal déterminant de la négligence envers les enfants (Durning, 2002).

Les résultats de cette étude indiquent également que les mères demeurent les premières concernées lorsqu’il s’agit de statuer sur les compétences parentales. Malgré la présence du père dans la plupart des dossiers analysés (contacts réguliers avec l’enfant dans 86,9 % des situations), les facteurs invoqués pour évaluer la compétence parentale demeurent essentiellement centrés sur les mères. Les mères et leurs caractéristiques personnelles sont au cœur de l’évaluation des compétences parentales en contexte de négligence alors que les facteurs environnementaux, comme leurs difficultés économiques et la violence conjugale, demeurent marginaux. Ces résultats rejoignent ceux de Bernheim (2017). Dans son étude portant sur 100 décisions de la Chambre de la jeunesse en contexte de pauvreté, elle souligne que la jurisprudence étudiée fait généralement assumer aux mères la responsabilité du bien-être et du développement de leurs enfants, et ce, que le père soit présent ou non. Cette conception morale de la famille et du rôle que la mère devrait y jouer (Blöss, 2016) est également présente dans les dossiers cliniques et les jugements analysés dans notre étude. Contrairement aux pères, certains facteurs invoqués pour évaluer la compétence parentale sont spécifiques aux mères, tels que le fait d’avoir des partenaires sexuels multiples, d’inviter des inconnus au domicile familial ou encore de ne pas être en mesure de protéger leurs enfants des comportements violents d’un conjoint.

Conclusion

L’objectif du présent article était de comparer les facteurs invoqués pour évaluer la compétence parentale dans les perspectives sociale et judiciaire en contexte de protection de la jeunesse. À la lumière des résultats présentés, il est possible de constater que ces facteurs sont convergents dans une large mesure, les facteurs invoqués dans les jugements étant largement basés sur le contenu des rapports des intervenants sociaux œuvrant pour la DPJ. Ce constat, également observé dans d’autres études (Bernheim, 2017 ; Bernheim et Lebeke, 2014 ; Haack, 2004), est intéressant en ce sens qu’il positionne les intervenants sociaux comme des acteurs susceptibles d’influencer les représentations sociales de la parentalité et de la maternité dans la sphère judiciaire.

En effet, plusieurs auteurs soulignent l’échec de l’institution judiciaire à aborder les questions sociales de manière égalitaire, particulièrement en ce qui concerne les différences liées à la condition économique (Sylvestre et al., 2015) et au genre (Randall, 2011). Plus particulièrement, Bernheim (2017) questionne le traitement de la condition économique et du genre dans les décisions judiciaires, de même que le rôle structurel joué par les tribunaux dans le maintien des inégalités. Se basant sur les rapports produits par les intervenants sociaux, les décisions judiciaires de la Chambre de la jeunesse véhiculent une vision de la compétence parentale qui repose essentiellement sur des facteurs individuels, ce qui tend à reproduire les rapports de domination vécus par les parents qui reçoivent des services de la DPJ en contexte de négligence. Lapierre (et al., 2008) soulignent que la marginalisation des parents considérés déviants et, plus particulièrement celle des mères, en raison de leurs conditions socioéconomiques, contribue à maintenir l’ordre établi, en renforçant les inégalités liées au genre et à la classe sociale. Dans un tel contexte, l’intervention en protection de la jeunesse implique davantage un contrôle social des comportements parentaux que le soutien des familles en difficulté (Bernheim et Lebeke, 2014 ; Boulanger et al., 2010). Selon Sellenet (2009, p. 39), en dictant les comportements parentaux appropriés, le concept de compétence parentale « participe à l’émergence d’un nouveau parent, productif, doté ou non de bonnes pratiques, dont on attend des résultats validés par des experts ».

Les résultats de cette étude doivent être interprétés en tenant compte de certaines limites. Ainsi, seules les situations judiciarisées pour négligence provenant d’un seul centre jeunesse et pour une année spécifique (2008-2009) se retrouvent dans l’échantillon étudié ; les résultats peuvent donc difficilement être généralisés. Aussi, l’étude des dossiers cliniques et des jugements ne permet pas d’expliciter ou d’approfondir les facteurs invoqués par les intervenants sociaux et les juges. Par ailleurs, cette étude porte sur des situations qui ont été judiciarisées en début de processus ; on peut émettre l’hypothèse que les résultats seraient différents si la judiciarisation se situait lors de l’application des mesures de protection.

Malgré les limites de cette étude, les résultats n’en suggèrent pas moins des pistes de réflexion. On peut se questionner sur le rôle que les intervenants sociaux pourraient jouer pour changer les représentations sociales de la parentalité et de la maternité, en mettant davantage en lumière les déterminants environnementaux de la compétence parentale dans leurs rapports. En effet, en soulevant davantage les inégalités économiques, ils pourraient contribuer à une remise en question des normes établies par les décideurs, tout en proposant une lecture élargie des facteurs associés à la compétence parentale. En outre, en faisant davantage ressortir les forces des parents, sans pour autant minimiser leurs faiblesses et leurs lacunes, ils pourraient les amener à développer une vision différente d’eux-mêmes et des ressources sur lesquelles ils peuvent miser. Tous les acteurs en protection de la jeunesse ont intérêt à soutenir la valorisation des parents et à découvrir le positif dans leur fonctionnement (Sellenet, 2009). La gravité des problèmes vécus en protection de la jeunesse n’est pas un obstacle insurmontable dans l’utilisation d’une approche centrée sur les forces, cette dernière étant apparentée, dans une large mesure, à l’intervention en situation de crise (Saint-Jacques et al., 2005). D’autres recherches sont donc nécessaires afin de mieux comprendre les enjeux de l’évaluation de la compétence parentale en contexte de protection de la jeunesse.

 

 

 

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Notestop


[1] Ces dossiers n’incluent pas les situations signalées pour risques sérieux de négligence.

[2] LPJ, art. 38b1iii.

[3] LPJ, art. 38b1i.

[4] LPJ, art. 38b1ii.

[5] B. (R.) c. Children's Aid Society of Metropolitan Toronto, [1995] 1 R.C.S. 315.

 

Pour citer cet articletop


Référence électronique

Eve Pouliot, Daniel Turcotte, "Facteurs invoqués dans l’évaluation de la compétence parentale en protection de la jeunesse : comparaison des perspectives sociale et judiciaire", Sciences et actions sociales [en ligne], N°11 | année 2019, mis en ligne le date 17 juin 2019, consulté le 17 février 2020, URL : http://www.sas-revue.org/n-conception/65-n-11/dossier-n-11/158-facteurs-invoques-dans-l-evaluation-de-la-competence-parentale-en-protection-de-la-jeunesse

 

Auteurtop


Eve Pouliot
Unité d’enseignement en travail social
Département des sciences humaines et sociales
Université du Québec à Chicoutimi
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Daniel Turcotte
École de travail social et de criminologie
Faculté des sciences sociales
Université Laval
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Droits d'auteur


© Sciences et actions sociales
Toute reproduction interdite sans autorisation explicite de la rédaction/Any replication is submitted to the authorization of the editors

N°11Année 2019 : "La norme dans tous ses états : enjeux et défis pour le travail social"

Dossier

Rencontres à cœur ouvert avec des femmes en situation d’itinérance

Quand la norme stigmatise et conduit à l’invisibilité

Josée Grenier, Sylvie Thibault, Mélanie Bourque, Dave Blackburn, Katia Grenier

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Mots-clés : femmes, itinérance cachée, normes, violence, hébergement pour femmes en difficulté

Key words : women, hidden homelessness, domestic abuse, norms, women shelter

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Introduction

L’itinérance des femmes

Cadre théorique

Méthodologie
Portrait sociodémographique des femmes

Éléments structuraux
Souffrance sociale et inégalités économique et sociale
Les violences

Facteurs de parcours
Trajectoires résidentielles et motifs d’hébergement
Liens sociaux de proximité
Santé physique, santé mentale, toxicomanie ou dépendance
Demande d’aide, fatigue et résilience
La définition d’un « chez soi »

Discussion

La précarité des femmes
Les enjeux de normativités politique, régional et local

Des pistes d’actions
Action publique
La pratique

Conclusion

 

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Introduction

Alors que l’itinérance prend des formes distinctes chez les hommes et les femmes, les savoirs en matière d’itinérance se sont surtout construits à partir de l’expérience masculine (Bellot et Rivard, 2017). C’est afin d’améliorer les connaissances sur le phénomène de l’itinérance féminine et plus spécifiquement de mettre en lumière les parcours de femmes en situation d’itinérance et leur trajectoire résidentielle qu’a été initiée une recherche qualitative de type exploratoire, réalisée en régions périurbaines et rurales au Québec. En partenariat avec deux ressources pour femmes en difficulté situées respectivement dans les Laurentides et en Outaouais, 18 femmes en situation d’itinérance, hébergées dans ces deux ressources, ont été rencontrées. Cet article présente les principaux résultats de cette recherche tout en soulevant la question de la construction des normes sociales qui contribuent à l’invisibilité de l’itinérance au féminin.

Le Québec s’est doté en 2002 de la loi visant à lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Toutefois, malgré cette loi, en 2016, plus de  715 000 personnes au Québec n’avaient pas les ressources nécessaires pour couvrir leurs besoins (Observatoire de la pauvreté et des inégalités au Québec, 2016). Source d’inégalités sociales, la pauvreté impacte la vie sociale et économique des individus (Gagnon, 2018). De cette précarité économique découlent des difficultés matérielles, dont celle de se nourrir, se vêtir, se loger adéquatement. Faute d’un revenu décent, les personnes se retrouvent dans l’obligation de vivre dans un logement insalubre, d’être hébergées chez des proches ou des connaissances, en refuge ou dans la rue, ou encore de vivre différentes formes d’itinérance. Malgré les transformations de l’Action publique visant à réduire la pauvreté et l’itinérance, pour certains, la pauvreté est devenue permanente. En dépit des efforts de plusieurs acteurs concernés, il n’y a pas de réel consensus sur la définition donnée à l’itinérance (Laberge et Roy, 1994). Dans sa politique nationale de lutte à l’itinérance, adoptée en 2014, le gouvernement du Québec la définit comme suit :

« L’itinérance désigne un processus de désaffiliation sociale et une situation de rupture sociale qui se manifestent par la difficulté pour une personne d’avoir un domicile stable, sécuritaire, adéquat et salubre en raison de la faible disponibilité des logements ou de son incapacité à s’y maintenir et, à la fois, par la difficulté de maintenir des rapports fonctionnels, stables et sécuritaires dans la communauté. L’itinérance s’explique par la combinaison de facteurs sociaux et individuels qui s’inscrivent dans le parcours de vie des hommes et des femmes » (Gouvernement du Québec, 2014, p. 30).

Les personnes en situation d’itinérance ont des parcours singuliers, elles ont toutefois des caractéristiques communes ; « sont extrêmement vulnérables […] n’ont pas de logement et de revenu adéquats, et ne disposent pas des soutiens nécessaires pour veiller à ce qu’ils restent logés. » (homeless, n.d., n.p.). « Les causes de l’itinérance sont complexes et relèvent d’une interaction entre différentes dimensions, soit les facteurs structuraux, les défaillances du système et les circonstances individuelles. » (homeless, n.d., n.p.). L’itinérance ne relève généralement pas d’une seule cause, mais dépend plutôt de facteurs cumulatifs (homeless, n.d.). Les recherches démontrent que le phénomène de l’itinérance s’est transformé et complexifié (Commission des affaires sociales, 2008), remettant ainsi en question le stéréotype de l’homme itinérant (Plante, 2007). En effet, on recense maintenant dans la population itinérante des catégories qui avaient été jusqu’ici épargnées (Gaetz et al., 2013), dont les familles et les femmes. Selon Beauchemin (1996, p. 100) « Cette diversification de la clientèle témoignerait des nouvelles ampleurs et complexités du problème ». Les femmes « constitueraient le groupe de personnes itinérantes, dont l’augmentation a été la plus significative des dernières années » (Laberge et al., 2000). Selon la récente étude de Tutty, Bradshaw et al. (2009), réalisée dans le cadre du recensement des villes canadiennes, une grande proportion de la population itinérante, soit environ un quart de celle-ci, serait constituée de femmes (Tutty et al., 2014.) Le dénombrement de 2015 arrive au même constat – 24 % des personnes en situation d’itinérance sont des femmes et de ce nombre 7 % dormaient à l’extérieur, 13 % se trouvaient dans des refuges d’urgence, 54 % dans des hébergements transitoires et 20 % dans d’autres lieux (Mouvement pour mettre fin à l'itinérance à Montréal - MMFIM, 2016).

La réalité des femmes en situation d’itinérance est méconnue et complexe (Bellot et Rivard, 2017). Cette méconnaissance du phénomène s’explique, entre autres, par l’intérêt relativement récent porté à l’itinérance chez les femmes, mais également par la difficulté de documenter leur situation par la forme d’itinérance : une itinérance cachée.

Cet article est divisé en cinq parties. La première expose brièvement les principaux aspects et enjeux rencontrés par les femmes en situation d’itinérance. La deuxième présente une description de la démarche méthodologique du projet de recherche. La troisième est consacrée aux résultats de la recherche. La quatrième partie présente une brève discussion se rapportant aux résultats et aux enjeux découlant de la recherche. En dernière partie, une brève synthèse reprend les principaux éléments de la recherche en ouvrant sur des éléments de réflexion sur la normativité des services et la disqualification des femmes relatives à leur situation, et enfin quelques pistes d'actions pour l'intervention sociale et la recherche seront suggérées.

L’itinérance des femmes

Contrairement aux hommes en situation d’itinérance, les femmes sont moins visibles dans l’espace public, sinon invisibles (Bellot et Rivard, 2017). Les femmes en situation d’itinérance dissimulent souvent leur situation, même à leurs proches, pour différents motifs, soit de sécurité, de dignité ou de maintien des liens sociaux (Cambrini, 2013 ; Gaetz et al., 2013 ; Gélineau et al., 2015 ; La rue des femmes, 20111).

Les femmes ne veulent pas être étiquetées et elles peuvent même se priver de services de peur de l’être. Elles ne se disent pas en situation d’itinérance. À cet égard, le Réseau d'aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM) (s.d.,s.p.) rapporte une définition intéressante du phénomène de l’itinérance à partir d’une typologie :

« […] elle [itinérance] peut être visible (femmes dans les centres d’hébergement ou dormant dans des espaces publics), cachée (femmes sans logement stable et sécuritaire: surpeuplé, insalubre ou non exempt de violence, etc.), situationnelle ou transitoire (femmes temporairement sans logement stable), cyclique (femmes qui vont et viennent entre un logement et la rue) ou chronique (femmes qui n’ont pas connu de logement stable depuis une longue période) ».

Ainsi, comme l’indiquent Gélineau et al. (2015), vivre en situation d’itinérance peut aussi signifier être sans domicile fixe (homelessness), ou vivre dans des lieux risqués (insecure housing), ou encore inadéquats (inadequate housing). À cet effet, « les situations d’itinérance sont “visibles »“” dans la sphère publique, et “cachées”, dans la sphère privée » (p. 1). L’itinérance visible correspond à « dormir dans des foyers et des abris d’urgence (dont les centres d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale) » ainsi que « dormir dans des endroits publics ou impropres » comme dans une voiture ou à l’intérieur d’édifices désaffectés (Gélineau, 2012, p. 65). L’itinérance cachée revêt différentes formes ; personnes vivant temporairement chez de la famille, des amis, des voisins ou des étrangers (une pratique souvent appelée « couch surfing » soit « passer d’un canapé à l’autre »). Les personnes sont « cachées » parce qu’elles ne font pas appel aux soutien et services offerts, même si elles ne sont pas logées convenablement et adéquatement. Elles ne sont pas incluses dans les statistiques sur l’itinérance. On estime que 80 % des sans-abris canadiens vivent une itinérance cachée plutôt qu’une itinérance absolue ; les sans-abris cachés vivent souvent dans des conditions terribles, mais demeurent invisibles (rond-point de l’itinérance, s.d., s.p.). Ainsi, pour une meilleure compréhension des trajectoires de l’itinérance féminine, nous devons faire référence à l’itinérance cachée (Gélineau et al., 2015 ; La rue des femmes, 2011). 

Cadre théorique

La théorie du parcours de vie a été privilégiée pour la recherche (Elder, 1998 ; Cavalli, 2003). Cette approche permet de mieux comprendre et d’analyser le déroulement des existences au fil du temps (Bessin, 2009). Deux niveaux d’analyse se juxtaposent dans cette théorie, soit l’aspect individuel/micro et sociétal/macro (Lalive d’Épinay et al., 2005). Au plan micro, elle permet de comprendre l’individu, c’est-à-dire comment les personnes construisent leur parcours de vie : les choix, les actions qu’elles posent ; comment, en fonction des opportunités et contraintes disponibles en regard du contexte sociohistorique dans lequel elles évoluent elles négocient leur parcours ; et finalement, comment dans cette transition la personne traverse les changements rencontrés et se réorganise (Lalive d’Épinay et al., 2005). Sur le plan macro, la théorie permet également de poser un regard critique sur la société, plus spécifiquement comment s’organise la vie humaine au niveau social, politique et économique en prenant en compte l’âge, le statut et les revenus. Le regard est alors dirigé sur l’État – ses politiques publiques, le fonctionnement des organismes publics, le travail et la retraite, etc. Dans cette recherche, le parcours des femmes a surtout été analysé sous l’angle de leur trajectoire résidentielle, afin de comprendre les dynamiques sous-jacentes dans les déplacements et leurs motifs.

Méthodologie

Le projet visait à comprendre, documenter et analyser l’itinérance féminine à partir de témoignages de femmes en situation d’itinérance2, mais plus spécifiquement, à décrire leurs trajectoires résidentielles à partir de facteurs individuels et structurels ; à cibler les stratégies aux niveaux local et régional pour leur venir en aide ; à identifier des pistes d’actions pour la pratique et à sensibiliser différents publics à la situation des femmes itinérantes. En arrière-plan de ces objectifs, le projet avait comme ambition première de donner la parole aux femmes sur leur vécu, de documenter l’itinérance féminine à partir de leurs points de vue, car, comme rapporté plus haut, plusieurs femmes dissimulent leurs situations, affligées par un sentiment de honte. Cette spécificité de l’itinérance féminine constitue une limite pour documenter l’itinérance, pour mieux comprendre ses particularités et identifier des stratégies d’intervention efficaces. Les choix méthodologiques adoptés pour documenter les trajectoires résidentielles des femmes ont été guidés par la préoccupation de donner une voix à celles-ci et de rendre visible un phénomène social encore méconnu. Des stratégies de collecte de données complémentaires ont été privilégiées, soit des entretiens semi-dirigés qui se sont terminés, pour certaines femmes par une séance de photos3 avec un objet de leur choix. Le recrutement a constitué un défi d’envergure et s’est échelonné sur une période de deux ans, les femmes étant souvent méfiantes, réservées et craintives dans le dévoilement de leur situation. Le Tableau I présente les caractéristiques sociodémographiques des femmes rencontrées.

Tableau I : Données sociodémographiques des participantes

PSEUDONYME

ÂGE

ORIGINE

ÉTAT CIVIL

NBRE  D’ENFANTS

SCOLARITÉ

STATUT ÉCONOMIQUE

ANDRÉE

45

Québécoise

Célibataire

1

5e secondaire et professionnel

8 000 $-9 000 $/an (aide sociale)

GINETTE

60

Québécoise

Divorcée

2

9e année (équivaut à collégial)

Moins de 12 000 $/an (régie des rentes et solidarité)

CARMEN

24

Québécoise

Célibataire

0

3e secondaire

Moins de 8 000 $/an (aide sociale)

JANE

52

Québécoise

Mariée (conjoint vivant à

l’étranger)

3

3e secondaire

Moins de 12 000 $/an (maladie grave)

JULIETTE

55

Latine

Célibataire

0

Études universitaires non complétées en médecine

Aide sociale demandée (?)1

ANNIE

36

Québécoise

Célibataire

4

5e secondaire et diplôme professionnel (coiffure et coloration)

Moins de 12 000 $/an (contrainte sévère à l’emploi)

ÉDITH

18

Québécoise

Célibataire

0

3e secondaire

Moins de 12 000 $ (inaptitude 12 mois)

CATHERINE

45

Inuit

Divorcée

2

Technologue en aviation et Certificat en toxicomanie

Moins de 8 000 $/an (aide sociale)

DOMINIQUE

54

Québécoise

Célibataire

2

4e secondaire

Moins de 8 000 $/an (aide sociale)

IRIS

46

Québécoise

Divorcée?

3

5e secondaire

Approximativement 12 000 $/an (Contrainte sévère à l’emploi et acceptée à l’IVAC)

JASMINE

54

Québécoise

Divorcée

4

5e secondaire et diplôme professionnel (alimentation et préposée aux bénéficiaires)

16 000 $/an (VAC)

LIETTE

63

Québécoise

Divorcée

3

3e secondaire et formation professionnelle à l’emploi (FPE)

Moins de 12 000 $/an (contrainte sévère à l’emploi)

SOPHIE

47

Québécoise (Mixte)

Divorcée et Séparée

5

5e secondaire et diplôme professionnel complété

Approximativement 16 500 $ (infirmière auxiliaire à temps partiel)

ÉLISABETH

62

Québécoise

Divorcée

2

4e secondaire

Moins de 25 000$

CAROLE

46

Québécoise

Célibataire

2

5e secondaire et diplôme professionnel complété

Moins de 10 000 $

FABIOLA

48

Québécoise

Célibataire

2

Ier secondaire

Moins de 25 000$

GINETTE

64

Québécoise

Divorcée

1

Ier secondaire

Environ 8 520 $

LISE

64

Québécoise

Divorcé

3

4ème année primaire

Moins de 25 000 $

Portrait sociodémographique des femmes

Au total, dix-huit femmes âgées de 18 à 64 ans ont participé à la recherche. La majorité des participantes est d’origine canadienne francophone née au Québec (13), une femme est d’origine mixte, une autre Inuit, une femme est autochtone et une autre latine. Huit femmes ont mentionné être célibataires, neuf autres séparées ou divorcées et une femme est mariée. La plupart ont des enfants, sauf trois femmes. S’agissant de leur scolarité, neuf femmes n’ont pas terminé leur 5e secondaire ; six femmes ont obtenu leur diplôme de 5e secondaire, dont cinq ont complété des études professionnelles (DEP) ; trois femmes ont poursuivi leurs études au cégep ou à l’université. Quant à leurs revenus, toutes les femmes gagnent moins de 25 000$/an ; la moitié des femmes reçoit de l’aide sociale (moins de 10 000$/an), l’autre moitié reçoit une prestation plus élevée (contrainte sévère à l’emploi, indemnisation des victimes d’actes criminels, régie des rentes – moins de 16 000$). Au moment des entretiens, une seule femme mentionne travailler, mais à temps partiel, sans conditions de travail. La majorité de ces femmes ont travaillé leur vie durant ou une partie de leur vie (barmaid, serveuse, métiers typiquement masculins, danseuses).

Le but de la recherche était, entre autres, d’identifier les facteurs qui empêchent l’accès au logement ou son maintien. Les résultats obtenus permettent d’identifier à la fois les facteurs structuraux et les facteurs liés au parcours des femmes.

Éléments structuraux

Souffrance sociale et inégalités économique et sociale

Les problèmes vécus par les femmes prennent racine dans des inégalités socio-économiques, et sont source de souffrance sociale qui, elle-même, se manifeste par des problèmes de santé mentale. L’inégalité conduit et maintient les femmes dans la pauvreté. Lors des entretiens, plusieurs des femmes disent fréquenter les banques alimentaires, utiliser différents moyens pour pouvoir manger ou se payer un café. Une femme révèle avoir dormi par terre sans lit et ne pas avoir de meuble. Pour la majorité, elles n’ont plus que le strict nécessaire. Certaines ont pu entreposer leurs meubles. Une femme a mentionné ne posséder que son sac à main. Les problèmes économiques et matériels sont communs à l’ensemble des femmes puisque toutes les femmes rencontrées vivent en dessous du seuil de pauvreté. Se loger constitue un problème majeur.

Les femmes, faute de moyens économiques, font parfois des choix qui les exposent et les rendent vulnérables, et elles deviennent ainsi à risque d’abus et d’agression. Elles acceptent de vivre avec un «°ami°», ou une connaissance ; vivre dans une maison de chambre  - souvent insalubres (Gervais, 2018) avec des inconnus ; ou vivre dans la rue. Plusieurs des femmes mentionnent vivre de la discrimination, du harcèlement par le propriétaire, un colocataire ou le concierge, les coûts élevés obligeant plusieurs d’entre elles à se résoudre à vivre en chambre. Ainsi, les situations d’abus rapportées par les femmes sont multiples et mettent en évidence la violence qui se retrouve à la jonction de la structure et du parcours individuel des femmes.

Les violences

La violence structurelle envers les femmes ainsi que la violence vécue individuellement par celles-ci apparaissent rapidement comme un enjeu intimement lié à la situation des femmes rencontrées. Ce qui demeure très clair c’est que pour toutes, les violences vécues tout au cours de leur vie constituent un des principaux motifs d’hébergement. La majorité des femmes rapportent une enfance difficile : négligence, abus, placement. Plusieurs ont été victimes d’agression sexuelle ou d’inceste durant l’enfance. Les abus ont parfois été commis par leurs parents, beaux-parents ou des proches, des voisins, des policiers ou des étrangers. Plus de la moitié des répondantes ont été victimes de violence familiale. Les témoignages de deux femmes illustrent ces propos :

« Pis là, quand t’apprends plus tard que ton père c’est un pédophile… […] Ça a continué. À 12 ans là. Violent, pis après ça c’était mon beau-père, pis après ça, ça été le demi-frère à mon beau-père. Quand j’étais plus jeune, c’était le frère de mon oncle, les attouchements là […] » ‒ Jane.

« Ben physique tu lèves de terre, il m’a cassé le doigt. Économique c’est qu’il prend tout ton argent puis quand… quand il… Tu payes le loyer puis tu fais une épicerie, puis quand il n’y a plus rien à manger, il faut que tu t’en ailles parce qu’il ne t’achète pas à manger. Des affaires de même » ‒ Andrée.

Maintenant adultes, elles mentionnent subir des violences familiales – parent, enfants, fratrie, ou conjoint. Certaines ont vécu des agressions à caractère sexuel par des hommes, d’autres ont été victimes de harcèlement de la part de collègues de travail, ou par des membres d’un groupe de soutien (AA). Les parcours sont tous marqués d’histoires de violence et d’abus et s’inscrivent dans la précarité sociale, économique – la pauvreté, le mal logement –, familiale et relationnelle qui est le reflet d’inégalités socio-économiques et de genre. Ces parcours sont semés d’injustices, de souffrance sociale et se dessinent en marge des normes établies et valorisées, soit la réussite sociale, professionnelle et économique, et l’autonomie. L’itinérance, comprise comme l’absence d’un chez-soi, constitue un écart par rapport à la norme établie de domiciliation dans notre société (Bellot et Rivard, 2017). Ces femmes ont besoin d’aide, se retrouvent en situation de dépendance sur plusieurs plans, et sont souvent vues comme étant responsables de leur propre sort.

Facteurs de parcours

Trajectoires résidentielles et motifs d’hébergement

Les parcours des femmes rencontrées se révèlent singuliers, uniques, mais présentent des enjeux communs. La moitié des femmes vivait depuis plus d’une année une instabilité résidentielle. Certaines disent vivre cette situation depuis peu et d’autres témoignent vivre une itinérance chronique. Les femmes, avant d’arriver en hébergement ont été logées à différents endroits – en logement (expulsion ou insalubrité), chez la famille, des amis, dans une maison de chambre, en Centre jeunesse, chez des connaissances, ou arrivaient d’une autre maison d’hébergement (durée de séjour trop court).

En plus des motifs liés à la violence conjugale ou familiale, d’autres motifs d’hébergement sont relevés : sentiment de mal-être, harcèlement du propriétaire, endettement, implication de la direction de la protection de la jeunesse, désengagement institutionnel, location dans immeuble à « problèmes », consommation de l’entourage, désengagement de la famille. Parfois, il est impossible de distinguer un motif précis, puisque derrière chacune des situations, les motifs sont multiples et enchevêtrés. En filigrane du motif principal d’hébergement surgissent d’autres problèmes concomitants identifiés par les femmes : toxicomanie, jeu compulsif, démêlé avec la justice, etc.

Liens sociaux de proximité

Les témoignages des femmes révèlent pour l’ensemble la fragilité de leurs liens sociaux. Les trajectoires relationnelles sont pour la majorité marquées par des conflits, des rapports de violence avec les parents ou les beaux-parents, et les ruptures sont fréquentes avec la fratrie.

Avec ma famille… Ma mère est décédée puis il y a eu une coupure qui s’est faite là, […] je les appelle [mes sœurs] pour leur dire que je suis en crise ou ça ne va pas bien ou je n’ai nulle part, puis elles ne veulent plus de moi parce que je ne me suis pas refait une vie, parce que je suis encore dans la merde, parce que… ‒ Andrée.

Les pertes relationnelles s’inscrivent pour plusieurs très tôt dans leur parcours. Dès la petite enfance, certaines ont été placées en centre-jeunesse ou en famille d’accueil, les conduisant à vivre de fréquentes ruptures ou de rares contacts avec leurs parents. Tôt dans l’enfance, on observe un manque de protection et de reconnaissance (Grenier, 2019). Les liens sociaux actuels des femmes sont pour la plupart en continuité des événements vécus dans la période de l’enfance et de l’adolescence (Ibid.). Plusieurs de ces femmes ont des enfants et certaines tentent de maintenir un lien avec eux, bien que la majorité des enfants, devenus adultes, ne comprend pas la situation de leur mère.

Santé physique, santé mentale, toxicomanie ou dépendance

Un peu plus de la moitié des femmes rencontrées mentionnent avoir un problème important de santé physique ; tels que des problèmes de dos, la fibromyalgie et l’une d’elles a été traitée pour un cancer.

Plusieurs femmes ont de multiples diagnostics en santé mentale. Plus de la moitié décrivent des états dépressifs. Plusieurs rapportent avoir été hospitalisées en psychiatrie et ont des idées suicidaires. Quelques-unes ont fait des tentatives de suicide. Les diagnostics mentionnés sont variés : dépression ; trouble de personnalité limite ; bipolarité ; traumatismes et trouble de stress post-traumatique ; trouble de déficit de l’attention ; comportements d’automutilation ; traits psychotiques. La moitié des femmes rencontrées ont un historique de consommation (alcool, cocaïne, médicaments) et l’une d’entre elles mentionne vivre avec un trouble de jeu compulsif.

Demande d’aide, fatigue et résilience

La grande majorité des femmes rencontrées dit éprouver une grande fatigue due aux conditions de vie difficiles. Les femmes ont exprimé pour la grande majorité avoir besoin de se poser lorsqu’elles arrivent en centre d’hébergement. Certaines sont anxieuses ou en état de stress post-traumatique : « quand j’étais arrivée là, j’étais écartée… j’étais pas toute là » - Yvonne. Elles ressentent de la fatigue, se sentent « à bout », et plusieurs expriment un besoin de se stabiliser. Elles mentionnent avoir besoin de soutien de professionnels « pas des pilules ». Certaines sont en démarche pour être indemnisées ou accompagnées – dans le cadre des services IVAC et CALAC. D’autres sont en attente d’un diagnostic.

Malgré leur parcours, les femmes expriment de la résilience et de l’espoir. Elles reconnaissent toutes avoir besoin d’aide. En dépit de leur souffrance et leurs conditions de vie très précaires (certaines ont tout perdu, mais ont retrouvé une liberté), elles gardent espoir : « Puis je reprends espoir pour mon avenir. Mais ça, ça m’avait aidé de faire cette rupture-là. Puis je vois qu’il y a un changement en moi. Puis je commence à en parler puis… Je ne reste plus anonyme. […] Puis là, je vois tous les événements qui s’en viennent » - Jasmine ; « Quand on est sorti de là [violence] on est heureuse… je suis tellement bien » - Yvonne.

La plupart souhaitent retrouver rapidement leur autonomie ; se trouver un emploi, avoir son propre logement, un « chez soi », comme l’indique ce témoignage : « J’aimerais ça me retrouver un moment donné à avoir un chez nous, puis reconnaître c’est quoi être en sécurité dans son chez nous puis pas avoir peur. J’aimerais faire cette expérience-là (rire) » - Jasmine. Certaines souhaitent s’impliquer dans la communauté pour aider des femmes, ou pour simplement s’intégrer. La foi, la poésie, l’écriture et la musique procurent à certaines un mieux-être.

La définition d’un « chez soi »

Leurs conditions précaires et leurs diverses trajectoires résidentielles ont amené les répondantes à identifier le fait de se loger décemment, ou de se maintenir en logement, comme étant essentiel. Lorsqu’interrogées sur ce que représente un chez soi, l’ensemble des femmes rencontrées évoquent que d’avoir un logement constitue un but, voire un rêve inatteignable. Pour elles, un logement est synonyme d’avoir un minimum.

« De bien dormir. D’avoir un lieu, un matelas. Ça fait 2 ans que je n’ai pas de matelas. Je suis épuisée.°» - Andrée

« Oui… en sécurité… j’ai ben moins peur des ours que je peux en avoir des hommes là t’sais! (rire) Sérieux là ! » - Catherine

« Faut juste que je me sente ben. C’est ça les deux mots : se sentir bien pis être en sécurité. Faut que ce soit salubre, on s’entend là. » - Carmen

« Juste avoir une place où je peux dormir pis me sentir bien. Et tant que j’ai une place où vivre et un toit sur la tête, pis que ça ne sente pas le moisi là ! Je suis correcte. » - Édith

« Mon chez soi, c’est un 1 et demi, un 2 et demie, euh… que j’arrive à payer pis, t’sais, que j’aie un minimum. » - Catherine

« Ben être dans nos affaires quand même là. » - Dominique

« Ben, un chez soi, tu peux l’avoir partout. Tu peux même l’avoir dans rue ! Chez soi c’est… n’importe où. D’abord que t’as un lit pour coucher pis tes choses, il faut que tu te sentes bien où ce que t’es. » - Jane

Le chez soi pour ces femmes est donc lié au bien-être. Mais comment cette constatation si simple leuru devient-elle si complexe à réaliser, et tout autant pour les divers acteurs sociaux impliqués dans leur accompagnement ?

Discussion

La réponse sociale apportée aux femmes en regard de la violence vécue est insuffisante et inadéquate. Les femmes rencontrées pour la grande majorité ont un diagnostic et une médication associée. Elles sont aussi stigmatisées par ce diagnostic. Or, comme il a été démontré, le problème dépasse la sphère individuelle. L’enjeu plus large renvoie aux univers sociaux, politique, économique et de santé publique.

Comme le mentionne Namian (2012), les dynamiques à l’œuvre de reconnaissances, de respect, de dignité, de singularité des expériences, d’écoute de l’autre s’inscrivent de plus en plus en tension avec les injonctions massives des normes de responsabilisation et d’autonomie ne tenant pas toujours compte des ressources inégales et des contraintes réelles qui limitent le champ des actions possibles des personnes. Hors de la norme point de salut ? (Blondeau, 2012).

Ce qui est hors norme, surprend, est souvent jugé et renvoie à la marginalité et au déclassement social. Les représentations sociales au sujet des femmes en situation d’itinérance sont souvent très négatives, même au sein de nos institutions sociales (Abric, 2001). Non seulement ces représentations influencent les attitudes et les pratiques adoptées envers elles, mais elles maintiennent ou renforcent même « la position sociale du groupe concerné » (Abric, 1994, p. 18). Les femmes sont ainsi souvent jugées responsables de leur sort. Elles font face à des préjugés et elles les vivent comme une disqualification. Celle-ci peut être perçue et vécue comme un rejet social, ou encore comme un déni de reconnaissance de sa pleine autonomie, car les personnes en sont souvent réduites à leur statut de personnes marginales (Nadeau, 2007) et à une « vie moindre » (Namian, 2012, p. 44). Mais, dans la vie moindre, comme l’indique Namian (2012), le moindre n’est pas rien, il y existe un monde. Ce monde est bien social, et s’inscrit en résonance et non en rupture avec la socialité ordinaire et « aujourd’hui travaillé de part en part par la dynamique du singularisme qui a cours » (Martucelli, 2010 cité par Namian, 2012, p. 43). Ainsi, « la vie moindre expose un enchevêtrement des conditions de vie, où le corps semble affecté par le social, le social par le corps, le corps par l’esprit, l’esprit par le social, où autant la maladie physique que la maladie mentale, par exemple, ont des effets sur la possibilité de travailler, l’invalidité sur les liens familiaux, amicaux ou amoureux, l’absence de logement sur la stabilité ou le développement de la maladie, l’isolement relationnel ou la perte d’estime de soi relativement aux dépendances, etc. » (p. 168). Ainsi, la vie moindre renvoie à des conditions de vie où la précarité a pris racine.

La précarité des femmes

Les personnes que l’on juge hors de la norme établie présentent des caractéristiques perçues comme distinctes du groupe majoritaire souvent vues et associées à une « population défavorisée, moins scolarisée, vulnérable ou encore fragilisée par leur histoire de vie » (Bouthillier et Filiatrault, 2003, p. 5). Des caractéristiques qui limitent leur intégration sociale. Le terme précarité serait davantage un déterminant commun des personnes qui vivent en marge. Leurs conditions de vie leur permettent difficilement de vivre décemment et de « développer une autonomie individuelle » (Ibid.) faute de justes moyens. Les facteurs d’oppression que subissent ces personnes limitent l’intégration sociale par les jugements portés en défaveur de ces mêmes personnes.

Les facteurs structuraux s’inscrivent comme une source de l’itinérance qui « affectent les possibilités et les environnements sociaux des individus » (homeless, s.d.). Ceux-ci peuvent découler, comme l’indiquent les témoignages des femmes, d’un revenu insuffisant, d’un problème d’accès à des logements abordables, salubres et sécuritaires, de la discrimination, d’une perte d’emploi.

Le droit au logement ne figure pas de manière explicite dans les droits économiques et sociaux de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec, mais les chartes canadienne et québécoise des droits et libertés réfèrent aux notions de droit à la vie, à la sécurité et à l’intégrité. Toutefois, peut-on dire que ces droits sont respectés lorsque chaque nuit, 35 000 personnes sont sans-abri, même par -20˚C en hiver°? Et que 773 725 ménages canadiens consacrent 50 % de leurs revenus au loyer, et qu’alors il en reste bien peu pour se nourrir, se soigner et se vêtir correctement ? (Réseau québécois des OSBL d'habitation - RQOH, 2016).

Dans les dernières décennies, l’augmentation de la précarité des femmes et de sa forme extrême, l’itinérance féminine, découle des effets croisés de profondes transformations sociétales ayant eu lieu dans les champs économique, sociopolitique et familial (Laberge et al., 2000).

Sur le plan des inégalités, les femmes font face à des enjeux d’iniquités les défavorisant sur le plan économique, comme le font remarquer Bellot et Rivard (2017, p. 98) : « Ainsi, sur le plan structurel, la question de la pauvreté des femmes apparaît comme le premier facteur de l’itinérance, une pauvreté considérée d’ailleurs comme la conséquence de la structure genrée de notre société ». En effet, l’Observatoire de la pauvreté et des inégalités au Québec (2016) rapporte que les femmes sont rémunérées en moyenne 2,55$ de l’heure de moins que les hommes ; que les femmes âgées de 65 ans et plus ont 59 % du revenu des hommes – le revenu moyen des femmes étant de 25 867$. De plus, « les femmes les plus pauvres, dans la catégorie des 45-64 ans, 35 % ont reçu un diagnostic pour des problèmes de santé chronique. Parmi les femmes les plus riches du même groupe d’âge, c’est 15 %. » Par-delà la santé, la pauvreté a également des incidences sur la santé mentale des femmes ; elles font face à des stress constants, sont victimes de préjugés, de discrimination et de stigmatisation (Raynault et al., 2017). Difficile de s’en sortir puisque les femmes occupent en grand nombre des emplois à temps partiel, précaires et non syndiqués et leur salaire horaire moyen équivaudrait à 94 % de celui des hommes (Front d’action populaire en réaménagement urbain - FRAPRU, 2015, p. 3).

Les femmes en situation de pauvreté vivent dans un équilibre précaire, et face aux imprévisibilités de la vie - situations personnelles, familiales ou économiques changeantes - elles sont à risque de se retrouver en grande difficulté. En somme, la présente recherche rejoint les propos de Gélineau et al. (2015, n.p.) « l’expérience de l’itinérance est fondamentalement “genrée”. Bien que l’itinérance masculine et féminine partage des caractéristiques et des risques communs (Bowpitt et al., 2011), la lecture de ces caractéristiques et des motifs sous-jacents prend son sens par l’étude des rapports sociaux de sexe et d’autres rapports inégalitaires. » La pauvreté des femmes, la violence, l’isolement social – la perte des liens sociaux –, constituent des facteurs importants de l’itinérance féminine. La reconnaissance de ces particularités nécessite la mise en place des moyens pour donner une réponse adéquate à la situation.

Les femmes rencontrées, sont pour la plupart, en rupture sociale, leurs liens sociaux sont fragilisés et parfois même complètement rompus ; « [o]r, c’est en référence aux normes sociales en vigueur que l’individu peut, à travers le lien, assurer sa protection et sa reconnaissance » (Paugam, 2014a, p. 22). Leurs liens avec la famille, les amis, le travail et la société sont faibles. L’ensemble des femmes ont une intégration marginalisée du fait des ruptures cumulatives de leurs liens sociaux exigeant la mise en œuvre de stratégies de survie (Paugam, 2014b, p. 61). L’attachement aux groupes et à la société est si ténu qu’il s’agit presque d’une mort sociale, comme si les personnes étaient sur une pente descendante précipitant les personnes « vers un gouffre » comme le mentionne Paugam (2014b, p. 77). Difficile d’arriver à s’en tirer…

Les témoignages des femmes ont démontré que certaines ont pu bénéficier un certain temps de l’appui de leur famille – d’une solidarité familiale – mais l’aide donnée arrive, pour différentes raisons à une fin. Ainsi les femmes se retrouvent avec une pauvre protection et une faible reconnaissance sociale.

« Les femmes vivent différents déficits de protection à divers degrés, elles peuvent à peine compter sur la solidarité familiale ou sur la solidarité de l’entre-soi électif, encore moins sur la stabilité et la sécurité d’un emploi, ni sur la protection juridique (droits civils, politiques et sociaux) et son principe d’égalité. La majorité des femmes n’ont pas de liens avec des collègues de travail étant exclues de cette sphère. Le contact avec les institutions n’a pas permis d’assurer la protection et la reconnaissance attendues devant pourtant être assurées également à tout citoyen membre d’une nation. De ces bris de protection découlent différentes formes de non-reconnaissance, voire de dénis ou de mépris, vécues par les femmes : abandon, rejet, mauvais traitement, trahison, humiliation, identité négative, sentiment d’inutilité et discrimination. Ces différentes formes de mépris sociaux engendrent une mésestime de soi et une grande souffrance sociale » (Grenier, 2019, p. 72).

Toutefois, malgré leur trajectoire relationnelle, la majorité des femmes ont le désir de créer des liens sociaux. Certaines ressources, telle La Maison de Sophia permettent aux femmes de se lier entre elles et de reprendre confiance (Rapport de recherche, en rédaction).

Les enjeux de normativités politique, régional et local

Depuis un certain temps, le discours politique reconnaît l’itinérance vécue par les femmes comme distincte de celle des hommes. Toutefois, comme l’a déjà exprimé Sylvie Plante (directrice de la Maison de Sophia) dans le cadre de nos échanges durant la recherche, cette reconnaissance n’est pas incarnée dans les services. La normalisation des services demeure une contrainte dans la réponse apportée à l’itinérance des femmes. Les services pour les femmes sont pour la plupart construits à partir de la réalité masculine. Quelques exemples font état de cet enjeu : les besoins spécifiques des femmes sont encore difficilement entendus par les partenaires du milieu communautaire ; l’hébergement d’urgence en itinérance est mal adapté pour les femmes – elles craignent pour leur sécurité et évitent les ressources ; la durée de séjour est courte en matière d’hébergement – les femmes ont besoin avant tout de se poser.

Ainsi, comme le mentionne Paugam (2014b, p. 79), les difficultés des femmes sont aussi le symbole d’un déficit de solidarité, mais démontrent du même coup les limites des politiques publiques en ce qui concerne le logement et la santé. Certaines institutions sont peu solidaires des difficultés, voire même violentes :

« Si la fragilité ou la rupture des liens avec la famille et avec des amis expliquent en grande partie la détresse des personnes qui font l’expérience de l’intégration marginalisée, il faut souligner aussi que celle-ci est le résultat de la carence de certaines politiques publiques, notamment dans le domaine du logement et de la santé. À cette hostilité de certaines institutions à leur égard, il faut ajouter la réaction de mise à distance sociale dont elles peuvent faire l’objet dans l’espace public. »

D’ailleurs, si on analyse les discours des femmes, il en ressort une impuissance face aux grandes institutions publiques. En effet, la plupart a ressenti un sentiment de soumission, voire de violence des intervenants de plusieurs services gouvernementaux. On peut penser à l’aide sociale, à la protection de la jeunesse, aux soins de santé et services sociaux qui placent ces femmes dans des situations où il est impossible qu’elles puissent exercer pleinement leur citoyenneté. En effet, comment peut-on penser que ces femmes puissent être en mesure de cadrer dans les normes attendues par les politiques sociales alors qu’elles sont privées de certains droits humains. Les institutions publiques les placent dans des situations desquelles il est impossible de se sortir. Elles sont placées dans une impasse qui rend impossible l’atteinte de la norme attendue. Une autonomie – financière, sociale, juridique – n’est possible qu’à partir du moment où les personnes sont toutes considérées égales en misant comme l’indiquent Bouthillier et Filiatrault (2003) sur l’empowerment des personnes et des communautés pour que puissent émerger des conditions de vie plus favorables pour tous.

À cet égard, il faut repenser l’action…

Des pistes d’actions4

Action publique

En matière d’action publique, celle-ci doit prendre en compte la spécificité de la problématique de l’itinérance chez les femmes dans la mise en œuvre de ressources adaptées et de services. À cet égard, différents moyens sont proposés :

  • Mettre sur pied des hébergements de crise adaptés pour les femmes dans la région des Laurentides, de l’Outaouais et ailleurs ;
  • Développer des stratégies pour la réelle mise en œuvre de la politique en matière de lutte à la pauvreté ;
  • Augmenter le salaire minimum ;
  • Développer des logements abordables - HLM, coopératives d’habitation - et de qualité ;
  • Offrir des formations accessibles pour les femmes afin de faciliter un retour à l’emploi pour celles qui le désirent – l’accès à des formations qualifiables est souvent difficile ;
  • Le développement de services sociaux et médicaux reflétant une compréhension des réalités vécues par les femmes ;
  • En matière de services de proximité, il faut davantage de ressources adaptées pour les femmes et cesser de réduire le financement des organismes communautaires. Il s’agit ici d’un enjeu de santé publique ;
  • Développer des services publics en adéquation avec la clientèle plus marginalisée.

Dans les ressources d’hébergement

  • Laisser le temps aux femmes de se poser avant de démarrer une recherche de logement ; le syndrome de la porte tournante est présent si les femmes n’ont pas eu le temps de se stabiliser ;
  • Développer davantage de ressources pour les femmes en difficulté – des ressources d’urgence, de transition et de plus longue durée;
  • Plusieurs femmes sont en situation de stress post-traumatique, il leur faut des services adéquats pour les traumatismes subis - entre autres les Centres d'aide aux victimes d'actes criminels (CAVAC) qui ont déjà une longue liste d’attente ;
  • Informer les femmes de leurs droits.

La pratique

  • La problématique de l’itinérance des femmes est souvent abordée par l’angle de la psychologisation. Pour une meilleure compréhension du phénomène et éviter la discrimination, les jugements négatifs, la disqualification, il y a lieu de former les intervenant.es du réseau de la santé et des services sociaux aux aspects spécifiques de l’itinérance chez les femmes ;
  • Former et sensibiliser les policiers en matière de violence conjugale.

Conclusion

Les témoignages des femmes ont permis qu’elles se saisissent de leur réalité et puissent en témoigner. L’analyse de leur discours permet de faire un lien étroit entre l’itinérance et les violences vécues. Elles éprouvent une grande souffrance sociale et de la colère. Les trajectoires résidentielles des femmes indiquent qu’elles ont habité plusieurs endroits - des mobilités multiples - qui les mettent parfois en danger. Elles vivent sous le seuil de pauvreté et sont confrontées à des conditions de vie difficiles. Elles ont des liens fragilisés ou sont en rupture de liens. Le parcours judiciarisé de plusieurs femmes les exclut du marché du travail. Malgré tout, les femmes démontrent une grande résilience, elles continuent de lutter pour se réapproprier leur vie.

Cette démarche a permis une reconnaissance de leur réalité, souvent peu entendue et reconnue, et de soulever, au-delà d’une histoire plus personnelle, les enjeux sociaux, politiques et économiques. Les recherches doivent se poursuivre pour mieux saisir les dynamiques à l’œuvre dans le phénomène croisé de l’itinérance, de la pauvreté et de la violence faite aux femmes. Avant tout, il s’agit d’écouter, d’outiller les femmes, de favoriser l’accès à des ressources communautaires, de faire de la violence faite aux femmes une priorité de l’État.

Par ailleurs, dans la société actuelle où l’autonomie et la responsabilité individuelle sont des normes, qu’arrive-t-il lorsque la personne n’arrive pas à assurer son autonomie sociale, et que la raison évoquée de cet échec est elle-même ? (Gutknecht, 2016). On voit rapidement les limites de la logique de l’aide individualisée, de l’autonomisation et de la responsabilisation, comme le mentionne Gutknecht (2016). Cette « sorte de cercle de l’autonomie qui trouve sa fermeture dans l’exigence faite à certains individus de réintégrer la société par cette même injonction qui les a menés dans sa marge. L’enjeu du travail social se situe ici, dans les outils qu’il permet à la personne d’acquérir pour répondre à cette injonction, mais aussi dans son aptitude en tant que champs de pratiques à interroger cette logique sociétale » (Gutknecht, 2016, p. 95). Or, comme le rapporte Paugam, « vivre ensemble dans un monde incertain ne va pas de soi. La crise de notre modèle d’intégration – [famille, groupe d’appartenance, travail, société] - révèle en réalité une profonde transformation du système normatif » (2014b, p. 85). Les personnes font face à des obstacles pour s’y conformer et se traduisent par des inégalités structurelles qui sont source de tensions sociales. Tout individu a droit à une protection civile, sociale et juridique, mais les chances d’égalité pour la protection et reconnaissance n’est pas la même pour chacun.e. Les politiques publiques constituent une voie pour la protection et la reconnaissance. Mais la mise en place d’un agenda politique pour une égalité sociale repose sur une volonté citoyenne et politique. Dans un monde où les inégalités sociales, la précarité et la détresse sociale sont croissantes, créer des conditions de vie décentes pour chacun repose sur des valeurs de solidarité et, dans cet esprit, c’est toute une société qui en bénéficie.

Enfin, il importe de souligner que cette recherche a été possible à partir d’un partenariat avec des ressources communautaires et surtout grâce à l’apport des femmes en situation d’itinérance et des intervenantes œuvrant au quotidien à promouvoir l’égalité entre les hommes et les femmes en apportant une réponse aux besoins différenciés des femmes et des violences faites aux femmes (Risse, 2014).

 

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Notestop


 

1. Organisme des services sociaux à Montréal.

2. Les femmes interviewées étaient toutes hébergeés à La Maison de Sophia. L’organisme, située dans la MRC de la Rivière-du-Nord, est une ressource d’hébergement et d’accompagnement pour les femmes en difficulté.

3. Ces photos ont permis d’aller plus loin dans les entretiens avec les femmes. Un article en évaluation démontre la portée de cette méthodologie (Grenier J., Thibault S., Bourque M., Blackburn D., Grenier K. M., Chénard J., St-Germain L., Plante S. (soumis) Voix de femmes en situation d’itinérance – une écoute par les arts. Revue NPS). Voir également le mémoire de Katia Grenier (2019) sur l’itinérance des femmes issue en partie de cette recherche.

4. Le document Mettre fin à l’itinérance des enfants et des familles au Canada : résumé du rapport (En ligne : [https://homelesshub.ca/sites/default/files/C&F%20Report%20Summary%20FR.pdf]) fait une suite de recommandations à différents paliers de gouvernement.

 

Pour citer cet articletop


Référence électronique

Josée Grenier, Sylvie Thibault, Mélanie Bourque, Dave Blackburn, Katia Grenier, "Rencontres à cœur ouvert avec des femmes en situation d’itinérance - Quand la norme stigmatise et conduit à l’invisibilité", Sciences et actions sociales [en ligne], N°11 | année 2019, mis en ligne le date 17 juin 2019, consulté le 17 février 2020, URL : http://www.sas-revue.org/n-conception/65-n-11/dossier-n-11/159-rencontres-a-coeur-ouvert-avec-des-femmes-en-situation-d-itinerance

 

Auteurtop


Josée Grenier
Professeure,
Université du Québec en Outaouais
Campus de St-Jérôme
5, rue Saint-Joseph,
Saint-Jérôme, Qc, J7Z 0B7
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Sylvie Thibault
Professeure,
Université du Québec en Outaouais
Campus de St-Jérôme
5, rue Saint-Joseph,
Saint-Jérôme, Qc, J7Z 0B7
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Mélanie Bourque
Professeure,
Université du Québec en Outaouais
Campus de St-Jérôme
5, rue Saint-Joseph,
Saint-Jérôme, Qc, J7Z 0B7
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Dave Blackburn
Professeure,
Université du Québec en Outaouais
Pavillon Alexandre-Taché
283 Boul Alexandre-Taché,
Gatineau, QC J9A 1L8
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Katia Grenier
Étudiante au doctorat, Sciences humaines appliquées
Université de Montréal
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