N°13 | Année 2020 : "Déviances, délinquance, sans-abrisme et mondes de la rue. Classements, déclassements et réactions sociales"

Dossier

Je bois donc je suis.

Pratiques réflexives en recherche et intervention sociale autour des usages d’alcool et du sans-abrisme

Sylvain Beck

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Français

Cet article se propose d’argumenter la nécessité de pratiques réflexives pour les travailleurs sociaux et intervenants sociaux impliqués par les problématiques de personnes associant alcool et sans-abrisme. À partir d’une étude menée pendant un an auprès d’une association parisienne dans un dispositif d’accueil avec alcool pour les personnes sans-abri, il s’agit de mettre en évidence les enjeux sociologiques et les difficultés rencontrés par les travailleurs sociaux et les intervenants sociaux. Partant du constat que l’alcool est majoritairement tabou, souvent objet de conflits dans les équipes et soumis à des représentations sociales et normatives, cet article se focalise sur la dimension réflexive dans le rapport à soi des professionnels et bénévoles avec les usages d’alcool. Dans une société moderne à économie capitaliste, basée notamment sur la culture du vin, il s’agit ainsi d’interroger ce qui « pose problème », en dépassant les cadres normatifs fondés sur des recommandations médicales et hygiénistes. En effet, l’alcool est un produit addictif commun aux sociétés modernes, que ce soit par adhésion ou par rejet de sa consommation, par sobriété ou par excès dans le comportement. Lorsqu’il est associé à la déviance, la délinquance ou au sans-abrisme, l’alcool des personnes sans-abri devient un parangon de stigmatisation et d’exclusion qu’il est intéressant d’explorer avec un regard sociologique dans une approche globale de l’existence de la personne, décalé des approches médicales et psychologiques, souvent hygiénistes et normatives.

English

This paper emphasises the need for reflexive practices of social workers involved with people who have alcoholic and homelessness issues. The methodology is based on a one-year study by a Parisian charity that works on a programme for the authorisation of the use of alcohol in their shelters. This highlights the sociological issues and the difficulties experienced by social workers. It first points out that alcohol is generally a taboo. It often causes conflicts in teams because of social representations and norms. This paper is focused on the reflexive dimension in the personal relation of professionals and volunteers to the use of alcohol. In a modern society with a capitalist economy, based on the culture of wine, it aims to question what constitutes a “problem” beyond the normative frameworks based on medical and hygienic recommendations. Indeed, alcohol is an ordinary addictive substance in modern societies, be it in agreement with, or rejection of the use, or as against behavioural or excessive use. Following this, the use of alcohol by homeless people becomes a paragon of stigmatisation and exclusion, which is interesting to explore with a sociological eye in a global approach to the existence of the person, as opposed to a medical and psychological approach which is often hygienist and normative.

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Mots-clés : sans-abrisme, alcool, existence, réflexivité, travail social

Key words : homelessness, alcohol, existence, reflexivity, social work

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Introduction

L’alcool et le sans-abrisme, une inquiétante familiarité

Alcool et sans-abrisme, des identifications et des pratiques

Plus dure sera la chute. L’usage incontrôlé d’alcool comme parangon de la stigmatisation

Une guerre à l’alcool : un problème de l’hébergement d’urgence

La conception d’un programme d’accueil des personnes avec leur alcool

Conclusion

 

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Introduction

Cet article provient d’une étude réalisée entre juin 2017 et septembre 2018 à partir d’un programme d’accueil et de sécurisation des usages d’alcool en centre d’hébergement et dans plusieurs accueils de jour, mis en place par une association accompagnant des personnes sans-abri sur le territoire parisien. Financée par l’association Aux Captifs, La Libération, cette étude a été réalisée au sein du Centre d’Étude de Recherche Appliquée, dirigé par Anne Petiau, Docteure en sociologie, dans le cadre d’un partenariat entre plusieurs centres de formations sociales et médico-sociale, dont Buc Ressources et le centre de formation Saint-Honoré, au sein duquel j’étais formateur permanent. Au total, douze entretiens formels ont été menés auprès d’une population cible de psychologues et travailleurs sociaux dans quatre associations parisiennes différentes ; quatre personnes directement concernées ont été suivies régulièrement, avec des entretiens informels et des participations à des ateliers (art-thérapie, philosophie) ou des accueils autour d’un café ou d’un repas ; un entretien formel (enregistré et transcrit) a été réalisé avec un homme en post-cure après plusieurs mois de suivi. La participation au processus de recherche par entretien formalisé, enregistré et transcrit, des personnes directement concernées en situation de grande précarité et de vulnérabilité liée à une double problématique d’alcool et de sans-abrisme, demeure une question éthique, méthodologique et épistémologique en suspens. En effet, elle interroge la place de la parole de la personne et les formes de contrôle social qui découlent de l’utilisation du discours à des fins d’enquête par le chercheur qui peut ainsi se trouver dans des enjeux d’opportunisme ou de condescendance. En effet, l’entretien met en scène un rapport de pouvoir entre le chercheur et la personne interrogée que la formalisation ne fait qu’accentuer. Or, une des caractéristiques communes des personnes ayant cette double problématique – alcool et sans-abrisme ‒ est précisément d’échapper à tous les suivis1, la relation et les tentatives de formalisation de leur discours : de manière récurrente, l’alcool produit un sentiment d’impuissance chez les intervenants sociaux2. La plupart des discours et les interprétations des parcours de vie ont donc été reconstruits a posteriori de plusieurs rencontres informelles successives en les recoupant avec les informations échangées avec les travailleurs sociaux, qui ont maintenu leur devoir de discrétion (les psychologues étant soumis au secret professionnel).

Il est à noter que ma position de formateur permanent auprès d’éducateurs spécialisés en formation initiale a permis d’enrichir le recueil de données de manière remarquable. Une douzaine d’entre eux m’ont transmis des informations concernant la relation à l’alcool ou des situations d’accompagnement social et éducatif dans des dispositifs d’accueil et d’hébergement d’une dizaine d’associations différentes sur les territoires parisien et francilien, me permettant d’élargir le champ de vision des pratiques concernant l’alcool et le sans-abrisme. Enfin, deux journées d’étude lors d’un « Forum alcool-exclusion », organisées par l’association Aux Captifs, La Libération, réunissant près de deux cents acteurs de la solidarité et du champ sanitaire en Île-de-France et une réunion au SIAO 75 avec une vingtaine de travailleurs sociaux ont permis de compléter ce panorama. En plus de mes propres prises de notes, cinq interventions de directeurs d’associations, médecin urgentiste et psychologues-alcoologues ont pu être transcrits à partir de vidéos toujours disponibles en ligne.

Cet article situe d’abord les usages d’alcool dans l’histoire, le cinéma, la littérature et dans les usages de la population générale afin de montrer la structuration des représentations liées à l’alcool et à ses effets en termes de chute. Par la suite, il s’agit de présenter quelques résultats de l’étude afin de montrer comment l’interrogation de ces représentations sociales ont permis à certains acteurs de la santé et de la solidarité de changer de regard sur l’alcool en considérant que ce n’est pas nécessairement un problème, mais une solution pour la personne. Il en résulte une prise en compte de la subjectivité de la personne avec son alcool ou sa bouteille comme facteur d’identification et d’outil de travail dans la relation.

L’alcool et le sans-abrisme, une inquiétante familiarité

L’alcool fait partie de la culture, en particulier en France, par la production et la consommation de vin : 2 500 ans d’histoire du vignoble sont enracinés dans les terroirs français. L’alcool est un marché de 19,6 milliards d’euros en 20113, dont 15 milliards dans le seul secteur de la viticulture. En 2008, les ménages français ont dépensé près de 15 milliards d’euros, soit 1% de leur budget aux boissons alcooliques. La filière alcool représente 665 000 emplois. L’alcool est ainsi un facteur de cohésion sociale. Son étymologie, de l’arabe al-khol, poudre d’antimoine servant de fard pour les yeux, est un signe des prémisses de la fête. Il est associé à la convivialité, au vivre ensemble. L’alcool est une « drogue d’intégration » selon Alain Ehrenberg (1992. Il est associé au plaisir : plaisir d’être ensemble, plaisir de se surpasser en maîtrisant sa consommation. L’alcool est ritualisé, c’est un rite pour le passage à l’âge adulte, pour le sentiment d’intégration dans un groupe social, il marque les étapes de la vie (mariages, naissances, communions, etc.) et de l’année (anniversaires, fêtes de fin d’année, pendaisons de crémaillère, etc.). Ainsi, « l'alcool est depuis longtemps inscrit dans nos histoires, celle de notre civilisation et celle plus intime de nos vies » (Batel, 2006, p. 14). Aussi, celui qui ne boit pas d’alcool, l’abstinent, est un individu hors norme qui doit se justifier. Puisque boire fait du bien, crée du lien social, fait partie de l’histoire, de la culture et des rituels de la vie en société, pourquoi ne pas boire ?

Les dimensions culturelles et existentielles des usages d’alcool sont significatives dans certaines créations littéraires et cinématographiques qui mettent en lien l’alcool et le sans-abrisme en tant que déracinement ou absence de chez soi. Ce dialogue extrait du film Casablanca de Michael Curtiz (1942), est particulièrement saillant :

Major Strasser : Quelle est votre nationalité ?

Rick : Je suis un ivrogne.

Captain Renault : Cela fait de vous un citoyen du monde.

La réponse décalée de Rick associe alcoolisme et sentiment d'appartenance dans une identification cosmopolite. Celle-ci traverse le cadre des frontières nationales imposé dans la question initiale. Cette association d’idées est significative de ce que boire veut dire dans une dimension culturelle et existentielle. Boire est ainsi associé à l'identité personnelle, à une identification non pas nationale, comme le lui demande le Major Strasser, mais une identification cosmopolite comme le souligne le capitaine Renault : cela fait de lui un citoyen du monde. Cette universalité de l’alcool est certainement excessive, mais elle n'est pas sans rappeler la figure de Diogène de Sinope, représentant de l'école cynique, comme « existentialiste de l'Antiquité » : « Interrogé sur ses origines, il répondait qu'il était cosmopolite, citoyen du monde : il voulait ainsi s'élever au-dessus des querelles mesquines et étriquées des cités-États et proclamer son indifférence à la vie politique au jour le jour de ses contemporains (…) cette idée de citoyen du monde, du cosmopolite (…) guidé par son esprit, et ne tenant aucun compte des frontières jugées arbitraires, revendique le monde entier pour lui et pour tous les autres êtres humains, se sentant ou voulant partout se sentir chez lui » (Coulmes, 1995, p. 48). Diogène représente la figure hédoniste et cosmopolite, philosophe qui s'identifie aux mendiants et sans-abri en vivant dans un tonneau4. Elle peut donc être articulée avec celle, plus contemporaine, de Rick. À partir de notre étude sur les enseignants français hors de France (Beck, 2015), cette réflexion fait référence à l'expatriation, au sens étymologique du terme : hors de sa patrie, c’est-à-dire en dehors de chez soi. D’un point de vue subjectif, le terme expatriation suggère le manque de sentiment d’appartenance, que l’on retrouve chez les personnes sans chez soi (Girard et al., 2010). De même, les figures romantiques véhiculées d'artistes bohèmes, américains à Paris à l'origine du terme « expatrié » (Green, 2009) structurent un lien existentiel entre l’appartenance, la mobilité et dans une certaine mesure, l’alcool : Henry James (destitué de sa nationalité américaine pour la britannique en 1915) au début du siècle, puis la Lost Generation de Henry Miller ou Ernest Hemingway dans l’entre-deux guerres. Les références à l’alcool sont également prégnantes dans l’œuvre de Jack Kérouac, auteur de Sur la route, considéré comme précurseur de la Beat Generation, héros vagabond en marge de la société, mort à 46 ans dans la solitude et l'alcool après une vie d'errance et de création poétique et littéraire, et Charles Bukowski, dont l'œuvre est marquée par l'alcool, l’errance et la précarité. Cette analogie entre le cosmopolitisme5 de Diogène le cynique, les artistes bohèmes américains à Paris et les personnes sans-abri dans le Paris contemporain structurent, avec une certaine profondeur historique, les enjeux anthropologiques de la relation entre l'homme, l'alcool et la philosophie existentielle comme construction d'un « chez soi », en tant que sentiment d'appartenir à un univers commun.

Dans cette étude, la variété des situations et l'évolution dans l'accompagnement entre la vie à la rue, l'hébergement d'urgence, chez un tiers, à l'hôtel, en centre d'hébergement d'urgence ou de stabilisation, avec ou sans domiciliation, n’a pas permis de fixer une catégorie relative aux seules conditions matérielles. La situation des personnes accueillies est complexe, non seulement sur le plan matériel mais aussi sur le plan psychique. Le terme de Sans Domicile Fixe ou SDF est d'usage courant chez les personnes accueillies dans la mesure où elles ont intériorisé la catégorie de ciblage de leur situation par les politiques publiques de lutte contre les exclusions. Il tend à être remplacé par celui de sans-abri par les professionnels afin de diminuer l'effet stigmatisant de l'étiquette de SDF. Le terme sans-abri est aussi employé par un certain nombre de sociologues, à partir du terme anglais de Homeless qui n'a pas d'équivalent en français, « où la vie se déploie sans Home au double sens du terme de foyer et de chez soi ». Ainsi, il « permet de mobiliser une idée centrale, celle de l'absence d'abri, dans au moins deux sens fondamentaux : l'absence matérielle d'un espace de vie et l'absence du droit à la protection, “à l'abri”, à l'inquiétude sociale que la situation en détresse et d'insécurité sociale devrait susciter » (Girola, 2011, p. 54).

Nous proposons d'utiliser plutôt l'expression de « personne sans chez soi », car elle nous semble refléter davantage la relation avec les personnes rencontrées par les professionnels et bénévoles dans le cadre de notre étude. Il ne s'agit donc pas d'une manière d'étiqueter les personnes rencontrées, mais de signifier la nature d'une relation instaurée entre les différents acteurs. En effet, en l'absence de mot français pour désigner le Home, elle oriente davantage la réflexion sur le chez soi que sur le foyer, donc sur les conditions existentielles, plutôt que sur les conditions matérielles. Le terme Home en anglais est également utilisé en sociologie des migrations internationales pour étudier les sentiments d'appartenance, nationale, ethnique ou communautaire. Cette expression recouvre donc une approche plus globale de la personne, car le chez soi est en lien avec la notion d'habiter : son corps, sa maison, son quartier, etc. Le chez soi est le lieu où l'on se sent bien, dans son intimité, qui inclut aussi la dimension citoyenne, psychique et spirituelle de la personne en lien avec les principes du Housing First (un chez soi d'abord) « Ce n’est pas seulement d’un toit dont ont besoin les personnes pour se rétablir et aller mieux, mais d’un “chez soi ”, intégré dans la cité, qui procure intimité, sécurité et stabilité… bref, un véritable logement comme tout un chacun, et pas seulement un hébergement ou un abri » (Girard et al., 2010, p. 148). L'expression de chez soi permet donc, non seulement, de retourner le stigmate, mais surtout d'identifier les professionnels et bénévoles aux personnes accompagnées, et inversement, en posant la question existentielle commune : « qui suis-je ? Où je me sens chez moi ? ». Il s'agit de se mettre au niveau de la personne dans son existence, sans barrière de distinction, matérielle, administrative ou morale : le chez soi se construit à partir d'une histoire, personnelle, familiale et sociale. C'est un lieu indéterminé, dont la représentation évolue et s'interroge constamment.

La dimension existentielle de l’usage d’alcool se trouve condensée dans la phrase de Marguerite Duras, autrice de romans célèbres adaptés au cinéma (Hiroshima mon amour, 1959 ; L’amant, 1992), dans une interview de Bernard Pivot en 1984 dans l’émission Apostrophes lorsqu’elle lui répond à propos de ses consommations excessives d’alcool et de ses multiples cures de désintoxication6 :

On boit parce que Dieu n’existe pas.

Écrivaine née au Vietnam en 1914, durant la colonisation de l’Indochine française, fille d’instituteurs dans la coopération française à l’étranger, sa littérature et sa langue d’écriture sont marquées par une identification métisse (Bouthors-Paillart, 2002), qui nous avait inspiré quelques analyses sur la recomposition identitaire au cours de nos premières enquêtes sur les enseignants français au Maroc (Beck, 2010). Le lien entre usages d’alcool et sens de l’existence s’inscrit donc dans ce rapport à une entité supérieure, souvent représentée et structurée par un Dieu unique dans les religions monothéistes. Les organisations d’entraide comme les Alcooliques Anonymes reposent notamment sur le principe de reconstruction d’un Dieu conçu par soi-même, en tant que puissance supérieure pour retrouver la raison et donc la maîtrise de ses consommations d’alcool. Cette puissance supérieure passe notamment par l’identification et la constitution de réseaux de sociabilité.

Afin de rester dans des termes sociologiques et d’éviter les écueils psychologiques de l’intimité7, il s'agit de distinguer une identité profonde, ontologique, chargée d'angoisse, et une identité sociale, concernant la présentation de soi. Lorsque j’ai demandé à Robert8 comment il allait se présenter à l'équipe des appartements thérapeutiques après trois années d'accompagnement au dispositif d’accueil de jour avec alcool, et trois mois d'abstinence en cure de sevrage et post-cure à l'hôpital, il a répondu par cette nécessité :

-« Pff... je suis SDF. Si je retourne en ville, je rebois... je ne sais vraiment pas en fait... ».

-« Tu ne sais vraiment pas ce que tu vas dire ? »

 Ouais... Être entouré, me resociabiliser... »

Alcool et sans-abrisme, des identifications et des pratiques

Comment se présenter, s’identifier lorsque le quotidien de la vie sociale est marqué par une addiction, en particulier un produit aussi commun que l’alcool ? En tant que chercheur, je me suis trouvé face à mes propres usages d’alcool, révélant peu à peu les difficultés de l’enquête :

« Le plus difficile lorsqu’on étudie sociologiquement l’alcool et l’alcoolisme est sans doute de se défaire du jugement moral et des évaluations pratiques. Le thème est surchargé de jugements a priori, d’idées toutes faites, de “prénotions” comme disait Émile Durkheim et de jugements de valeur. » (Gaussot, 2004 p. 7)

Le sentiment d’impuissance évoqué par les intervenants sociaux et les personnes directement concernées par l’alcool mêle donc des représentations divergentes structurant les usages. Il s’agit notamment d’interroger le regard médical qui consiste à diagnostiquer un « problème » avec l’alcool pour des raisons de santé. Il s’agit aussi d’interroger le discours de l’œnologue sur le goût pour satisfaire à la morale. De même, il s’agit de rompre avec le discours festif prônant la convivialité et la désinhibition. Il ne s’agit pas de relativiser les difficultés liées à l’alcool, ni de les surestimer, mais de souligner que le problème de l’alcool est avant tout le fait d’être omniprésent dans la vie sociale des sociétés modernes. La question serait donc plutôt :

« Comment ne devient-on pas alcoolique ? » (Gaussot, 2007, p. 9)

Il s’agit donc de resituer la personne alcoolique et sans-abri dans sa fonction sociale, une figure emblématique servant de repoussoir : stigmatisation de l’autre monstrueux, celui auquel on ne ressemble pas, auquel on ne s’identifie pas, sauf éventuellement l’artiste alcoolique qui échappe au jugement moral et au regard médical. J’ai eu moi-même, brandie par ma mère et ma sœur comme une épée de Damoclès, la figure d’un oncle décédé dans la solitude à l’âge de soixante ans, des suites d’une cirrhose dans un squat après avoir coupé tous les liens familiaux.

« L’alcoolisme est alors en ce sens mais en ce sens seulement une maladie (au sens de Claudine Herzlich, 1969) : c’est l’abolition de la contrainte du mode de vie ordinaire et de la participation commune à la société. C’est une “maladie honteuse” destructrice du lien social, dégradante, désocialisante, stigmatisée ; mais c’est aussi une “maladie comme les autres” à comprendre et à soigner ; et c’est enfin une “maladie sacrée » source/signe de libération, de multiplication de soi et de création” » (Gaussot, 2004, p. 13).

Des distinctions sont progressivement opérées, entre l’alcool, synonyme de drogue, c’est-à-dire de dépendance mais surtout d’exclusion sociale et de mort, et le vin symbole d’intégration, de sociabilité, de convivialité, symbole de paix, de pacification, de fraternité : « Le vin est riche de sens, à la différence de l’alcool relativement assez pauvre en signification » (Gaussot, 2004, p. 18). Le vin recouvre effectivement une culture ancestrale, symbole de vérité : In vino veritas est, disait Pline l’Ancien (Ier siècle après J.-C.), structurant ainsi les représentations sur les bienfaits du vin pour l’activité psychique. Il est associé à Dieu par le sang du Christ dans la religion chrétienne. Il symbolise le terroir, la culture de la terre dans une certaine noblesse et un éloge du bon goût. La distinction est ordinaire entre un Pommard, onéreux et réputé pour son bon goût et une bouteille de La villageoise, bon marché, et vendu dans des bouteilles en plastique comme le vinaigre dont il a la réputation d’avoir le goût. Le boire distingue les milieux sociaux et les territoires. Selon les régions de France, d’autres alcools vont prendre cette même signification : la bière dans le Nord de la France et en Alsace (avec ou sans Picon), le cidre et le calvados en Bretagne et en Normandie, le génépi en Savoie, le cognac, le pastis, le rhum arrangé, etc., autant d’alcools qui marquent des identités régionales ou locales, voire des modes d’individuation avec toutes les formes de cocktails et autres mélanges possibles et imaginables, avec une distinction entre le prestige d’un produit artisanal (voire issu de l’agriculture biologique) et la vulgarité d’un produit industriel (dont la 8.6 ou le Vodka-Red Bull sont certainement les plus significatifs).

Ainsi, l’alcool est-il un objet de distinction anthropologique entre « eux » et « nous », ceux qui consomment avec modération et ceux qui consomment de manière excessive ; ceux qui consomment à l’heure de l’apéro, entre amis, chez soi ou en terrasse d’un café, et ceux qui consomment seuls ou en groupe, dans la rue, sur un banc, en buvant au goulot de la bouteille. La limite ne se situe pas dans la fréquence et la quantité, mais dans la manière de boire et le comportement associé : « La figure de l’alcoolique (ou plutôt de l’ivrogne) incarne dans sa chair, son comportement et aussi son histoire et surtout son destin les conséquences de la démesure, de la déraison, du “laisser-aller”, de la dimension éthique. C’est sans doute pourquoi il occupe une place si importante dans l’imaginaire du buveur sobre et qui prétend le rester sans être toujours tout à fait sûr d’avoir assez de “volonté” » (Gaussot, 2007, p. 39). Le paradoxe de l’alcool peut donc se traduire de cette manière : la même substance peut intégrer et exclure socialement en fonction des usages et des pratiques. Aussi, c’est l’image de la maîtrise de sa consommation d’alcool qui peut caractériser la limite entre norme et déviance, entre intégration et exclusion sociale (Roquet, 2001). S’esquisse déjà une distinction des approches entre une vision quantitative des consommations d’alcool et une vision qualitative des manières de boire. L’alcool est tellement ancré dans les croyances collectives comme vertu et dans les relations sociales comme support à l’intégration sociale que la déconstruction de son usage en est devenue difficile. Pourtant, c’est aussi un facteur de chute sociale, de stigmatisation et d’exclusion.

Plus dure sera la chute. L’usage incontrôlé d’alcool comme parangon de la stigmatisation

La consommation d'alcool, lorsqu’elle est jugée excessive, ainsi que le sans-abrisme, sont généralement perçues comme une « chute », dans la mesure où elle reflète cette absence de volonté et, par là-même, une absence de pensée, un désir, une pulsion à laquelle l’individu « se laisse aller » (Gaussot, 2004). La réflexivité de l’usage du produit par les intervenants sociaux paraît indispensable dans l'accompagnement, car il y a une double identification possible, par la situation de sans-abrisme (Girola, 2016) et leurs consommations d'alcool. D’une part, l’image de la « chute » reflète la stigmatisation de cet autre monstrueux (Gaussot, 2004) : celui qui est « tombé » dans l’alcool, qui a « plongé », dont le corps est marqué par des tremblements, des hallucinations, des pertes de mémoires, des black-out, la cirrhose, des crises de démence ou de manques pouvant aller jusqu’à l’épilepsie, le delirium tremens avec un risque vital. L’alcoolique est la figure monstrueuse à laquelle personne ne veut ressembler : « (Dans les enquêtes de population générale) Les consommateurs se représentent la “consommation modérée” d'une façon parfaitement subjective compte tenu des limites extrêmement larges, variant du simple au décuple, de la définition qu'ils en donnent (quelques verres par semaine à quelques litres par jour). Mais surtout, ce jugement est comparatif aux représentations qu'ils se font des autres consommateurs et tend à relativiser leur propre situation par rapport à l'alcool. Chacun et chacune semble avoir son “alcoolique” de référence, dont il peut se différencier de façon rassurante puisqu'il considère consommer moins ou mieux » (Batel, 2006, p. 29). Telle peut être interprétée la fonction de mon oncle dans mon parcours de vie, mais aussi celle d’écrivains comme Kérouac et Bukowski ou de travailleurs saisonniers au long cours rencontrés durant ma jeunesse lors de mes années de travail précaire, de voyages et de construction de soi : des figures de référence à éviter.

La représentation de la chute jusqu’à l’agonie des personnages se fige dans la déchéance épique du delirium tremens dans L’assommoir de Zola. L’un des personnages principaux, Coupeau, souffrant, hurlant, tremblant de manière mécanique, gigotant sans fin dans sa chair, dans ses muscles et dans ses os, cette image reste ancrée comme représentation négative de l’alcool dans la culture française à travers les programmes scolaires. Elle accentue la peur et la décadence associées à l’alcool et la précarité. C’était d’ailleurs le projet littéraire de Zola, dans une lettre du 13 février 1877 au directeur du Bien public, affirmant ainsi la part de responsabilité de la société dans l’ivrognerie des individus :

« Fermez les cabarets, ouvrez les écoles ». L’ivrognerie dévore le peuple. (…) J’ajouterai encore : assainissez les faubourgs et augmentez les salaires. La question du logement est capitale ; les puanteurs de la rue, l’escalier sordide, l’étroite chambre où dorment pêle-mêle les pères et les filles, les frères et les sœurs, sont la grande cause de la dépravation des faubourgs. Le travail écrasant qui approche l’homme de la brute, le salaire insuffisant qui décourage et fait chercher l’oubli, achèvent d’emplir les cabarets et les maisons de tolérance. Oui, le peuple est ainsi, mais parce que la société le veut bien » (Zola, 1983, p. 501).

Dans leur étude qualitative de population générale sur les représentations et les pratiques de l’alcool, Ancel et Gaussot (1998) montrent que les personnes qui boivent seules sont particulièrement étiquetées comme ayant un problème avec l’alcool. De même, les personnes qu’ils ont alors interrogées ont tendance à évoquer l’exemple d’une personne dans leur entourage dont ils estiment avoir des consommations excessives d’alcool, et qui limitent leur propre consommation. Spontanément, l’alcoolique est souvent un autre qui a des problèmes. C’est celui qui boit plus que soi-même et s’il boit, c’est parce qu’il a des problèmes alors que soi-même n’en a pas. Les auteurs en extraient trois profils distincts qui suscitent différentes réactions : le rejet lorsque les consommations d’alcool induisent des comportements inadaptés (agressivité), la compassion lorsque les difficultés personnelles paraissent flagrantes et l’admiration lorsque la consommation d’alcool induit une créativité artistique ou des comportements euphoriques et joyeux. Le changement de représentation demande donc un effort de réflexivité : envisager l’alcool de l’autre comme un problème pour soi-même est le produit d’une transformation de soi en modifiant ses propres représentations. Alcool et sans-abrisme ne sont pas systématiquement liés, mais l’association des deux est commune avec un lien de cause à effet, qui est réducteur.

L’engouement pour l’alcool pourrait faire oublier que ces petites molécules, si petites qu’elles s’infiltrent dans toutes les cellules du corps, expose à la maladie alcoolique celui qui en fait usage. Dans le secteur médical, les consommations excessives d’alcool ne sont plus perçues comme un vice, mais comme une maladie depuis le XVIIIe siècle. Ainsi, dans « la famille, les parents, les enfants, les frères et sœurs, mais aussi les amis, les connaissances et les collègues de travail... On estime que, derrière chaque malade de l'alcool, quatre personnes en moyenne sont touchées. Ainsi, on considère que si 5 millions de Français présentent une consommation inappropriée d'alcool, 20 millions d'entre eux en ressentent les dégâts collatéraux » (Batel, 2006, p. 156). Autrement dit, la probabilité est forte que les travailleurs ou intervenants sociaux connaissent une personne de leur entourage, ou ayant eux-mêmes, un des usages d'alcool nocifs ou à risque, si ce n’est causant des dommages9. Parler d’alcool, c’est parler de soi. Il en est de même pour l’auteur de cette étude 10. C’est pourquoi le sujet de l’alcool est souvent difficile à aborder car il concerne l’intimité. Durant l’enquête, certaines travailleuses sociales ont évoqué l’ambivalence de ce que l’alcool renvoie, notamment aux personnels peu formés à la réflexivité. La catégorisation est toujours problématique et nécessite une réflexion de fond pour désigner une situation. Pour définir une situation, la tradition sociologique de l'école de Chicago s'appuie sur le principe que ce sont les acteurs de la situation qui la désignent avec leurs termes. Or, pour comprendre la situation de l’autre avec l’alcool, il paraît nécessaire d’être soi-même conscient de son propre usage du produit.

Ce n’est pas un choc de la rencontre, comme un « choc de la différence », mais au contraire, l’accompagnement des personnes sans chez soi par l’accueil et l’accompagnement des usages d’alcool peut donc s’orienter vers une anthropologie réflexive car chacun est renvoyé à une double ressemblance, comme un double « choc de la ressemblance » (Girola, 2016), ce n’est pas la différence avec l’autre qui choque, mais sa ressemblance, par ce qui résonne. L’alcool de l’autre est ce que le soi ne voudrait pas devenir, dans l’incertitude du risque de ce devenir pour chacun. L'association d'une conception large des usages de l'alcool et du chez soi interpellent la réflexivité par la possibilité d'une reconnaissance mutuelle, une identification dans une commune humanité, sans nier les différences de statut social, de rapport de pouvoir et la précarité économique.

Une guerre à l’alcool : un problème de l’hébergement d’urgence

Deux dynamiques se dégagent dans la manière dont le secteur Accueil-Hébergement-Insertion (AHI) fait face à la question de l’alcool. D’une part, on peut parler de « guerre à l’alcool11 » étant donné les pratiques de stigmatisation et d’exclusion que représentent la consommation de ce produit et la violence des conflits qu’elle engendre à l’entrée des centre d’hébergement d’urgence. D’autre part, un sentiment d’impuissance est exprimé par les intervenants sociaux. L’accompagnement des personnes avec une double problématique composée d’un parcours de rue et d’importantes consommations d’alcool requiert beaucoup de temps et une prise en compte spécifique de la singularité de chaque situation. L’analyse sociologique est elle-même mise en déroute par l’impossibilité de monter en généralité, tant les situations sont singulières et instables. Tout se passe comme si l’alcool remettait en question tous les cadres normatifs : de l’accompagnement, des représentations sociales du produit, et même de la pensée. Or, le paradoxe réside dans le fait que ces usages sont, dans une certaine mesure, eux-mêmes inscrits dans la culture et l’économie française. On peut ainsi comprendre que les professionnels se sentent démunis, d’autant plus dans un secteur de l’Accueil-Hébergement-Insertion qui repose sur le principe de l’urgence sociale, en offrant souvent plus (de confort, d’accompagnement, de durée d’hébergement) à ceux qui ont plus (de ressources financières, d’étayages, de projets)12. Le secteur de l’hébergement apparaît comme un ensemble de dispositifs hiérarchisés qui contrôlent les flux et sélectionnent les entrées en hiérarchisant les individus qui se présentent à leurs portes, de manière plus ou moins arbitraire : « Le paradoxe est de voir que, dans cet univers, la densité de l’encadrement social proposé est inversement proportionnelle aux difficultés rencontrées par les populations » (Soulié, 2000, p. 220). L’encadrement est souvent constitué de « gardiens » (parfois d’anciens sans-abri), ou de « surveillants » peu qualifiés.

La conception d’un programme d’accueil des personnes avec leur alcool

Parmi les acteurs qui ont été précurseurs pour poser les jalons d’une réduction des risques alcool, on peut citer Micheline Claudon13, psychologue-alcoologue à l’hôpital Bichat à Paris. Depuis trente ans, elle fait le constat que les patients hospitalisés ne demandent pas de soin, notamment par leurs représentations de ce qu’est un ou une alcoolique. Ce constat l’a menée à être à l’origine d’une des premières équipes de liaison, pour rencontrer les patients là où ils étaient, c’est-à-dire dans les lits d’hospitalisation. Les patients disaient avant tout « je ne suis pas alcoolique, moi c’est différent ». Après plusieurs années, Micheline Claudon et son équipe se sont rendu compte que les patients ne refusaient pas seulement le soin, mais la représentation même de ce qu’était un ou une alcoolique. Autrement dit, la maladie alcoolique est vécue comme un stigmate qui peut générer une absence de demande de soin. Ainsi a émergé l’idée d’aller rencontrer la personne « là où elle en est » ; c’est-à-dire qu’il s’agissait pour le médical d’aller rencontrer la personne, plutôt que de l’enfermer dans une pathologie. C’est ce que préconise, aujourd’hui, la Société Française d’Alcoologie (SFA), à l’adresse des médecins généralistes. Il s’agit d’apprendre à mieux connaître la personne et, plutôt que d’être dogmatique en visant soit l’arrêt, soit la réduction des risques, de proposer des programmes pouvant se succéder dans son histoire, en fonction des besoins. Ainsi, peut-être, à un moment donné, une personne aura-t-elle besoin d’une hospitalisation, puis d’un temps de pause, etc.

Pour François Le Forestier, chef de projet à l’origine du Programme Marcel Olivier (PMO), co-construit avec Micheline Claudon et l’hôpital Bichat, l’enjeu était d’aller vers des personnes qui ont des consommations d’alcool importantes, que les équipes de maraude avaient tendance à éviter. Il s’agissait donc de se donner les moyens d’aller à la rencontre de ces personnes pour éviter leur isolement, et de travailler en articulation avec les acteurs de l’addictologie et du secteur hospitalier. En 2008, un travail avec Marco Russo a été initié à partir de son expérience de travailleur-pair et de travailleur social, pour accompagner les équipes de maraudes à mettre en œuvre « l’avance de la parole ». Il s’agissait de retracer des parcours souvent complexes avec le risque que le fil se rompe, d’apporter un étayage relationnel pour permettre à la personne accompagnée de retrouver du sens dans ses démarches. Pour l’équipe de l’association Aux Captifs, La Libération, aider la personne à retrouver du sens à son existence est fondamental. Cela s’inscrit dans l’esprit des Captifs et de son fondateur, le père Giros, qui allait vers les personnes avec les « mains nues », c’est-à-dire sans rien apporter de plus que le fait d’aller vers et d’être avec la personne. Ainsi, selon François Le Forestier, l’objectif est d’articuler un parcours social et sanitaire avec des étayages relationnels, qui vont permettre à la personne de retrouver du sens à son existence. Une convention de partenariat a été signée avec l’hôpital Bichat pour construire un programme de formation pour les salariés et les bénévoles. En 2016, une psychologue-addictologue de liaison a été recrutée, à la suite du travailleur social addictologue qui avait un Diplôme Universitaire (DU). Celle-ci intervient en soutien des maraudes et des accueils de jour. Le programme transversal permet d’avoir une ressource partagée sur les différents lieux d’accueil. Enfin, une fonction de référent-alcool a été confiée à des bénévoles ; ceux-ci garants de la prise en compte du sujet alcool dans le service où ils sont. L’objectif de l’Espace Marcel Olivier (EMO) lors de sa création en 2016 était ainsi de pouvoir continuer de soutenir les personnes hébergées dans des logements ou des structures adaptées qui, finalement, se retrouvaient souvent isolées. Les Groupes d’Entraide Mutuelle (GEM) ont constitué une source d’inspiration en ce qu’ils permettent, dans le secteur de la psychiatrie, un recouvrement de l’estime de soi et le développement de la capacité d’agir des personnes, dans un lieu non médicalisé, où l’on se sent « chez soi ».

L’évolution vers la réduction des risques alcool oriente l’équipe vers un accueil avec alcool, dit « accueil bistrotier », c’est-à-dire avec des consommations d’alcool autorisées dans les locaux. Selon les termes du chef de projet, l’activité se rapprocherait ainsi de celle d’un CAARUD-Alcool. Bien que la tranche horaire du matin ne soit pas idéalement adaptée pour des personnes qui ont passé la nuit dehors, qui prennent des médicaments le soir pour s’endormir ou sont hébergées dans des conditions difficiles, le projet travaillé avec le consultant en « picologie », Matthieu Fieulaine, vise à créer un lieu de réduction des risques qui soit une référence en termes de réduction des risques alcool. Il s’agit de mettre en œuvre l’approche de réduction des risques en permettant les consommations d’alcool sur place et de les utiliser comme support à la relation. Le changement d’approche induit un changement des représentations : les personnes sans domicile ne sont plus qualifiées « alcoolodépendantes » mais de personnes sans chez soi « ayant des usages d’alcool ». Ce changement de représentations initie une conversion de l’approche des professionnels. C’est ainsi que, progressivement, le projet a évolué d’une prise en charge de l’alcool visant l’abstinence vers une prise en compte de la personne là où elle en est avec ses consommations d’alcool. Notons que bien que l’équipe se forme et soit soutenue dans cette démarche, la mise en œuvre rencontre un certain nombre de freins, sur lesquels nous reviendrons. La partie suivante montre que cette prise en compte de la double problématique – alcool et sans-abrisme – est une innovation sociale dans le champ sanitaire et social.

Avec une évolution vers un accueil bistrotier pour personnes sans abri sur le principe « d’accueil et sécurisation des usages d’alcool » plutôt que de réduction des risques et des dommages, le programme de l’association repousse les limites normatives de l’accompagnement médico-social en affrontant la « peur sécuritaire, qui pousse à l'intolérance aux anomalies, car elles sont prises comme signe de dangerosité et de risque ». Certes, sur le plan organisationnel, la coordination des rôles thérapeutiques de chacun reste parfois conflictuelle. Les enjeux de place, de rôle et de disciplines perdurent, parfois au détriment de la prise en compte réelle des personnes. Mais les équipes sont prises dans un ensemble plus large, sur le plan politique, en tension avec des coupes budgétaires et une tendance à un contrôle social qui tend à une normalisation pour satisfaire des exigences de productivité et de rentabilité dans lesquelles le processus d’individuation est mis à mal. Les logiques d’urgence persistent, alors que la stabilisation des parcours et la relation dans la durée seraient des manières de connaître les personnes et de leur reconnaître une existence. Le programme d’accueil avec alcool est donc ce dispositif interstitiel (Demailly, 2011 qui se propose d’aller vers des personnes à l’encontre desquelles les autres intervenants sociaux ne vont pas. Proposer ainsi de l’alcool comme support à la relation pour aller chercher la personne là où elle en est avec ce produit, est une manière de réduire les risques pour les personnes. C’est alors l’association qui prend un risque : celui d’être différente, mal comprise car en dehors des normes de pratiques du travail social. C’est le risque de faire un pari éthique dans une société de plus en plus normative qui relègue les plus vulnérables aux portes des établissements parce que leur problématique demande un effort réflexif aux travailleurs et intervenants sociaux pour lesquels les pouvoirs publics ne donnent pas des moyens suffisants pour leur accompagnement14.

Conclusion

Cet article vise avant tout à ce que les usages d'alcool des personnes sans abri ne soient plus considérés comme un tabou. Il fait état d'une « prise en compte radicale de l'humain » dans la mesure où les consommations d'alcool constituent une cause profonde des difficultés d'accompagnement des personnes sans abri. Le terme « radical » est relatif à la racine, à l'essence des difficultés de l'accompagnement de certaines personnes, fréquemment stigmatisées dans le secteur AHI. En effet, il ne faut pas de généraliser les consommations d'alcool à l'ensemble des personnes sans abri puisque « une personne sur cinq est dépendante à l'alcool » (Chauvin et Laporte, 2010). Mais il s’agit de considérer qu'elles sont une réponse à une logique de survie comme une expérience de la rue faite d'une succession d'épreuves :

« La notion de carrière de survie rendra compte de la totalité de l'expérience sociale du SDF, expérience extraordinaire, tout entière centrée sur la résolution des problèmes les plus triviaux » (Pichon, 2007, p. 53).

La prise en compte des consommations d'alcool renvoie à des questions existentielles pour la personne accompagnée et les professionnels et bénévoles qui l'accompagnent, c'est-à-dire le sens de son existence. Notre enquête, centrée sur un programme d’accueil avec alcool, a révélé des difficultés dans la mise en œuvre de cette pratique et montré que cette posture, pour innovante qu'elle soit, s'inscrit surtout dans une certaine idée de l’accompagnement social et éducatif qui met « la priorité de la relation sur la prestation dans l'accompagnement global des personnes à la rue », selon les termes d’un des responsables de l’association. Il s’agit en particulier de la prise en compte de leur dimension spirituelle et affective, avant même leurs besoins matériels, ce qui inverse la hiérarchie classique des besoins selon Maslow. C’est pourquoi, cet article s’est focalisé sur les pratiques réflexives, afin de reconstruire le travail de transformation des pratiques à partir du changement de représentations. En effet, le programme d’accueil et sécurisation des usages d’alcool articule un accompagnement socio-éducatif et sanitaire, la plupart du temps en complément d’un parcours de soin, mais également un accompagnement spirituel. Cette conception de l'humain prend en compte la dimension existentielle de la personne (Gaberan, 2003). Elle se situe au cœur des enjeux entre émancipation et contrôle social qui bordent l’action sociale et médico-sociale et dont les pratiques réflexives permettent de situer le problème en redéfinissant la situation. Lorsque l’alcool est une composante de l’existence de la personne, la privation ou l’interdiction est, au même titre que l’incitation, un enjeu vital.

 

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Notestop


1. Lorsque j’ai fait relire cet article à l’un de mes anciens étudiants, concerné par la question de l’alcool et autres stupéfiants, abstinent depuis plusieurs années, il m’a proposé ce titre : « je bois, donc je fuis ». J’ai choisi de conserver la formulation « je bois, donc je suis », en référence au cogito cartésien afin de mettre en évidence le caractère existentiel de certains usages d’alcool qui sont souvent stigmatisés comme étant problématiques pour la personne directement concernée alors même que le produit fait partie intégrante de son existence.

2. Durant l’entretien avec Robert d’une heure, enregistré pendant sa cure pour aborder son parcours de vie et son accompagnement par les intervenants et travailleurs sociaux, plusieurs silences, de dix secondes à une minute trente ont jalonné la discussion. Celle-ci s’arrêtait sur la difficulté : ce « combat de tous les jours » qu’il menait contre l’alcool. Car pour lui, l’abstinence, c’est « zéro ». C’est rien. C’est le vide. En ce jour d’été, quelques heures avant le match de l’équipe de France en demi-finale de la coupe du monde de football en 2018, je me sentais moi-même absorbé par un vide, une absence, happé par une angoisse que traduisait un profond ennui. Et pourtant, être là, ensemble dans les silences, l’angoisse et l’ennui, sans chercher à combler le vide, n’était-ce pas un minimum à partager ? Fallait-il combler ce vide ? Je décidais de me familiariser avec les silences malgré l’angoisse qu’ils suscitaient, car « l'angoisse est un souci de luxe pour ceux qui n'ont pas de soucis » (Jankélévitch, 2017, p. 60). Lors de notre entretien formel, c’est-à-dire enregistré et transcrit, les principaux soucis de Robert étaient l’ennui qu’il redoutait à l’hôpital car « [son] voisin de chambre ne parle pas » et son prochain entretien pour une place en appartement thérapeutique, qui l’inquiétait. Finalement, nous avons donc parlé de choses concrètes, rattachées au présent, en essayant de se projeter dans un avenir proche et plus lointain, plutôt qu’à un passé d’usages d’alcool contre lequel il semblait lutter avec ardeur. Nous avons donc cherché le lieu de rendez-vous, transformant l’entretien sociologique en entretien d’accompagnement socio-éducatif.

3. [http://www.alcool-info-service.fr/alcool/consommation-alcool-france/culture-alcool-consommationvin#].

4. Qui aurait plutôt été une jarre, mais le mythe a retenu ce symbole associé au vin.

5. Pour le lien entre cosmopolitisme et travail social, voir notre article dans cette même revue (Beck, 2018).

6. [https://www.lemonde.fr/televisions-radio/article/2016/11/24/tv-duras-et-pivot-un-entretien-suspendu-dans-le-temps_5037473_1655027.html].

7. La réflexivité revendiquée ici n’implique pas un récit de soi livrant des informations sur le parcours biographique. Ce serait l’écueil d’un discours psychologique portant le risque d’interprétations excessives sur le rapport intime à soi. Il ne serait pas non plus opportun de faire état de la fréquence et de la quantité d’alcool consommée. La mesure quantitative crée le risque d’une comparaison peu pertinente entre individus et de jugements erronés. Dans une démarche réflexive, il est préférable d’évoquer les consommations en termes qualitatifs (voir note 10).

8. Le prénom est anonymisé.

9. Nous parlons d’usages et non de consommation, afin de mettre en évidence la dimension qualitative « pour désigner l'ensemble des comportements de consommation de [cette] substance sans présager de l'intensité et des significations de cette pratique (de l'expérimentation à la dépendance et à l'usage nocif) (…) Cette sémantique tranche singulièrement avec le terme [alcoolique], qui confère à l'usager le statut de délinquant et de malade, qu'il faut surveiller, punir et soigner[9] » (Peretti-Wattel et al., 2007, p. 2).

10. Dans une approche réflexive, je caractérise aujourd’hui mon rapport à l’alcool (principalement du vin et de la bière) par des consommations à fréquence régulière par habitude, en quantité parfois excessive lors de moments de convivialité. Ces usages font suite à un processus de socialisation et d’apprentissage du goût au cours de l’adolescence. Mon rapport à l’alcool peut ainsi s’apparenter à des usages à risques. En diminution qualitativement mais pas nécessairement quantitativement, ils ont pu être nocifs ayant déjà provoqué des dommages matériels et sociaux dans mon existence. Les conséquences paraissent désormais anecdotiques car la lecture et l’analyse sociologiques - notamment autour de la place de l’alcool et autres comportements liés aux addictions dans la recherche de soi - se sont substituées comme réponse à une sensation de vide existentiel.

11. L’usage de ce terme s’inspire des travaux d’Anne Coppel qui parle de « guerre à la drogue » par l’interdiction, la prohibition et la répression, plutôt que l’acception et la régulation. Voir Coppel (2017). 

12. Cet « effet Mathieu » que Julien Damon (2002) retrouve dans le fonctionnement du secteur de l’hébergement. 

13. Les noms des acteurs publics ne sont pas fictifs dans la mesure où les propos ont été rapportés publiquement lors des journées d’études en juillet et octobre 2017, en partie disponibles en ligne.

14. Voir les alertes de la Fédération des Acteurs de la Solidarité : [https://www.federationsolidarite.org/champs-d-action/hebergement-logement/8659-chrs-des-baisses-budg%C3%A9taires-pour-toutes-les-structures].

[https://www.20minutes.fr/societe/2549263-20190625-associations-alertent-coupes-budgetaires-certains-centres-accueil-abri].

 

Pour citer cet articletop


Référence électronique

Sylvain Beck, "Je bois donc je suis. Pratiques réflexives en recherche et intervention sociale autour des usages d’alcool et du sans-abrisme", Sciences et actions sociales [en ligne], N°13 | année 2020, mis en ligne le date 6 juillet 2020, consulté le 24 septembre 2020, URL : http://www.sas-revue.org/72-n-13/dossier-n-13/183-je-bois-donc-je-suis-pratiques-reflexives-en-recherche-et-intervention-sociale-autour-des-usages-d-alcool-et-du-sans-abrisme

 

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Sylvain Beck
Docteur en sociologie. Formateur-chercheur, IRTS-IDS Normandie (Rouen)
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