N°15 | Année 2021 : "Les sciences sociales face à la pandémie, entre nouvelles et vieilles marginalités en Europe. Un regard croisé à travers les réalités italiennes"

Dossier

Loin des autres.

Une lecture de la condition d'isolement imposée par la pandémie à partir de la leçon de Norbert Elias

Teresa Grande

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Français

“Loin des autres”: c’est la règle principale que nous avons tous appris à suivre depuis que Covid-19 a fait irruption dans nos vies il y a plus d'un an.
Dans cet article, je me propose de réfléchir sur la situation d'isolement que le virus nous impose à partir d'une relecture du célèbre livre que le sociologue Norbert Elias a consacré à La solitude du mourant. La situation de solitude décrite par Elias au début des années 1980 se reproduit avec une force particulière dans la pandémie actuelle. Comme nous le verrons, les normes de distanciation sociale ont des conséquences sur la façon dont nous nous rapportons aux “autres”, sur notre perception des liens sociaux et sur nos émotions ; ces conséquences sont particulièrement visibles dans la solitude qui caractérise les patients Covid-19. En outre, les personnes décédées de Covid-19 représentent les victimes symboliques de cette pandémie et, en tant que telles, commencent à être commémorées de manière publique. L’article se termine par une brève réflexion sur la “Journée nationale à la mémoire des victimes du Covid-19” (instaurée par l'État italien dans la journée du 18 mars) et sur les mémoires futures des expériences individuelles et collectives de l'urgence pandémique que nous vivons encore.

English

“Away from others”: this is the main rule we have all learned to follow since Covid-19 broke into our lives more than a year ago. In this article, I would like to reflect on the situation of isolation that the virus imposes on us, starting with a re-reading of the sociologist Norbert Elias’ famous book The Loneliness of the Dying. The situation of loneliness described by Elias at the beginning of the 1980s recurs with particular strength in the current pandemic. As we shall see, the norms of social distancing have consequences on the way we relate to “others”, our perception of social ties and our emotions; these consequences are particularly visible in the loneliness that characterises Covid-19 patients. Moreover, those who have died of Covid-19 are the symbolic victims of this pandemic who should be commemorated in a public way. The article concludes with a brief reflection on the “National Day in memory of the victims of Covid-19” (established by the Italian State on 18th March) and on the future memories of the individual and collective experiences of the pandemic emergency we are still experiencing.

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Mots-clés : Elias, émotions, mort, solitude, mémoire

Key words : Elias, emotions, death, loneliness, memory

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Norbert Elias et La solitude du mourant

Mourir seul

Le destin de la socialité

Le lien avec les autres

Se souvenir de la pandémie

 

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Norbert Elias et La solitude du mourant

La solitude du mourant est le livre (et le testament spirituel) publié par le sociologue allemand Norbert Elias en 1982, presque au seuil de son quatre-vingt-dixième anniversaire. Il y expose une interprétation sociologique de la mort, décrivant l’isolement des mourants et la suppression de l’idée de la mort comme des expressions du contrôle des émotions qui caractérise la civilisation occidentale moderne, dans laquelle, observe-t-il, nous vieillissons et mourons de plus en plus souvent seuls, dans l’angoisse de l’approche de l’événement certain et sans nom. Elias décrit ainsi une métamorphose de la manière de mourir, dont les racines se trouvent dans ce processus de civilisation généré par le passage du monde féodal au monde moderne. Adoptant la perspective historique magistralement suivie dans son ouvrage majeur Le processus de civilisation (Elias, 1988), et en tant que fin sociologue des émotions comme il était1, Elias observe comment les attitudes de rejet et les sentiments de gêne avec lesquels les gens se rapportent à la mort à l'époque contemporaine correspondent aux attitudes et aux sentiments avec lesquels le domaine sexuel était abordé à l’époque victorienne. Il explique ainsi comment le rapport à la mort, tout comme le rapport au corps, est soumis à un processus d’intériorisation qui passe par la dissimulation de la mort elle-même et par la suppression des émotions qui lui sont associées. Partant de ces constats, Elias commence sa réflexion en rejetant la thèse idéaliste de l’historien Philippe Ariès, selon laquelle autrefois “les hommes mouraient sereins et tranquilles” (Elias, 1985, p. 31), alors qu'aujourd’hui “la mort est si effrayante qu’on n’ose plus prononcer son nom” (Ibid.). L’évolution de l’idée de la mort conduit plutôt, pour Elias, vers d’autres aspects, qui ne concernent pas le remplacement de la sérénité par l’angoisse, mais plutôt le passage de la familiarité à l’extranéité, de la prise en charge collective à l’individualisation, de l'expression des sentiments à leur évacuation, de l’accompagnement ritualisé du mort à son isolement médicalisé : “Jamais comme aujourd’hui - écrit-il en effet (Ibid., p. 41-42) - les mourants sont transférés avec un tel zèle hygiénique dans les coulisses de la vie sociale pour les soustraire à la vue des vivants, jamais dans le passé il n’y a eu autant de discrétion et de timing pour minimiser le passage du lit de mort à la tombe”. En même temps, les rituels traditionnels qui accompagnaient la mort tendent à disparaître, parce qu’ils sont considérés comme faux et artificiels, mais il n’existe pas de rituels nouveaux et certains, correspondant au standard des sensibilités et des attitudes actuelles ; ce qui est sûr, c’est que, pour la mort comme pour tant d’autres occasions imprégnées de caractères émotionnels, même la participation émotionnelle la plus forte n’échappe pas à l’impératif moderne de la maîtrise de soi (Ibid., p. 42).

Par ailleurs, selon Elias, la représentation de la mort qui prévaut dans les sociétés modernes et contemporaines est fortement influencée par une conscience rassurante : “Nous savons que la mort viendra, mais la pensée qu’elle est la fin d’un processus naturel contribue grandement à nous rassurer. La conscience de l’implacabilité des processus naturels est atténuée par le fait que nous pouvons les contrôler. Plus que par le passé, nous faisons confiance à l’art des médecins, aux régimes et aux médicaments avec lesquels nous pensons pouvoir retarder notre mort. (...). Notre conscience de la fatalité de la mort est toujours dominée par nos efforts pour l’éloigner le plus possible avec l’aide de la médecine et par la conviction que nous pouvons y parvenir” (Ibid., p. 64-65).

Cela signifie que “ce n'est pas la mort mais la conscience de la mort qui constitue un problème pour les hommes” (Ibid., p. 23). En effet, dans l’expérience de la pandémie que nous vivons tous depuis plus d’un an, la propagation soudaine d’un virus inconnu a ébranlé cette conscience rassurante : d’une part, le monde entier s’est trouvé confronté à un combat violent contre une nouvelle maladie pour laquelle il n’existe aucun traitement médical défini, ce qui a vu le monde scientifique se lancer dans la recherche urgente d’un vaccin et de médicaments spécifiques ; d’autre part, pour tenter de contenir les contagions, la médicalisation et l’isolement des malades et des mourants – qu’Elias décrit minutieusement dans son texte ̶ sont poussés à l'extrême. À l’heure de Covid-19, nous pouvons donc utilement revenir sur les pages d’Elias pour réfléchir sur la condition de solitude des malades, notamment des grands malades et des mourants, et aux conséquences des règles de distanciation sociale.

Mourir seul

L’idée de devoir mourir dans une condition d’isolement, “comme caractéristique d’un niveau relativement plus tardif d’individualisation et de conscience de soi” (Ibid., p. 75), est le motif dominant de la réflexion d’Elias que nous retrouvons largement présent dans l’expérience de la pandémie. En effet, l’une des images médiatiques les plus fortes de la période de plus grande force de la propagation de la contagion en Italie, notamment entre mars et avril 2020, dans les régions du nord, a été la longue file de camions militaires qui, depuis le territoire particulièrement touché de la province de Bergamo, ont transporté des cercueils anonymes vers les crématoriums de plusieurs villes (dont Modena, Piacenza, Parma, Rimini, Varese). C’était une sorte de cortège funèbre choquant, une image médiatique qui déformait fortement notre vision de la vie quotidienne. Le choc que cette image a provoqué a été renforcé par le nombre important de morts et de nouveaux malades répertoriés par la Protection civile chaque soir à 18 heures pendant plus de deux longs mois, et que nous tous, spectateurs isolés dans nos maisons, essayions d’interpréter, également à la lumière des rapports sur les conditions dramatiques dans les hôpitaux, avec les lits des unités de soins intensifs épuisés, les malades ne pouvant se voir garantir le traitement nécessaire et le personnel hospitalier vidé de ses forces. La mort par Covid-19 - encore trop présente en ces premiers mois de 2021 - a ainsi déformé la situation décrite par Elias, et ces images de morts anonymes et massives ont activé de manière inattendue, dans nos consciences de spectateurs, l’idée de la mort et de la solitude qui lui est associée.

Dans l’idée d’Elias, la solitude du mourant renvoie à un complexe de significations mutuellement liées : “elle peut faire référence à la conscience que l’expérience de la mort ne peut être partagée avec personne ; elle peut exprimer le sentiment que, avec la mort, le petit monde lié à sa propre personne avec tous ses souvenirs uniques, toutes ses émotions, ses expériences, ses connaissances et ses rêves connus seulement du mourant disparaîtra pour toujours. Il peut également désigner l’idée d'être abandonné dans la mort par toutes les personnes auxquelles on est attaché” (Ibid., p. 75). La perception de la solitude vécue par le mourant, comme, à un autre niveau, celle vécue par les membres de la famille et les amis empêchés d'assister le parent au moment de sa mort, ont dessiné un profond sentiment d’angoisse et de peur face à un potentiel destin commun (celui de la maladie et de la mort dans la solitude), non plus spécifique à la génération âgée - comme dans la situation de solitude du mourant décrite par Elias - mais étendu à toutes les générations, même si, en fait, dans une moindre mesure aux générations plus jeunes. Dans un monde où les liens entre les générations sont exposés au relâchement et aux ruptures, nous pouvons observer comment cette peur de la contagion et de la solitude dans la maladie a produit une nouvelle proximité entre les générations, unies, justement, par la menace d’un destin commun : la peur d’être infecté et de devoir vivre une lutte conséquente et nécessaire pour la guérison dans une condition d’isolement total des autres, à la maison, à l’hôpital et encore plus dans les unités de soins intensifs ; un isolement qui, dans la routine institutionnalisée des lieux de soins, est également dicté par les lourdes protections du personnel sanitaire qui, dans de nouvelles formes de distanciation et de proximité, efface les visages et les identités des médecins et des infirmières.

Dans son livre-témoignage Un sociologo nella zona rossa, et en regardant le territoire de la province de Bergamo, où l’épidémie s'est répandue plus intensément et douloureusement, Lorenzo Migliorati (2020, p. 51) écrit que “le Covid-19 a déchiré un voile sur la mort, en poussant à l’extrême limite l’acte de mourir seul”. Et, poursuit-il, “cette explosion de la mort a eu le double résultat de nous avoir obligés à revenir à l’exposition de la mort, à la sortir des pièces (à la maison, à l’hôpital, dans une maison de retraite) dans lesquelles, en privé, nous la gérons dans notre société contemporaine et à l’exposer publiquement. Mais, dans le même temps, elle nous a également obligés à reconnaître que nous n'avons pas été capables de la gérer collectivement, de la dompter par des rituels appropriés. Nous étions, en d’autres termes, privés de la possibilité de ramener la mort à sa dimension symbolique, submergés que nous étions par la nécessité de gérer la composante biologique” (Ibid., p. 53).

Dans ce contexte, comme le raconte Migliorati (Ibid., p. 59), avec Covid-19 la mort est revenue puissamment sur le devant de la scène collective, sortant des zones aseptisées dans lesquelles l’avancée de la modernité l’avait reléguée ; elle a envahi les hôpitaux, les cimetières, les rues, les images de la télévision et du réseau, les récits, les témoignages: elle a occupé l’espace public avec des formes inédites. Le premier moment symboliquement pertinent de cette dimension publique de la mort a eu lieu le 28 juin 2020, lorsque le président de la République Sergio Mattarella s’est rendu à Bergamo, donc dans les lieux le plus touchés par la première vague de la pandémie, pour rencontrer les maires des villes les plus touchées lors de cérémonies officielles ; plus importante encore a été la première “Journée nationale à la mémoire des victimes du Covid-19”, qui a eu lieu le 18 mars de cette année avec la participation du chef du gouvernement Mario Draghi aux célébrations organisées à Bergamo et qui a également donné lieu à l’inauguration de la “Forêt du souvenir” (Bosco della memoria), avec la plantation du premier arbre à la mémoire des personnes décédées à cause du coronavirus2.

Le destin de la socialité

Une socialité sans contact semble être le destin qui nous attend aujourd’hui, même à l’ère post-pandémique, à une époque où notre rapport à la mort, ainsi qu’aux moyens de la prévenir et de l’interpréter, est susceptible d’avoir changé suite à l’expérience traumatique que nous vivons. Elias écrit qu’ “il existe différentes façons de faire face au fait que toute vie, et donc aussi la nôtre et celle des personnes que nous aimons, aura une fin. Nous pouvons mythifier la fin de la vie humaine, que nous appelons la mort, en imaginant une survie commune des morts dans l’Hadès, le Walhalla, l’Enfer ou le Paradis ; (...). On peut essayer d’éluder la pensée de la mort en éloignant de soi, autant que possible, ce qui nous est désagréable, en dissimulant ou en supprimant cette pensée, ou peut-être même en croyant fermement à sa propre immortalité (“les autres meurent, pas moi”) ; (...). Nous pouvons considérer qu’il est de notre devoir de faire en sorte qu'il soit aussi facile et agréable que possible pour les mourants de dire adieu aux hommes, que ce soit à nous ou aux autres, et nous demander comment nous pouvons accomplir cette tâche. (...) Mais la société, dans son sens le plus large, remet rarement cela en question” (Elias 1985, p. 19-20).

Mais au moment du Covid-19, la société s’interroge. Elle s’interroge sur la mort et plus encore sur l’isolement, la solitude et la nécessité de “maintenir la distance”, ce qui, dans les jours les plus difficiles de la pandémie - et encore aujourd’hui - a été l’impératif à suivre, presque le modèle d'une “socialité sans contact” et d’une “sociabilité empêchée” ; sociabilité au sens où Simmel (1995) l’entend : c’est-à-dire, “faire société” comme un but en soi, non pas instrumentale mais tout simplement pour jouir du plaisir de la proximité et de la relation avec les autres. Qu’il s’agisse du temps de la vie ou du temps de la mort, la distance s’impose avec un poids normatif et la solitude qu’elle engendre correspond à sa forme la plus strictement sociale, c'est-à-dire la solitude qui apparaît lorsqu’un individu vit dans un lieu ou dans une condition qui l’empêche de rencontrer d’autres individus dont il estime avoir besoin.

Les témoignages des malades du Covid-19, à qui la découverte de la maladie a d’abord imposé le passage de la distance à l’isolement des autres, ainsi que ceux des proches des personnes décédées dans l’anonymat d’un hôpital ou dans les nombreuses maisons de retraite submergées par la contagion, racontent précisément ces expériences de distance, d’isolement et de solitude, qui sont devenues, en trop peu de temps, des expériences de masse. Nous concluons, à ce propos, en reprenant les paroles emblématiques d’un conseiller municipal de Val Seriana (province de Bergamo) recueillies dans son livre-témoignage par Migliorati (2020, p. 58):

“La situation est désormais indescriptible et il se passe toujours plus ou moins la même chose. Ils tombent malades, ils restent à la maison et quand ils n’en peuvent plus, ils appellent l’ambulance qui les emmène à l’hôpital où personne ne peut les voir. Ils le savent. C’est pourquoi beaucoup n’appellent personne. Ils n’ont même pas le temps de prendre leurs sac d’affaires et personne ne peut le leur apporter. Ils disparaissent et vous restez assis à la maison à attendre un appel téléphonique en espérant que ce n’est pas celui qui ne devrait jamais arriver. Le prêtre avait l’habitude de sonner les cloches, puis il a arrêté parce qu’ils étaient trop nombreux”.

La peur de la contagion et les règles de distanciation agissent jusqu’aux fondements inconscients de la socialité, sapant la sécurité relationnelle du contact physique et bousculant les règles intériorisées du “savoir vivre avec les autres”; les façons de se saluer et, plus généralement, la communication non verbale, ou plutôt corporelle, changent, tout comme les modes d’expression des émotions : par exemple, embrasser, étreindre et serrer la main ne nous apparaissent plus comme des gestes évidents. En bref, nous nous habituons à de nouveaux modes de relation les uns avec les autres.

Le lien avec les autres

Le lien avec les autres est une autre dimension utile pour nous qu’Elias explore dans sa réflexion sur la mort. Plus précisément, dans une conférence de 1986, Elias (2018) se concentre spécifiquement sur la peur de la mort, en mettant en évidence le fait que nous dépendons des autres et en soulignant l’importance des liens affectifs entre les individus et le besoin émotionnel profond qu’ils ont de s’associer les uns aux autres. Comme l’explique Elias, nous surestimons l’importance de nos vies individuelles, nous traitons nos actions et les résultats auxquels nous arrivons comme s’ils étaient la fin d’un processus. Ce qui manque absolument à notre époque, c’est le sentiment que nous sommes - généralement dans une plus grande mesure que ne le suggèrent nos réflexions - dépendants des autres, et que ce n'est qu’avec les autres que notre vie peut se déployer pleinement. Si l’on y réfléchit, cela correspond, en fait, à une étrange forme d’oubli : “dans notre vie quotidienne, chacun de nous sait à quel point il est dépendant d’autrui : nous vivons avec d’autres personnes, nous sommes, en tant qu’individus, complètement immergés dans la vie d’autrui et notre condition par rapport à autrui est, dans la réalité pratique, l’un des principaux aspects de notre vie. Malgré cela, sur le plan philosophique ou même artistique, nous nous comportons, ou pensons, ou nous représentons comme si nous étions des unités isolées” (Ibid., p. 164). La propagation de l’épidémie, la distanciation sociale, envers laquelle nous sommes plus ou moins intolérants et que nous percevons certainement comme quelque chose d’extraordinaire qui a fait voler en éclats notre “univers quotidien”3, nos habitudes (visibles aussi dans les rencontres fortuites dans les rues de nos villes, et dans les manières habituelles de se rapporter les uns aux autres dans les relations qui animent notre environnement social) nous montrent comment nous sommes en réalité entièrement dépendants des liens que nous entretenons avec d’autres individus. En d’autres termes, le sens et la réalisation de notre vie dépendent du sens qu’elle a pour les autres ; ceci peut être considéré sur deux dimensions : comme l’explique Elias, “d'abord, dans l’espace, où nous vivons comme dans une série de cercles concentriques, avec un certain nombre de personnes dans notre cercle le plus intime, notre famille, nos amis. Et les conditions de ce cercle intime pour notre vie personnelle, pour notre satisfaction personnelle, sont d’une immense importance. Mais, par une série de cercles intermédiaires, nous nous dirigeons vers l’ensemble de l’humanité (aussi entière que l’ensemble de la réalité sociale)” (Ibid., p. 165). Et si - écrit Elias (1985, p. 53) – “il est difficile, et rare, que les hommes se reconnaissent dans le réseau de dépendances réciproques dans lequel ils sont insérés, qu’ils se considèrent comme de simples maillons de la chaîne des générations, comme des relais qui, au terme de leur course, passent le flambeau à d’autres”, la pandémie nous a au contraire effectivement montré que ce qui se passe dans des pays et des milieux même très lointains est important pour nous, elle nous concerne d’une manière ou d’une autre, mettant ainsi en évidence les fils qui unissent ce qu’Elias (1990) appelle la société des individus, pour indiquer notre interrelation naturelle et pour souligner, surtout, notre tendance à rechercher chez les autres des formes et des moments de partage d’affection, d’émotions et de souvenirs.

Se souvenir de la pandémie

Au-delà des éclairages que Elias nous a fournis pour parler de certains changements de la vie intime et émotionnelle provoqués par la pandémie, nous nous tournons, pour conclure cet article, vers le thème spécifique de la mémoire pandémique.

Comme nous l’avons déjà mentionné, en Italie, un processus d’élaboration officielle de la mémoire de cette pandémie a déjà été entamé, concernant spécifiquement les victimes de Covid-19. Les morts des mois les plus difficiles de la pandémie sont en effet devenus des victimes à célébrer publiquement, autour desquelles on peut construire une mémoire officielle de la pandémie, partagée par toute la population italienne et qui promet donc d’être symboliquement unificatrice pour le pays ; en d’autres termes, ces victimes sont devenues les protagonistes d’un véritable événement historique (comme l’est d’ailleurs tout l’événement pandémique) vécu et commémoré en direct, et qui, dans le futur, permettra à quiconque de dire “j’y étais” et de s’identifier aux contenus et aux messages dont cette mémoire sera porteuse. Comme nous l’avons déjà dit, cette commémoration a été officialisée par l’État italien le 17 mars 2021 avec l’approbation, à l’unanimité, d’une loi instituant la “Journée nationale à la mémoire des victimes du Covid-19” (Lois n° 35, 2021)4. Cette “Journée” sera célébrée le 18 mars de chaque année : c’est en effet le 18 mars 2020 que la mort par Covid-19 a été montrée dans tout son drame dans les médias, avec des images télévisées de camions de l’armée quittant la ville de Bergamo chargés des cercueils des défunts pour les emmener se faire incinérer dans d’autres villes et d’autres régions d’Italie. Le 18 mars de chaque année, la mémoire officielle de la pandémie ressurgira dans la minute de silence dédiée aux victimes de la pandémie qui sera observée dans tous les lieux publics et privés et avec les drapeaux en berne qui seront déployés dans les bureaux publics. Il faut cependant noter que si cette mémoire publique des victimes du Covid-19 semble être unificatrice pour le pays, au moins sur le plan symbolique, on ne peut pas parler de mémoire unificatrice si l’on se réfère aux mémoires privées : mémoires individuelles, mémoires collectives (de différentes couches sociales, de différentes catégories de travailleurs, d’habitants de différents territoires) ou mémoires générationnelles. En effet, si la pandémie a mis à nu les faiblesses de nos vies privées et sociales, les différentes formes d’inégalité et de discrimination (Cf. Santambrogio, 2020), les mémoires futures qui seront élaborées et reconstruites de cette expérience sont destinées à émerger comme des mémoires stratifiées visant à refléter inexorablement les conditions individuelles ou collectives plus ou moins confortables dans lesquelles la pandémie a été vécue, qu’il s’agisse des conditions d’étude ou de travail, de l’expérience quotidienne de confinement vécue dans des espaces domestiques plus ou moins confortables ou des difficultés plus ou moins grandes d’accès aux soins de santé et d’utilisation des ressources technologiques pour faire face à la nouvelle routine quotidienne (d’étude, de travail et d’utilisation du temps libre) que la situation de pandémie a imposée à tous.5  Ils seront aussi pour tous “les souvenirs d’un avenir incertain” que chacun d’entre nous vit en ces longs mois : à quoi ressemblera le monde après la pandémie ? Est-ce que je vais retrouver mon ancienne vie ? Ce sont, en quelque sorte, les premières questions que nous nous posons tous aujourd’hui, dans l’incertitude de ce que sera notre vie future. Suivant la formule des “mémoires du futur” élaborée par Paolo Jedlowski (2017) - pour qui les “mémoires du futur” correspondent aux mémoires “de ce que nous aspirions à être” - dans le monde post-pandémique, nous nous souviendrons probablement de l’avenir incertain sur lequel nous nous interrogeons tous aujourd’hui avec inquiétude, ainsi que des faiblesses de la société dans laquelle nous vivons et dont cette urgence inattendue et choquante nous a fait, au moins un peu, prendre conscience. En ce sens, se souvenir de la pandémie, se souvenir des incertitudes et des difficultés avec lesquelles nous l’avons vécue, peut ouvrir des espaces de responsabilité, d’autocritique et de critique des conditions sociales que, dans le passé récent pré-pandémique, nous considérions comme acquises. Comme le souligne Edgar Morin (2020), c’est précisément à partir de cette prise de conscience - que l’expérience de la pandémie peut être à mesure de susciter - que nos sociétés pourraient tirer des enseignements utiles en vue d’un avenir modelé sur la régénération de la politique, sur la protection de la planète et sur l’humanisation de la société.

 

Bibliographietop


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Simmel G., 1995 [1911], La socievolezza, Roma, ed. Armando.

 

Notestop


1. Pour une discussion du développement du thème des émotions dans la sociologie d’Elias, voir Iagulli (2016) ; pour une clarification de la place de la contribution d’Elias dans la sociologie des émotions, voir Cerulo (2018).

2. [https://www.bergamonews.it/2021/03/09/il-primo-albero-per-il-bosco-della-memoria-con-mario-draghi-e-la-tromba-di-fresu/425735/].

3. Cette idée du traumatisme de la vie quotidienne est confirmée dans la recherche menée par Affuso et al. (2020) sur l’expérience du premier lockdown vécu en Italie en avril-mai 2020.

4. [http://www.salute.gov.it/portale/nuovocoronavirus/dettaglioNotizieNuovoCoronavirus.jsp?lingua=italiano&menu=notizie&p=dalministero&id=5386].

5. La pandémie a mis en évidence une grande variété d'inégalités allant du domaine économique, à celui de la disponibilité et de l'accès aux infrastructures technologiques, en passant par celui de la santé. En Italie, de nombreuses recherches mettent en évidence ces inégalités : voir par exemple Favretto et al. (2021); le numéro monographique consacré à la pandémie Collectif, 2020 ; Cersosimo et al. (eds.) (2020).

 

Pour citer cet articletop


Référence électronique

Teresa Grande, "Loin des autres. Une lecture de la condition d'isolement imposée par la pandémie à partir de la leçon de Norbert Elias", Sciences et actions sociales [en ligne], N°15 | année 2021, mis en ligne le date 8 juin 2021, consulté le , URL : http://www.sas-revue.org/83-n-15/dossier-n-15/209-loin-des-autres

 

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Teresa Grande
Département de Sociologie et Science politique
Université de Calabre
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