Numéro en conception

N°13 | Année 2020 : "Déviances, délinquance, sans-abrisme et mondes de la rue. Classements, déclassements et réactions sociales"

Compte Rendu

Farhad Khosrokhavar, Prisons de France. Violence, radicalisations, déshumanisation : surveillants et détenus parlent

Paris, Robert Laffont, 2016, 684 p.

Marion Chomienne

Texte | Citation | Auteur


Texte intégraltop


pdf button

Dans sa première partie, Farhad Khosrokhavar étudie « La relation complexe entre détenus et surveillants ». Le duo détenu-surveillant est sans doute le plus mal connu du grand public. On le caricature trop facilement : le détenu serait la victime du méchant surveillant. Farhad Khosrokhavar a décrypté ce face à face sans le caricaturer, sans le sublimer, mais en livrant au lecteur la plus dure et cruelle réalité. Ne pensons pas que le détenu est enfermé en prison et que le surveillant est, après sa journée de travail, libre de rentrer chez lui. Farhad Khosrokhavar décrit un quotidien plus cruel. En vérité, le détenu sortira un jour de prison, mais c’est le surveillant qui y travaillera trente ans et qui y restera le plus longtemps. Farhad Khosrokhavar explique qu’il n’y a pas que le détenu qui souffre et le surveillant serait heureux car il a un emploi et il est un homme libre. Loin de là, le détenu et le surveillant souffrent à deux, ils sont tous les deux en prison.

Qu’est-ce qu’un surveillant  Un porte-clés  Le détenu déteste le surveillant car celui-ci le recadre dès qu’il commet une erreur. Le surveillant devient celui qui liste les erreurs du détenu : qui accepterait d’avoir face à lui quelqu’un qui lui liste ses erreurs tous les jours  Quelqu’un qui le met face à ses responsabilités ? Le détenu ne supporte pas que le surveillant soit le spectateur de ses erreurs et de sa déchéance, un juge à temps plein. On peut comprendre le détenu ; qui aimerait avoir un spectateur qui le regarde chuter ? Tout l’enjeu est de comprendre quel est le regard que le détenu et le surveillant posent l’un sur l’autre : un regard bienveillant  Haineux  Moqueur  Compatissant 

En maison d’arrêt, les détenus sont dépendants des surveillants pour manger, se doucher, aller au parloir, au sport. On apprend que le surveillant et le détenu ne sont pas uniquement dans une relation conflictuelle, il y a aussi des « négociations ». Le surveillant accepte de rendre des services au détenu et de passer des cigarettes, des allumettes, de l’huile d’une cellule à l’autre pour améliorer le quotidien des détenus, à condition que le détenu soit sage (le détenu ne provoquera pas, il n’insultera pas, il ne frappera pas le surveillant), c’est « donnant-donnant ». Le surveillant a toute une série d’actions bienveillantes envers le détenu : il veille sur la vie du détenu en faisant des rondes la nuit pour vérifier qu’il ne s’est pas suicidé, il lui transmet un paquet de pâtes de la part d’un autre détenu, il le laisse un peu plus longtemps au parloir voir son épouse, il lui donne une cigarette si le détenu est indigent… Le surveillant croule toute la journée sous les demandes des détenus. Il va, tout au long de la journée, multiplier les entorses au règlement pour aider le détenu à supporter sa vie en prison. Il y a une règle d’or à connaître en prison : rien n’est désintéressé, il faut toujours tirer un « maigre profit ». Si le surveillant fait passer ce paquet de pâtes, il est « gentil », si il refuse, c’est un « enculé », le détenu est « hypersensible » face au refus. Faire passer des aliments d’une cellule à une autre est le principal mouvement du surveillant. Le détenu et le surveillant créent une « relation personnalisée ». Si un détenu se comporte bien, le surveillant peut fermer les yeux sur la puce de portable trouvée lors de la fouille - c’est illégal -, le surveillant n’a pas le droit de protéger le détenu, mais il prend quand même ce risque, pourquoi ? Le détenu attend de l’humanité de la part du surveillant et le surveillant doit violer les règles pour être humain. Très vite, le surveillant comprend qu’il y a une règle officielle, mais qu’il doit s’adapter au terrain, être pragmatique, flexible, mais jusqu’à quel point ? Le surveillant ne passe pas son temps à hurler sur le détenu et le détenu ne passe pas son temps à insulter le surveillant mais ils dialoguent, ils s’écoutent, ils négocient, ils s’adaptent au caractère de l’autre, ils essayent de trouver un terrain d’entente car ils sont sur le même bateau. Avant d’étudier la relation entre le détenu et le sureillant, il est pertinent de se demander lequel des deux a intérêt à ce que cette relation reste calme et lequel a intérêt à ce que cette relation devienne explosive. Si l’un des deux ou même les deux laissent la situation se détériorer, c'est peut-être parce qu’ils y trouvent un avantage …

Le métier de surveillant jouit d’une très mauvaise image et les surveillants en souffrent au quotidien. Le surveillant souffre d’être considéré uniquement comme un bourreau, féroce, le grand méchant loup. Lorsqu’il se fait insulter par un détenu, il ne répond pas pour ne pas envenimer la situation et être dans la surenchère. Mais il est humilié, il a l’impression de perdre sa dignité à la longue. Le surveillant est victime d’un micro-traumatisme, qui ne guérira jamais. L’agression verbale est l’expérience la plus traumatisante en prison, parfois, le détenu blesse le surveillant en l’insultant, parfois c’est l’inverse et chacun va ruminer ces insultes de son côté. Les disputes peuvent éclater sans raison apparente. Le surveillant veut montrer qu’il a de l’autorité et le détenu veut montrer qu’il ne se laisse pas marcher sur les pieds, chacun a sa réputation à tenir. Le surveillant stagiaire doit s’adapter à cette relation hors du commun avec le détenu : il ne faut pas être trop dur mais juste, ni trop mou, ni trop souple, ni trop intime, ni tutoyer, ni être trop proche… faut-il être entier ? Borné ? Comment trouver le juste milieu ? Comment doser ? Il n’y a pas de formule magique, mais ce n’est pas au pif, le surveillant et le détenu s’apprivoisent. D’autant plus que le détenu abuse de l’inexpérience et de la naïveté du surveillant stagiaire. Selon les surveillants, le détenu a gagné de nombreux droits. Le surveillant ne doit pas donner « la mauvaise habitude » au détenu en lui rendant toujours des services, mais comment apprendre à trouver la juste mesure et à dire stop ? Faut-il être craint pour être respecté ? Le comportement du surveillant va évoluer, il s’endurcit au fil des années, il se crée une carapace qui le rend peu à peu insensible à la misère du détenu. Le surveillant se sent « impuissant » face à la violence constante et grandissante du détenu. Même si le surveillant est très serviable, il peut se faire agresser violemment à chaque instant et un détenu peut lui jeter de l’eau bouillante sur le visage. Lors d’une agression, en quelques secondes, un détenu fou furieux peut tuer un surveillant.

L’analyse du rapport de force entre le détenu et le surveillant est extrêmement complexe, il y a une « volonté de domination » et le « désir d’écraser » des deux côtés. Du détenu et du surveillant, lequel est le plus civilisé ? Lequel est le plus sauvage ? Toute la complexité du métier de surveillant est de comprendre pourquoi le détenu l’insulte : parce qu’il ne supporte pas la frustration d’un surveillant qui lui dit « non » ? parce qu’il a reçu une mauvaise nouvelle (sa femme demande le divorce) et il va se défouler sur le surveillant ? Le surveillant peut être « maltraité » par un détenu sans comprendre pourquoi et c’est cette incompréhension mutuelle que Farhad Khosrokhavar détaille avec virtuosité, sans tomber dans la caricature. Le surveillant et le détenu peuvent tous les deux se sentir mal dans leur peau à un moment et se défouler sur l’autre. Les détenus sont instables émotionnellement et la promiscuité dans la cellule avec les codétenus rend la situation explosive pour les surveillants. Même si le surveillant et le détenu arrivent à trouver un terrain d’entente, à chaque nouvelle réglementation, le fragile équilibre de cette relation peut voler en éclat.

Le détenu se considère et se conduit comme un détenu et le surveillant se considère et se conduit comme un surveillant, chacun tient son rôle, se caricature, comme dans une pièce de théâtre. Ne pourrait-on pas considérer la scène autrement ? Est-ce que le détenu pourrait sortir du rôle du détenu et le surveillant sortir de celui de surveillant ? Ne pourraient-ils pas se parler l’un à l’autre comme si ils étaient deux citoyens lambdas dehors, tout simplement ? Est-ce que cette simplification de la relation mettrait en danger l’équilibre de la prison ? Et si nous étions au cœur du problème, si la relation entre le surveillant et le détenu est aussi violente, n’est-ce pas justement parce qu’ils sont enfermés dans des rôles ? Et si on les laissait simplement être eux-mêmes ? Mais allons encore plus loin, le problème vient-il vraiment du détenu ou du surveillant, ou plutôt du système carcéral en lui-même ? Le problème vient du duo détenu-surveillant ou de la prison qui forme une gigantesque chape de plomb au-dessus d’eux ?

Le surveillant pense être le mal aimé et son estime de soi se détériore au fil des années. Farhad Khosrokhavar explique que le surveillant a « l’impression » qu’il perd son pouvoir et que le détenu acquiert de plus en plus de « privilèges ». Le surveillant doit vouvoyer un jeune détenu délinquant qui le tutoie et l’insulte de tous les noms. Le surveillant a le sentiment que malgré tous les efforts qu’il fait pour aider les détenus, il sera toujours le « méchant » de l’histoire. Le surveillant ne peut plus donner des ordres aux détenus, cela ne marche plus, mais il doit constamment négocier, parfois « froidement ». Le surveillant ne doit pas devenir le « copain » du détenu. Là encore, il se demande comment trouver le « juste milieu », il n’y a aucune notice… Le détenu peut être manipulateur et « ensorceler » le surveillant pour qu’il cède à tous ses caprices. L’idéal pour le détenu est d’arriver à mettre un surveillant « dans sa poche », le séduire. Le détenu a deux postures à adopter : il est dans l’opposition où il est dans la séduction. Il s’amuse à tester le surveillant, en permanence. Plus le surveillant fait des efforts avec le détenu, plus le détenu en demande. C’est pervers, les détenus aguerris connaissent dix fois mieux la prison que le surveillant stagiaire. L’évolution de la prison serait donc bonne pour les détenus et mauvaise pour les surveillants ? Le surveillant a l’impression d’avoir perdu définitivement le rapport de force. Il a honte de son métier, il ne sort pas de la prison en uniforme car il pense être « stigmatisé » et il a peur d’être agressé par un ex-détenu. « Dedans », le surveillant perd son pouvoir, et « dehors », il a peur de subir les représailles d’un détenu libéré, avide de vengeance. Le surveillant a peur d’être agressé lui-même et il a aussi peur pour ses enfants. Le surveillant souffre de ne recevoir aucun « merci », aucune reconnaissance de la part de la société. Le surveillant souffre d’un double rejet : « dedans », le détenu l’insulte, et « dehors », la société l’ignore et le méprise. Il est intéressant d’étudier le mécanisme de la peur, le détenu peut aussi choisir d’effrayer le surveillant. Pour cela, le détenu ne doit pas forcément faire peur tous les jours au surveillant, il suffit que le détenu agresse une ou deux fois un surveillant violemment pour que ce dernier soit effrayé à l’idée de croiser ce détenu. Une agression très violente d’un détenu suffit à ce que le surveillant ressente une peur pendant dix ans. C’est le règne de la terreur. Il faut souligner qu’après une agression, le surveillant vient sur son lieu de travail la peur au ventre et sa peur peut s’amplifier jusqu’à ce qu’il soit effrayé par tous les détenus. Même si le détenu n’agresse pas tous les jours un surveillant, le surveillant a tout le temps peur. Comment exercer son travail dans ces conditions ? Qui accepte d’avoir tout le temps peur sur son lieu de travail ? Dans cette situation, le détenu a un avantage : il construit sa réputation et il est admiré par les autres détenus qui le trouvent courageux et qui veulent l’imiter et à présent tous les surveillants se méfient de lui. Dans la relation surveillant-détenu, le surveillant a intérêt à ce que tout se passe bien, mais le détenu a peut-être, on vient de le voir, intérêt à ce que tout dérape…

Le taux de suicide chez les surveillants est donc alarmant. Les nouveaux règlements améliorent les conditions de vie du détenu mais ne s’occupent pas des conditions de travail du surveillant. Il faut comprendre la souffrance du surveillant : pourquoi travailler, si c’est pour se faire insulter ? frapper ? Le surveillant a un uniforme qui lui donne l’apparence de l’autorité et de la puissance, mais en réalité, il n’impressionne plus le détenu. Le surveillant ne se glorifie pas de sa puissance pour la simple raison qu’il l’a perdue. Au fil du temps, le surveillant peut détester son métier : il a trop de travail, le détenu est ingrat, il n’a pas le temps de parler au détenu… Le métier du surveillant est de « surveiller » les détenus ou les apprivoiser ? Négocier avec eux ? Comment savoir sur quel pied danser avec les détenus ? Tous les matins, c’est une surprise, le surveillant et le détenu doivent faire une étape d’adaptation mutuelle, de réflexion, d’acceptation de l’autre et tout cela dans un contexte particulier d’empressement et de hurlements.

Il faut souligner que le détenu peut se suicider et il faut analyser ce qui l’amène à le faire (il a perdu son procès ? Il a l’impression d’avoir raté sa vie ? Il ne supporte pas le regard de l’Autre ?). Il est légitime de se demander ce que ressent le surveillant en apprenant la mort d’un détenu, ce thème n’est pas assez étudié. Le surveillant passe huit heures par jour au côté du détenu, a-t-il l’impression de perdre un être cher ? Un ennemi ? Un collègue de travail ? Un ami ? Un membre de sa famille ? Un inconnu ? Est-ce que le surveillant culpabilise de n’avoir pas vu le détenu déprimer au point de se suicider ? Le surveillant est-il touché par la mort du détenu ? Pleure-t-il ? Lorsqu’un détenu meurt, tous les surveillants sont-ils informés ? Est-ce que ce décès est traité comme une information importante ou banale ? Il serait urgent de creuser ces questions, en effet, il est intéressant d’étudier la relation entre un détenu et un surveillant, mais il ne faut pas oublier le cas où l’un des deux protagonistes meurt : que ressent celui qui reste en vie ? Et que fait le détenu si un surveillant se suicide ? Le détenu va-t-il pleurer la mort du surveillant ? Le détenu va-t-il se réjouir de la mort de « son bourreau » ? Est-ce qu’un détenu fait exprès d’insulter un surveillant et de le pousser à bout pour qu’il se suicide ? Est-ce que le détenu ou le surveillant peuvent se pousser à bout l’un l’autre en attendant qu’un des deux décide de se suicider ?

Le surveillant a son uniforme et le détenu a un numéro d’écrou, ils ont tendance à oublier qu’ils sont des êtres humains. Le surveillant n’a pas le devoir de devenir « sympa » avec le détenu, au mieux, il peut être « compréhensif ». Le détenu quant à lui ne sera jamais docile et obéissant avec le surveillant, au mieux, il sera calme. Le surveillant et le détenu doivent s’affirmer ou se mettre en retrait, avoir le dernier mot ou se taire selon la situation. Le détenu veut défendre sa réputation, son honneur et ne pas perdre la face devant les autres détenus, et le surveillant doit montrer qu’il a de l’autorité. Parfois, le surveillant doit être fort et le détenu faible, et parfois l’inverse. Farhad Khosrokhavar décrit, au fil des pages, une « guerre d’usure » qui se joue derrière les murs de la prison, à l’abri des regards, tous les jours. Farhad Khosrokhavar a réussi à dépeindre l’atmosphère de la prison, à faire ressentir au lecteur le désespoir du détenu et la résignation du surveillant. Actuellement les surveillants ont l’impression d’avoir perdu du terrain. Le détenu n’est plus un « taulard », il est devenu un « interlocuteur » qui a des droits et parfois il connaît mieux la loi que le surveillant. Dans ce cas, un surveillant ne peut pas dire « non » fermement et imposer sa volonté au détenu, il doit à présent se justifier et argumenter son choix. Le surveillant ne donne plus d’ordre, il propose. Lorsque le surveillant répond négativement à la requête d’un détenu, par exemple faire passer un paquet de cigarettes, le détenu interprète ce « non » en imaginant que c’est contre lui personnellement et que le surveillant lui en veut, qu’il veut lui faire du mal. Le surveillant doit justifier son refus pour ne pas laisser le détenu dans l’ « ignorance », alors que le surveillant est simplement débordé. Les relations et les sentiments sont défigurés et un malentendu peut très vite dégénérer. Chaque cri, chaque regard, chaque mot est sur-interprété et sur- analysé. À partir de quel stade le surveillant craque et décide de s’énerver contre un détenu ? à partir de combien d’insultes le surveillant craque-t-il ? Dix ? Vingt ? Trente ? Nul ne le sait, impossible de le prévoir pour la simple et bonne raison que le surveillant ne comptabilise pas les insultes qu’il reçoit de la part du détenu, il les intériorise, les digère et les cache dans son inconscient. Aucun surveillant n’est capable de supporter autant d’insultes et de toutes les garder en mémoire, il essaye de les engouffrer dans son inconscient et de les oublier, sinon, comment peut-il survivre à ce flot de haine ?

Il est intéressant de connaître par quel moyen le détenu peut améliorer sa relation avec le surveillant (en ne l’insultant pas) et par quel moyen il peut dégrader sa relation (en l’insultant), idem pour le surveillant. L’analyse de Farhad Khosrokhavar est pertinente car il n’impose pas un point de vue, une réponse, une doctrine, mais au contraire, il laisse la lecture libre pour se faire sa propre idée de la situation. Farhad Khosrokhavar n’impose pas une réponse idéale, mais il laisse le lecteur esquisser, au fil des pages, sa propre réponse. Les entretiens sont parfaitement bien enchevêtrés et même si ils sont très nombreux, ils n’asphyxient pas le lecteur. Farhad Khosrokhavar n’impose pas un rythme ou un ordre de lecture, le lecteur peut à tout moment sauter une page ou revenir à une page précédente. Le texte n’est pas figé, la pensée est mouvante.

Le détenu a tendance à caricaturer le surveillant en imaginant que le surveillant ne fait pas appliquer la loi, mais qu’il fait la pluie et le beau temps selon son humeur. Par exemple, si un détenu n’a pas pu aller en promenade, il ne va pas se dire que le surveillant n’a pas eu le temps de venir le chercher car il a trop de travail ou qu’il y a eu un grave problème de dernière minute dans la prison, il va se dire que le surveillant, « méchant », a voulu le punir, puis il va ruminer et imaginer une manière de se venger. Le détenu est dépendant du surveillant et si il y a un contretemps, le détenu va immédiatement attaquer le surveillant (en arrivant en prison, le détenu devient dépendant du surveillant, mais qu’en est-il du surveillant, est-il dépendant du détenu ?). Le détenu attribue de la malveillance au surveillant et le surveillant attribue de la violence au détenu. Farhad Khosrokhavar explique parfaitement que chacun arrive vers l’autre avec ses préjugés. Si le surveillant essaye d’aider le détenu à supporter son quotidien, à aucun moment le détenu va aider le surveillant à supporter son travail. Par exemple, des détenus ne disent même pas « bonjour » ou « au revoir » au surveillant et ils nient l’humanité du surveillant, en le réduisant à un rôle de porte-clés. Des détenus pensent que « tous » les surveillants sont « méchants ». Le surveillant peut donc faire tous les efforts pour aider les détenus, il sera toujours traité de « méchant ». Le surveillant est enfermé dans cette case, à jamais ? En arrivant le matin au travail, il sait d’avance que tous ses efforts seront vains car il sera toujours le « bourreau ». Des détenus expliquent que le surveillant est mal dans sa peau à l’extérieur et lorsqu’il vient travailler, il se défoule et décharge son énergie négative sur eux. Pour le détenu, le « dehors » et le « dedans » sont liés et la vie « dehors » a des retombées « dedans » sur son quotidien. Le détenu déteste être traité comme un simple « taulard », un délinquant sans avenir, et il veut que le surveillant ne l’enferme pas dans l’image du délinquant mais qu’il le respecte (qui est le plus susceptible entre le détenu et le surveillant ?). À l’inverse, le détenu ne laisse pas sa chance au surveillant et n’essaye pas de faire sa connaissance. Le surveillant travaille sous les insultes du détenu, comment survivre ? Comment en sortir indemne ? Comment surmonter ces insultes ?

Comment savoir si c’est le surveillant lui-même qui est insulté ou son uniforme ? Il est impossible de répondre. Le surveillant n’a pas une touche « Reset » où il peut appuyer tous les soirs pour effacer les insultes qu’il a en mémoire, il les enregistre toutes, comme un « boulet ». Finalement, ce n’est plus le détenu qui traîne le boulet, mais le surveillant.

Le détenu et le surveillant peuvent se dire des micro-insultes, tous les jours, une insulte en plus, une vexation, un mauvais regard, un ton de voix un peu trop dur… Ils ne s’en rendent pas compte, mais la relation se dégrade jusqu’au jour où ils se bagarrent violemment et ni l’un, ni l’autre n’est capable d’expliquer pourquoi du jour au lendemain ils se détestent. À sa naissance, la relation entre le surveillant et le détenu n’est pas constituée uniquement de haine, c’est au fil du temps que cette haine arrive, elle se nourrit de toutes les micro-vexations du quotidien. Ne serait-il pas du devoir du chercheur d’enquêter sur ces micro-vexations et de trouver des solutions pour les anticiper ? Les prévenir ? Pour entretenir une bonne relation, le détenu et le surveillant doivent faire de la veille relationnelle. Mais ont-ils seulement l’envie de faire cette veille ? Le temps de la faire ? Que font un détenu et un surveillant lorsqu’ils sont seul à seul, sans témoin ? Ils continuent à se regarder en chien de faïence et à jouer au caïd ou est-ce que l’atmosphère se détend et ils baissent les armes ? Ou encore, si le surveillant et le détenu ne s’apprécient pas, sont-ils obligés de se battre ? Ne pourraient-ils pas simplement s’ignorer ? Sont-ils obligés d’avoir une haine active ?

Il est légitime de se demander si le surveillant et le détenu travaillent véritablement à l’amélioration de cette relation ou si cette relation est une inconnue pour eux, peut-être que cette relation est pertinente pour le chercheur, mais sur le terrain, le surveillant et le détenu n’ont pas conscience que leurs rapports quotidiens forment une « relation », ils n’ont peut-être pas conscience de bâtir une relation.

Farhad Khosrokhavar explique notamment comment la gestion de la correspondance du détenu est une situation électrique pour le surveillant. Le détenu doit écrire des lettres, c’est son seul moyen de communication (pour s’inscrire à une activité ou demander un rendez-vous avec le médecin ou le SPIP) et le sort réservé à ces lettres est digne d’un récit d’aventure, le « destin » des lettres en prison est « fantastique ». Le détenu est persuadé que si le surveillant lui en veut, il déchire ses lettres. Si le détenu n’a pas de réponse de la part de l’infirmière par exemple, il ne va pas penser qu’elle n’a pas eu le temps de répondre car elle est surmenée ou que la lettre s’est perdue par inadvertance, mais il va penser que le surveillant a déchiré la lettre par méchanceté gratuite. Il y aurait des surveillants « spécialistes » dans la disparition des lettres. Le détenu peut attendre une réponse importante de son épouse et si il ne reçoit pas une lettre, il peut penser qu’elle a décidé de divorcer. Le détenu va donc agresser le surveillant car il ne supporte plus d’attendre une réponse.  En réalité, le détenu ne sait pas si il n’a pas de réponse parce que le surveillant a déchiré sa lettre ou parce que sa femme ne veut pas répondre, il ne sait pas lequel des deux blâmer et puisqu’il n’y a que le surveillant en face de lui, c’est le surveillant qui reçoit les insultes. Pour le détenu, une lettre n’est jamais perdue, mais elle est déchirée par le surveillant. À chaque lettre manquante, la relation de confiance entre le détenu et le surveillant se détériore dangereusement. Un exemple, si le surveillant a perdu la lettre que le détenu a envoyée au professeur d’anglais et qu’il n’ose pas le lui dire, peut-il lui faire croire que le professeur n’a pas voulu répondre ? Dans le dialogue entre le détenu et le surveillant, y-a-t’il une obligation de vérité ? Peuvent-ils se mentir ? Un mensonge aurait-il une conséquence importante dans cette relation ou dans le bon fonctionnement de la prison ? Ou serait-il vite oublié ?

Enfin, Farhad Khosrokhavar décrit admirablement la fouille, la situation la plus explosive en prison, le moment où le détenu et le surveillant s’affrontent, les yeux dans les yeux. Lors de la fouille, l’honneur, la dignité et le respect entrent en jeu, le surveillant fait « intrusion » dans l’intimité du détenu. La fouille est vécue comme une « humiliation » par le détenu et le surveillant serait, une nouvelle fois, le « bourreau ». Le détenu est mis à nu et le détenu musulman supporte encore moins cette situation en raison de la « pudeur » demandée dans l’islam. Pour tous les détenus, musulmans ou non, enlever son caleçon lors de la fouille est l’ « humiliation » par excellence, à ce moment-là, c’est le surveillant qui a le dessus et le détenu lui fera payer à un moment ou un autre cette « humiliation ». Le surveillant fait son travail et cherche de la drogue ou des objets illicites et il a conscience que c’est un moment important dans sa relation avec le détenu. Le surveillant fait son travail et le détenu pense que cette fouille est inventée uniquement pour l’humilier. Le détenu pense que le surveillant fait la fouille car il n’a pas supporté qu’il l’insulte et il se venge. Le détenu est persuadé que le surveillant détourne la fouille, qui est d’ordre professionnel, et qu’il s’en sert pour régler des comptes personnels entre lui et le détenu. Le détenu déteste autant la fouille car lorsqu’elle a lieu,il a l’impression d’avoir perdu la partie face au surveillant. Le détenu vit la fouille comme si il était sur un ring et le surveillant serait le grand gagnant, le détenu en ressort systématiquement KO. Pire encore, le détenu pense que le surveillant éprouve un grand plaisir en l’humiliant et en le voyant nu. Chaque détenu va vivre différemment la fouille et sera vexé pour une raison particulière, par exemple, un détenu âgé ne supporte pas qu’un surveillant de l’âge de son fils le regarde nu. Si le détenu refuse d’enlever son caleçon, il peut avoir des sanctions. À chaque fouille, le détenu sent une part de son humanité qui s’en va. Il se relève difficilement de cette expérience qui est décrite par Farhad Khosrokhavar comme un véritable traumatisme. Pourtant, le surveillant ne sort pas indemne de la fouille et il a aussi l’impression qu’il transgresse une limite en violant l’intimité du détenu. Le surveillant est un être humain qui demande à un autre être humain de se mettre nu devant lui, mais que ressent le surveillant en formulant cette demande  ? N’est-ce pas une transgression de l’humanité de l’autre  ? Si le détenu obéit au surveillant en se mettant nu, il ne faut pas oublier que le surveillant obéit à sa hiérarchie en formulant cette demande, si le détenu ne se déshabille pas, c’est le surveillant qui est puni. Un malaise demeure.

Dans sa deuxième partie, Farhad Khosrokhavar étudie « Les différents groupes en prison ». Les détenus ne sont pas une masse homogène, bien au contraire, on y trouve :

-Les détenus « Blancs », en minorité, ce sont des Français de souche. Ils pensent qu’il y a trop d’étrangers en prison et ils disent être soumis à un racisme anti-blanc. Ils sont persuadés que l’Islam domine en prison et que les détenus musulmans veulent imposer l’Islam. Ils restent à la bibliothèque. Ils pensent que les jeunes des cités sont agressifs.

-Les « jeunes des cités » sont très nombreux, ils forment un clan avec ses propres codes. Ils sont considérés comme des détenus très violents et agressifs, ils ont l’impression d’être des marginaux, mis à l’écart. Ces jeunes détenus se sont éduqués dans la rue. Ils ne sont pas matures mais malgré tout le surveillant doit rester « surveillant », il ne doit pas devenir un père de substitution, un grand frère, un professeur, une assistante sociale, un éducateur, un policier …

-Les « musulmans » (pratiquants ou non pratiquants) formeraient la majorité des détenus, ils ont pris leur marque en prison et ils font du prosélytisme. Les musulmans sont un groupe hétérogène : une partie continue à commettre des braquages et pratique l’Islam, une partie pense que si on pratique l’Islam il faut s’éloigner de la délinquance, une partie pense qu’il est possible de commettre des crimes dans un pays de mécréants car si c’est au bénéfice de l’Islam ce n’est plus un crime… Ils font le Ramadan qui modifie le rythme de la prison (les horaires des repas changent).

-Les « radicalisés » ont sacralisé la haine de la société et de l’Autre, ils sont en rupture avec la société. Ils rejettent l’uniforme et sont très agressifs. Ils pensent être des chevaliers de la foi et exécuter la sentence divine. La prison joue un rôle essentiel dans la trajectoire des radicalisés dont une partie a séjourné en Syrie lors d’un voyage initiatique. Ils se nourrissent de la propagande sur internet.

-Les « fous » essayent de faire un trafic de médicaments. Il est difficile de dire si un détenu « fou » a conscience de son délit car il nie le meurtre, il n’en a pas conscience ou il ne s’en souvient pas car il l’a fait en état de crise. Ils ont des surnoms en prison : « les fous », « les fatigués », « les légumes », « les bizarres », « les cinglés », « les zombies », « les piqués », « les sauvages »… Ils ont une forte tendance à l’automutilation, à la destruction du corps et ils peuvent même être des cannibales. Ils sont souvent paranoïaques, ils peuvent avoir des hallucinations auditives ou visuelles, par conséquent, les actes de ces détenus sont imprévisibles lors des crises. Ils peuvent avoir des délires mystiques ou ils se prennent pour Mohammed Merah. Ils imaginent qu’ils sont « piqués » de force par les médecins et que l’administration pénitentiaire veut les empoisonner, ils répètent tout le temps qu’ils sont « piqués », les aliments seraient aussi « piqués ». Ils peuvent être d’une agressivité légère ou grave qui met en danger la vie des détenus et des surveillants. Ils refusent souvent de se laver et vivent dans les excréments, donc les autres détenus les fuient.

Avec la présence de ces détenus, la prison se transforme, bien malgré elle et sans y être préparée, en un hôpital psychiatrique de fortune, mais le surveillant n’a pas une formation de psychiatre et il est incapable d’adopter les bons gestes face à un détenu « fou » en crise car il n’est pas formé pour ce type de profil. Par exemple, imaginons qu’un détenu « fou » fasse une crise et qu’il poignarde grièvement un surveillant, à la fin de sa crise, il revient à lui, il se calme et il ne se souvient même plus de ce qu’il a fait. Est-ce que le surveillant qui est à l’hôpital doit en vouloir au détenu qui n’avait même pas conscience de son acte ?

On le constate, il y a un risque à avoir un détenu « fou » en détention, mais qu’en est-il d’un surveillant « fou » ?

-Les « étrangers » en situation irrégulière.

-Les « braqueurs ».

-« Les novices et les aguerris » …

Au fil des années, le surveillant sait-il scanner le profil d’un nouveau détenu dès la première seconde ? A-t-il une notice pour cela ? Lorsqu’un surveillant aguerri et chevronné est face à un nouveau détenu, celui-ci demeure un mystérieux inconnu à déchiffrer ou est-ce que le surveillant flaire facilement les profils des détenus ?

Dans cette partie, Farhad Khosrokhavar a mis un soin tout particulier à expliquer comment le chercheur entame le dialogue avec les détenus et il décrit les difficultés du chercheur sur le terrain. En effet, le plus difficile n’est pas de diviser les détenus en différents groupes, mais de savoir comment appréhender ces groupes en tant que chercheur. À chaque fois qu’il s’adresse à un groupe de détenus, il doit déployer une nouvelle stratégie pour être compris du détenu selon les caractéristiques de son groupe. Farhad Khosrokhavar a notamment listé avec une très grande minutie les difficultés qu’il a eues lorsqu’il s’adressait à des détenus radicalisés ou soupçonnés de radicalisation. Le chercheur peut se retrouver face à un radicalisé sans fard qui exprime très clairement sa pensée, ou il peut refuser le dialogue ou accepter le dialogue mais refuser de parler de l’Islam. Le détenu peut mettre des conditions et trier les questions du chercheur. Le chercheur doit faire attention à respecter les volontés du détenu car le détenu peut se vexer et mettre fin à l’entretien à chaque instant. Le détenu peut parler de sa vie quotidienne en prison mais refuser de parler de ses motivations et de ses valeurs. Le chercheur a une mauvaise image en prison, les détenus sont manichéens et ils pensent que le chercheur n’est pas « avec » eux mais du côté de l’administration donc « contre » eux. Ils nient l’autonomie du chercheur qui doit gagner leur confiance. Le chercheur doit faire comprendre qu’il travaille pour lui-même personnellement et qu’il n’est pas la marionnette d’un organisme, d’un État ou d’une obédience secrète. Il doit prouver et démontrer que sa recherche est « éthique ». Parfois, le détenu refuse de parler de son passé et de donner des indices sur sa vie privée, tout comme il refuse de parler de sa condamnation. Lors d’un entretien avec le chercheur, c’est pour une fois le détenu qui décide et qui donne les consignes, c’est lui qui tient les rênes. Un détenu radicalisé ou soupçonné de radicalisation peut cacher sa radicalisation ou l’assumer au grand jour car il sait que l’administration le classe déjà dans la colonne des radicalisés. Lorsqu’il s’adresse à un détenu radicalisé, le chercheur doit faire la différence entre le détenu et le radicalisé. Le chercheur peut aussi rencontrer un détenu dissimulateur qui nie toute implication dans une action terroriste. Il explique qu’il est un « bouc émissaire », qu’il n’a rien à voir avec le terrorisme mais la justice voulait à tout prix un coupable et c’est malheureusement tombé sur lui, il serait donc victime de la justice républicaine. Il peut avouer avoir des « amitiés compromettantes » qui sont « sur- interprétées » par les juges. Une stratégie du détenu peut être d’induire le chercheur en erreur en lui faisant croire qu’il est ami avec un autre détenu et créer de toute pièce une fausse amitié, alors qu’il ne fréquente pas ce détenu. Le but du détenu est de détourner l’attention du chercheur sur ses vrais amitiés en prison en lui indiquant  des relations insignifiantes. Puisque le détenu est persuadé que le chercheur n’est pas « neutre » mais qu’il est un agent des services de renseignement, le détenu essaye de le tromper, le chercheur serait au « service » d’un système « idolâtre ». Le détenu est tellement paranoïaque qu’il va cacher son allégeance à l’État Islamique mais également sa religion et il va nier sa pratique de l’Islam. Il y a également le profil du détenu radicalisé mentalement fragile qui est « ensorcelé » par un détenu qui se transformerait en mentor. Lorsque le mentor est éloigné, le détenu radicalisé fragile tombe dans une profonde dépression car il est abandonné. Enfin, il y a le profil du détenu « radicalisable » qui est susceptible de radicalisation. Le travail de Farhad Khosrokhavar est admirable car il permet de comprendre comment la radicalisation peut séduire un détenu et ne pas en imprégner un autre. Farhad Khosrokhavar livre ici les coulisses de ses entretiens avec les détenus, et surtout, il met à nu les joies, les attentes et les déceptions du chercheur face à son objet d’étude.

Dans ce livre, Farhad Khosrokhavar pénètre l’inconscient du détenu et du surveillant pour que le lecteur puisse enfin comprendre ce duo si mystérieux. Farhad Khosrokhavar se demande comment « transformer le lecteur en sociologue ». Il veut promouvoir la « sociologie ouverte » et il désire « ériger une sociologie où chacun puisse assumer le rôle de sociologue ». Pour élaborer cette recherche, il a effectué des entretiens approfondis avec des détenus, des surveillants, le personnel carcéral, des intervenants externes, des médecins, des infirmières, des directeurs, des chefs de division… Les entretiens sont semi-directifs puis directifs. Farhad Khosrokhavar n’impose pas son point de vue, mais il propose un ensemble d’interactions, c’est « une vue polythétique du réel ». Le détenu décrit sa propre situation, focalisé sur lui-même, « je » écrasant, où il essaye de dépasser sa condition et donner une image plus globale.

La troisième partie du livre de Farhad Khosrokhavar s’intitule « Pour une anthropologie de la prison ». Farhad Khosrokhavar décrit la complexité de l’ethnicité carcérale. Les surveillants et les détenus ont une relation conflictuelle. À cela s’ajoutent les relations conflictuelles entre les détenus qui ne supportent pas la promiscuité dans la cellule. Farhad Khosrokhavar souligne que les détenus et les surveillants peuvent aussi s’affronter pour des problèmes ethniques. Par exemple, les surveillants d’une origine favoriseraient les détenus de la même origine et ils seraient racistes envers les autres et un détenu peut penser qu’on lui refuse un poste parce qu’il n’a pas la bonne origine. Les Antillais parleraient créole entre eux et les autres détenus se sentiraient mis à l’écart car ils ne peuvent pas dialoguer avec les Antillais. Un détenu qui aurait un conflit avec un surveillant se demande si le surveillant ne l’aime pas parce qu’il a été insolent ou parce qu’il n’a pas la même origine que lui. Les relations et les conflits deviennent alors d’une extrême complexité car il est difficile de démêler l’identité affichée et l’identité refoulée. Il y a plusieurs camps, d’un côté les « dominants » et de l’autre les « dominés ». Un détenu peut être raciste envers un autre détenu car il n’a pas la même teinte de peau, la même carnation, il n’a pas le même accent. À cela s’ajoute la religion. Un détenu peut être d’une origine et se convertir à une religion, il est donc à cheval sur deux critères. Ainsi, les blancs, les noirs africains, les Arabes et les Antillais ont des préjugés les uns envers les autres et à cela s’ajoute la religion, le christianisme ou l’islam. La cohabitation est d’une extrême complexité et il est presque impossible de comprendre cet enchevêtrement de préjugés et de « clichés » : un groupe peut être jaloux d’un autre groupe qui a plus de privilèges ; un détenu peut être vexé si il n’est pas étiqueté dans le groupe qu’il désire; un détenu va rejeter un autre détenu sans le connaître, uniquement parce qu’il n’est pas de la même origine ; un détenu peut rejeter un surveillant parce qu’il a déjà eu à faire à un surveillant de la même origine et qu’il a eu une mauvaise expérience ; les détenus d’une origine peuvent insulter les surveillants de la même origine qui travaillent pour l’administration pénitentiaire en les insultant de « traitres », de « vendus » ou de « balances » ; un groupe d’une origine peut s’allier temporairement à un groupe d’une deuxième origine contre un groupe d’une troisième origine ; un détenu arabe va agir d’une - certaine façon - avec un détenu arabe et différemment avec un détenu blanc et un détenu blanc va agir d’une - certaine façon - avec un détenu noir et d’une autre façon avec un détenu blanc; il ne faut pas oublier de prendre en compte la religion et les conversions… Le communautarisme s’exprime différemment selon si l’on est en prison ou si l’on est « dehors », les lignes et les codes peuvent momentanément bouger, le « nous » et le « eux » peuvent avoir des frontières mouvantes qui déstabilisent les détenus et même les surveillants. Chaque groupe recherche la domination et va discriminer les autres groupes par tous les moyens. La prison est le lieu ultime où des individus de tous les horizons vont cohabiter et créer des rapports de force. Le racisme carcéral est basé sur les rapports de domination en prison et en dehors de la prison, sur la religion, ainsi que sur les préjugés (untel est « cool », untel est « dur », untel est « fainéant »…) et l’Histoire. Chaque groupe a ses complexes conscients et surtout inconscients et veut fuir l’image du « dominé » pour ressembler au « dominant ». Il faut noter la permanence de la sémantique coloniale pour décrire le système de domination carcérale. Farhad Khosrokhavar a décrit avec génie toute la complicité de l’ethnicité carcérale.

Puis Farhad Khosrokhavar s’intéresse au « star system carcéral » et il décrit le profil type du détenu « star » comme Ferrara ou Dumont. Un détenu « star » est avant tout un détenu charismatique qui a construit ses légendes et ses mythes, avec une évasion spectaculaire par exemple. Ce charisme peut opérer autant sur les autres détenus que sur les surveillants. Un détenu « star » est avant tout un détenu séducteur, il séduit les détenus et les surveillants, ainsi que les avocats. Le détenu « star » est un maître dans l’art de la manipulation. Grâce à ce charisme, il peut passer dans les médias, être le sujet d’une émission télévisée ou d’un article de presse et il devient une idole et lorsqu’il change d’établissement, sa renommée le précède. Il est intéressant d’apprendre que les détenus possèdent eux aussi un Panthéon avec des surhommes, des héros, des vedettes … Les islamistes entrent également dans cette dynamique et ils ont aussi des « stars islamistes » comme Mohammed Merah. L’intérêt d’une telle description est de montrer qu’un détenu « star » n’est pas un détenu ordinaire. Il est admiré et jalousé par les autres détenus et il fabrique une dynamique particulière autour de lui. Les détenus et les surveillants vont avoir un comportement particulier en présence d’un détenu « star » et l’administration pénitentiaire doit l’anticiper. Le détenu « star » peut être « calme » et influencer les autres détenus pour que eux aussi soient « calmes », il a le rôle de modérateur, ou à l’inverse, il peut être un fauteur de troubles. Normalement, le surveillant est le détenteur de l’autorité et il doit impressionner le détenu, mais avec un détenu « star », c’est l’inverse. Le détenu « star » a de l’autorité et le surveillant peut plier devant son charisme. Le rapport de force est inversé et le surveillant peut même s’enorgueillir d’être au côté d’un détenu « star ».

Farhad Khosrokhavar nous montre que la prison est un monde à part entière. Les détenus essayent de s’y adapter et d’en apprendre les codes. Les détenus apprivoisent la prison et ils font des comparaisons « obsessionnelles » entre les différentes prisons et ils fabriquent une hiérarchie. Chaque prison a une ambiance et les détenus savent parfaitement lister les différences entre une prison et une autre, comme Fresnes, Fleury ou Clairvaux. Ils se demandent quel est le meilleur ou le pire établissement, le but est de savoir quelle prison est la « moins inhumaine ». Ils imaginent la meilleure prison, si un détenu est très religieux, il va préférer une prison où la direction est très tolérante à l’égard de la religion. Les détenus essayent de trouver la prison la plus humaine, il y a une prison qui sera qualifiée d’ « enfer » et l’autre de « paradis », des prisons sont « mythifiées ».

Farhad Khosrokhavar révèle comment le détenu affronte la gestion de son temps « vide ». Les détenus s’ennuient en prison où le temps ne passe pas et il est un ennemi mortel. Les détenus ne savent pas donner du sens au temps carcéral, ni comment le remplir. Seul dans sa cellule, le détenu est harcelé par l’ennui, il est constamment dans l’attente. On en vient même à regretter la peine de mort qui était finalement « plus humaine » que ce long enfermement et cette « temporalité immobile et vide ». Le détenu est obsédé à l’idée de « tuer le temps » et l’ennui devient le « poison mortel ».

Enfin, Farhad Khosrokhavar parle de la sexualité et du corps en prison. Le détenu peut rencontrer sa femme au parloir, c’est l’amour parloir, les couples peuvent avoir discrètement des relations sexuelles au parloir. Le détenu peut avoir une histoire d’amour avec une femme « dehors » qui peut même se trouver dans un autre pays. Une femme est positive car elle peut assagir le détenu qui rompt avec la délinquance. Autre situation, une surveillante peut également avoir une histoire d’amour avec un détenu. Les détenus peuvent aussi avoir des relations homosexuelles entre eux, une détenue peut très bien rencontrer son mari au parloir et avoir une relation homosexuelle avec sa codétenue. Avoir une relation avec son codétenu permet de supporter plus facilement la dureté de la peine, voire même de vivre quelques instants de bonheur en prison. Même les détenus très religieux parlent de la sexualité. Le corps du détenu souffre et est meurtri, le détenu peut attraper la gale ou le corps souffre d’un entraînement sportif trop excessif (des courbatures, des fractures, des entorses). Le corps est aussi abimé par la prise de drogue car des détenus sont dans un processus d’autodestruction et ils s’automutilent. Pire encore, le détenu peut se suicider. Comment le détenu fait-il pour supporter d’être malade en prison ? Comment appréhende-t-il de pouvoir mourir en prison ? Le surveillant est-il préparé à accompagner un détenu lors de ses derniers instants, proche de la mort ?

Pour conclure, Farhad Khosrokhavar rappelle que la prison est le lieu par excellence de la « haine globale » contre la société. Il est impossible d’être neutre. Il est très difficile pour le chercheur d’étudier les détenus et les surveillants car la prison, « c’est le monde de la distorsion du comportement ». Le détenu a une « distorsion affective » et la relation entre le détenu et le surveillant est une relation « personnalisée » qui n’est pas stable, ils ont un « deal » éphémère et fragile qui fait de la prison de lieu de « l’incertitude relationnelle » par excellence qui mêle amitié, tension et rancœur. À la fin de la lecture de ce remarquable et marquant ouvrage de Farhad Khosrokhavar, le lecteur comprend que la prison casse autant les détenus que les surveillants.

La recherche de Farhad Khosrokhavar n’invente pas, ne révolutionne pas, elle ne cherche pas à imposer au lecteur des nouvelles notions, des nouveaux concepts, des nouveaux mouvements. Elle est encore plus innovante que cela pour le lecteur car elle peint la plus vibrante des réalités. Et la réalité est ce qu’il y a de plus déstabilisant, surtout lorsqu’elle est aussi crue. Farhad Khosrokhavar met à nu la prison, comme personne ne l’avait fait avant lui. À la fin de l’ouvrage, le lecteur est un peu sonné, il ne s’attendait pas à des images aussi réelles, brutes. N’est-ce pas là le but ultime du chercheur ?

 

Pour citer cet articletop


Référence électronique

Marion Chomienne , "Prisons de France. Violence, radicalisations, déshumanisation : surveillants et détenus parlent", Sciences et actions sociales [en ligne], N°13 | année 2020, mis en ligne le date 6 juillet 2020, consulté le 24 septembre 2020, URL : http://www.sas-revue.org/74-n-13/compte-rendu/179-prisons-de-france-violence-radicalisations-deshumanisation-surveillants-et-detenus-parlent

 

Auteurtop


Marion Chomienne
Doctorante en sociologie à l'Université de Montpellier Paul Valéry et membre du CORHIS.
Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

 

Droits d'auteur


© Sciences et actions sociales
Toute reproduction interdite sans autorisation explicite de la rédaction/Any replication is submitted to the authorization of the editors

Vous êtes ici : Accueil Numéro en conception N°13 Compte rendu Prisons de France. Violence, radicalisations, déshumanisation : surveillants et détenus parlent