N°15 | Année 2021 : "Les sciences sociales face à la pandémie, entre nouvelles et vieilles marginalités en Europe. Un regard croisé à travers les réalités italiennes"

Introduction

Les sciences sociales face à la pandémie, entre nouvelles et vieilles marginalités en Europe. Un regard croisé à travers les réalités italiennes

Anna Elia, Walter Greco

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La pandémie est l’événement historique qui a réussi en moins de vingt-quatre mois à bouleverser le monde entier, obligeant en grande partie l’espèce humaine à revoir ses propres certitudes sur le rapport homme/science/nature. Face à un tel bouleversement, les idées qui s’étaient consolidées au cours de cette longue période que nous appelons modernité se sont révélées fallacieuses et inadéquates. Les symboles et les croyances, laïcs ou religieux, ont été fortement influencés par la marche silencieuse d’un micro-organisme à la fois invisible et perfide. Comme accompagnés d’un interminable refrain, les débats télévisés ont longtemps été animés par des experts virologues, des médecins, des épidémiologistes, auxquels une même question, toujours latente, était posée : “que doit-on faire ?”, et immanquablement, la science, visiblement éplorée, dévoilait son impuissance et son incapacité à apporter des solutions immédiates et définitives.

Dans l’incertitude généralisée, et ce au niveau mondial, l’expansion de la pandémie de Covid-19 a entraîné des changements significatifs en termes de restructuration des processus économiques et sociaux ; suivis, à l’échelle globale, de comportements fermés impliquant de limiter au maximum les contacts interpersonnels : pratiquement le blocage de la socialité comme elle était vécue jusqu’alors.

Les changements auxquels toutes les sociétés devront faire face ont certainement été provoqués par des facteurs sanitaires de nature exceptionnelle. Toutefois, ces perturbations viennent se greffer sur des économies déjà affaiblies et constamment traversées par des crises financières de plus en plus fortes et répétées. Si avant la pandémie, les énormes bénéfices liés aux spéculations financières engendraient des crises récurrentes (net-economy, subprime, crises des dettes souveraines, etc.) dont il était de plus en plus difficile de se relever, suite au choc pandémique et de manière généralisée, les économies mondiales réussissent difficilement à retrouver des parcours connus afin de pouvoir mettre de nouveau en œuvre leur capacité productive et d’inverser la tendance fortement négative des indicateurs macroéconomiques. On assiste un peu partout à un important recul de la capacité de production et une chute vertigineuse des produits intérieurs libres, dont l’effet secondaire le plus évident est l’élimination substantielle de la force de travail dans les circuits de production. Des millions d’emplois ne sont pas compatibles avec cette nouvelle situation et, en outre, deviennent impossibles pour le risque sanitaire. L’ancienne structure de production devient excédentaire de par l’impossibilité de faire coïncider l’emploi actuel avec les valeurs préexistantes, face à une crise économique qui se manifeste de manière exacerbée et ayant été provoquée aussi bien par le blocage de la production que par les lourdes contraintes liées aux mesures nécessaires de prophylaxie sanitaire, de distanciation sociale et de recours à des formes alternatives d’emploi de la main-d’œuvre telles que le télétravail. En substance et tendanciellement à l’intérieur des différents secteurs économiques, on assiste à un certain besoin de récupération des valeurs économiques perdues à cause du confinement, et ce, à travers l’augmentation de la productivité lorsque cela est possible et la tentative d’externalisation des coûts sociaux destinés à replacer la force de travail (et la population) qui n’est plus nécessaire.

Une nouvelle population marginale va faire son apparition. À cette population déjà confrontée à des problèmes économiques s’ajoutent de nouveaux sujets en difficulté tels que les victimes de restructurations des processus productifs, les travailleurs autonomes, ceux qui travaillent dans l’économie souterraine, et enfin la portion (difficilement quantifiable) de population porteuse saine de Covid-19 et de ses variants, potentiellement en mesure de réalimenter de nouvelles vagues pandémiques : tous ces sujets ont immédiatement soulevé des problèmes d’accès à des ressources qui ne sont plus disponibles.

Bien que garantissant une gestion plus sereine des frictions sociales, les solutions et les aides financières dont on asperge la population ne sont en réalité que des remèdes plutôt faibles, sans aucune garantie d’être structurelles ; des solutions à brève échéance ; de même, les formes d’intervention directe en économie, là où il s’avère nécessaire de diminuer le nombre d’employés sur les lieux de travail, auraient toutefois des effets positifs limités, alors qu’elles auraient habituellement participé à alimenter de vertueux circuits de croissance. Dans ce cadre, le virus entraîne une sorte d’asymptote fixant une limite infranchissable.

Les articles réunis dans ce dossier interrogent de manière criante les fractures sociales révélées par l’état d’urgence lié au Covid-19. Les textes montrent que la panique sanitaire produite durant la pandémie est aussi une panique morale qui œuvre aux points de vue officiels, participe aux rites d’institution d’un espace social, induit les fictions juridiques fondant l’État et révèle les techniques d’universalisation et de distribution prenant acte des continuums qui mènent les groupes, des plus démunis aux mieux dotés.

Pour penser la production des rapports sociaux durant la pandémie, faisant un parallèle avec Norbert Elias, Teresa Grande propose une réflexion sur l’état de solitude des malades, surtout de ceux qui sont atteints de maladies graves ou en fin de vie, et sur les conséquences des règles de distanciation sociale au temps du Covid-19. Elias décrit une métamorphose dans la manière de mourir, dont les racines remontent au processus de civilisation engendré par le passage du monde féodal au monde moderne. L’évolution de l’idée de mort amène au passage de la familiarité à l’extranéité, de la prise en charge collective à l’individualisation, de l’expression des sentiments à leur disparition, de l’accompagnement ritualisé des morts à l’isolement médicalisé, particulièrement évident dans les images diffusées l’année dernière par les médias durant les heures les plus sombres de la pandémie dans la région de Bergame. L’autrice attire notre attention non seulement sur la manière dont la société s’interroge sur la mort au temps du Covid-19, mais aussi et surtout sur l’isolement, la solitude et la nécessité de « maintenir la distance ». Les conditions impératives à respecter, comme l’affirme Teresa Grande, ont tout d’un modèle de socialité sans contact dans lequel la peur d’être contaminé et les règles de distanciation agissent jusque dans les fondements non conscients de la socialité, mettant à mal la sécurité relationnelle du contact physique et, plus généralement, la communication non verbale, ou mieux encore, corporelle, ainsi que les manières d’exprimer ses émotions.

Walter Greco analyse les transformations que la pandémie a entraînées quant au discours scientifique, c’est-à-dire comment la pauvreté préexistante du discours politique peut provoquer un ultérieur affaiblissement de la possibilité que puisse se développer au sein de la société une dialectique correcte entre le discours scientifique et le discours politique. Greco écrit qu’à l’époque actuelle, en cours d’expérimentation, on assiste à une sorte de réenchantement, particulièrement évident en période de pandémie. La science ne réussit plus à projeter la société vers l’avenir car elle ne sait plus apporter de réponses aux problèmes à affronter, si ce n’est de manière partielle et à travers des réponses caduques à validité limitée. La science, dans l’incertitude ontologique qui ronge la société actuelle, ne recourt pas à la magie pour expliquer les phénomènes, mais elle en subordonne le langage en y incorporant la grammaire. Elle ne donne pas de réponses définitives, rendant toute interprétation aléatoire. Les non-experts défilent – dans les débats télévisés, dans les journaux, dans les médias sociaux – interprétant le langage scientifique et le réduisant à de simples opinions, à savoir à une forme de langage adéquat à la fermeture a-temporelle, qui donne naissance à la communication de l’éternel présent. Donner un avis sur un vaccin n’est plus l’apanage exclusif d’un scientifique compétent ou d’un chercheur, mais devient un thème de discussion. Le type d’intervention pour soigner la maladie varie en fonction des chaînes de télévision et de l’heure de l’émission ; sur les réseaux sociaux, la babélisation est devenue une langue de communication universelle. Il en ressort une humanité de nouveau catapultée dans un monde fantastique au goût postmoderne, mais dont les règles relèvent entièrement de la magie.

Dans son article, Emanuela Chiodo se concentre sur certains éléments du débat public et institutionnel en Italie, notamment sur l’aide au revenu durant l'état d’urgence Covid-19, et tente de le reconstruire à la croisée des chemins entre l'ordinaire et l'extraordinaire de la crise actuelle et autour de deux dimensions d’analyse. La première est celle des représentations, de la vision générale (cadrage) de la pauvreté ; la deuxième est celle des actions d'intervention et de lutte. Les deux dimensions sont étroitement liées en raison de la double nature de la pauvreté en tant que catégorie de représentation et d’action, avec laquelle il devient possible de problématiser et d’agir sur le social. Les représentations inventent un lexique, elles inventent les mots à dire et aussi à faire. Bien qu'évoluant dans le contexte étroit des polarisations dichotomiques, des seuils d'exclusion et d'inclusion, des frontières et des séparations qui visent à synthétiser les dynamiques sociales complexes et la nature multiforme et hétérogène du phénomène d'une manière sans valeur, chaque définition de la pauvreté correspond à des positions idéologiques précises à l’égard des pauvres, et se situe à la base de différents systèmes de politiques de protection sociale et d'une légitimation différente de l'accès à la protection sociale.

L’article d’Anna Elia et Valentina Fedele, s’attarde sur la narration anti-migrants dans le contexte de la pandémie de Covid-19 en Italie, à travers l’analyse d’articles publiés sur la version en ligne de deux journaux nationaux parmi les plus lus, entre février 2019 et mars 2021. Les récits autour des migrants, décrits comme une possible menace physique et symbolique, appuyant des politiques d’exclusion et sécuritaires, bien qu’exacerbés, surtout au début des années 2000, par les événements liés au terrorisme international et par les conséquences de la crise migratoire de 2015-2016, se sont déclinés de manière particulière dans le contexte de la pandémie de Covid-19. L’essai a tenté d’analyser les usages systématiques du discours sur les migrants en général et les migrants irréguliers en particulier, et d’en étudier d’un côté les changements dans le temps, et de l’autre, d’en contrôler les pratiques qui s’y rattachent. La pandémie a eu pour effet indésirable de renforcer une terminologie spécifique de l’exclusion, tels les mots “débarquements”, “quarantaine” “contaminations” “fuite”, associée aux migrants et qui corrobore les outils de contrôle de leur mobilité de manière efficace. En référence aux réfugiés en particulier, c’est l’association de l’idée même de mouvement et de la migration qui devient criminalisante, ils constituent non seulement une menace physique, en l’occurrence sanitaire, mais aussi une menace symbolique, à cause de leur refus et de leur manque d’“adaptation” face à un “isolement” nécessaire à une reprise nationale tant attendue.

L’essai de Lucia Montesanti et Francesca Veltri sur les mineurs non accompagnés et leur tutelle durant l’urgence sanitaire due au Covid-19, montre que cette dernière a eu des effets dévastateurs sur toutes les catégories professionnelles et sociales, mais surtout sur les adolescents, pour qui, du jour au lendemain, il n’a plus été possible d’aller à l’école (si ce n’est en distanciel), de rencontrer des gens de leur âge et de s’ouvrir à de nouvelles expériences. La situation des adolescents appartenant à la catégorie des mineurs non accompagnés qui ont continué à arriver durant toute l’année 2020, est plus dramatique encore. Après un rappel sur la migration des mineurs non accompagnés durant la pandémie, l’essai montre à quel point – pour ceux qui étaient déjà en Italie mais surtout pour les nouveaux arrivants ̶ la réclusion dans les structures d’accueil, le manque de contacts et de points de référence, et parfois même l’incapacité de comprendre ce qu’il arrive à cause des barrières linguistiques et socio-culturelles, ont eu d’influence sur leur statut déjà extrêmement fragile, réveillant le souvenir d’expériences traumatisantes passées. Les deux domaines les plus touchés sont indubitablement l’école, en particulier en ce qui concerne les Centres provinciaux pour l’éducation des adultes, fréquentés par la plupart de ces jeunes, et le travail (interruption des stages et des possibilités de qualification et d’emploi) qui ont entraîné une cascade d’effets néfastes s’agissant de l’obtention des papiers et des permis de séjour. L’article s’interroge sur la réaction des associations et des tuteurs bénévoles devant accompagner les mineurs, sur les stratégies mises en œuvre pour affronter la situation, ainsi que leur efficacité.

Sabrina Garofalo, a tenté de démontrer qu’à partir du concept d'« espace sûr », identifié comme espace domestique de confinement pour la protection contre le virus, il est possible d’identifier les formes structurelles de violence de genre dans la vie des femmes. Après une analyse de la législation actuelle et des recherches récentes, l’objectif de l’article a été de rendre possible l’identification de nouvelles perspectives et de nouvelles propositions politiques en terme de sécurité et de santé des femmes, le tout à partir de concepts- clés de l’épistémologie féministe. Durant la crise liée à la pandémie, bien que s’agissant d’épisodes de violence dramatiques, ces derniers se sont avérés des outils utiles pour repenser un modèle communautaire construit sur les piliers de la pensée féministe, celui des soins, des relations et de l'autodétermination des femmes. La possibilité de réélaborer les concepts de proximité, avec les outils d'enseignement en distanciel et de télétravail, peut être une bonne occasion, non seulement de repenser des politiques capables de répondre aux nouveaux besoins qui sont apparus, mais aussi aux alternatives liées à l'accompagnement des femmes pour sortir et s'émanciper de la violence de genre.

L’article de Donata Chiricò concerne l’apparente contradiction qui existe dans les sociétés modernes entre les formes globales de communication et le principe d’égalité et de possibilité d’accès de tous et de toutes aux mêmes ressources.

Si l’élargissement de la dimension des formes de communication implique un surplus de démocratie et de liberté, et donc une croissance du potentiel d’inclusion sociale et politique, il faut cependant souligner qu’il n’en va pas de même s’agissant d’une plus grande accessibilité en mesure de garantir le respect du principe d’égalité des chances.

Les droits dérivant de l’accès aux ressources communicatives remplissent d’un côté les fondements juridiques de l’égalité fixés par les lois fondamentales de toutes les Démocraties, mais sont spécifiquement exposés au risque de non-respect de la part de ceux qui devraient les appliquer. Du reste, “accessibilité” est un terme dont la difficulté de mise en œuvre au sens politique et culturel, n’a d’égal que les difficultés qu’ont eu historiquement et que continuent à rencontrer les questions qu’il soulève.

À cet égard, il convient de citer le cas emblématique de la surdité, c’est-à-dire des difficultés objectives auxquelles encore aujourd’hui se heurtent les personnes sourdes lorsqu’il s’agit d’accéder à la connaissance ou à l’information et, donc, aux dispositifs en rapport à la vie démocratique, notamment concernant leur langue et leur culture, le plus souvent niée en tant que telle. La pandémie de Covid-19 et le fait qu’elle perdure ont été et sont un exemple intéressant qui illustre une très grave absence de réflexion et d’action politique.

 

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Référence électronique

Anna Elia, Walter Greco, "Les sciences sociales face à la pandémie, entre nouvelles et vieilles marginalités en Europe. Un regard croisé à travers les réalités italiennes", Sciences et actions sociales [en ligne], N°15 | année 2021, mis en ligne le date 8 juin 2021, consulté le , URL : http://www.sas-revue.org/82-n-15/articles-n-15/208-les-sciences-sociales-face-a-la-pandemie-entre-nouvelles-et-vieilles-marginalites-un-regard-croise-a-travers-les-realites-europeennes

 

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Anna Elia
Professeur de Sociologie des relations ethniques et des Processus Migratoires, territoire et politiques au département de Sciences politiques et sociales (DiSPeS),
Université de la Calabre
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Walter Greco
Professeur de sociologie politique au sein du Département de Sciences Politiques et Sociales de l’Université de Calabre
Membre du laboratoire DISPeS
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