N°15 | Année 2021 : "Les sciences sociales face à la pandémie, entre nouvelles et vieilles marginalités en Europe. Un regard croisé à travers les réalités italiennes"

Dossier

Entre désenchantement et monde magique.

Comment la pandémie redessine nos sociétés

Walter Greco

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Français

Comme effet secondaire de la pandémie actuelle, nous nous trouvons à vivre une crise de l’approche rationnelle au monde. La recherche effrénée d’une solution pour sortir du confinement forcé, et l’amputation de toutes les formes caractéristiques de socialité qui en découlent, engendrent de nouvelles formes de marginalité et d’exclusion sociale. En outre, la surexposition médiatique de chercheurs et d’experts jusqu’alors inconnus rendent le phénomène pandémique très semblable à une série de représentations au contenu magique, démontrant toutes les faiblesses du discours scientifique, remplacé par une suite de prédictions monotones qui, sans trouver une solution réelle, reviennent toujours au même point de départ.

English

As a side effect of the current pandemic, we find ourselves in a crisis of rational approach to the world. The unbridled search for a solution to escape from forced lockdown, and the amputation of all the characteristic forms of sociality that result from it, generate new forms of marginality and social exclusion. Moreover, the overexposure of researchers and experts in the media hitherto unknown makes the pandemic phenomenon very similar to a series of representations with magical content, demonstrating all the weaknesses of the scientific discourse, replaced by a series of monotonous predictions that always return to the same starting point.

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Mots-clés : pandémie, rationalisation, discours scientifique, désenchantement, politique, postmodernité, inégalité, exclusion sociale

Key words : pandemic, rationalisation, scientific discourse, disenchantment, politics, postmodernity, inequality, social exclusion

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La pandémie comme crise de la rationalisation

Le changement global face à la pandémie

La crise du discours social ?

Nouveau plongeon dans le jardin enchanté

Les inégalités sont-elles la conclusion ?

 

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La pandémie comme crise de la rationalisation

La postmodernité nous a conduits à considérer le temps comme une ressource extrêmement rare. La parabole du développement technologique, durant toute l’ère moderne, était centrée sur la nécessité de créer les bases d’une vie plus confortable susceptible de libérer l’humanité du besoin, des maladies et de sa soif de temps. Ces conditions se sont peu à peu heurtées à d’importantes limites, se révélant non seulement incapables de tenir leurs promesses mais également de constituer un système global capable d’intensifier des rythmes de vie en comprimant démesurément le peu de ressources temporelles existant.

D’un côté, les rythmes de vie s’accélèrent, et de l’autre, on assiste à ce qui peut être défini comme un réel effondrement de la dimension temporelle. Le temps, dans son acception cairologique (καιρός), cesse d’avoir une importance sociale cruciale. La programmabilité séquentielle des actions quotidiennes ne rythme plus le cours du temps selon un ordre fixé dans la routine quotidienne. Le temps postmoderne, au contraire, se met à courir sans laisser de traces de soi, il accélère mais ne passe pas pour ensuite réapparaître identique et égal à lui-même, mis à part quelques changements sans influence sur la substance de l’organisation sociale.

L’incapacité de s’imaginer à l’intérieur d’un flux qui suit une certaine direction oblige l’agir social à une sorte de clôture cinétique : une cage dans laquelle les dispositifs sociaux sont comme de gigantesques roues dont les engrenages minutieux n’entraînent aucun mouvement dans aucune direction. Le temps (χρονος) devient une série de moments stériles qui se répètent et s’accélèrent, juste en mesure de remplir un espace désormais éloigné de toute référence tangible : nous vivons dans des contextes qui renvoient rarement à des situations concrètes, de nombreuses actions ayant rarement de sens en soi. L’espace se resserre, perdant lui aussi toute sa particularité. Dans le contexte de la globalisation, les spécificités disparaissent, tout comme les coordonnées sociales, emportées par les processus d’homologation. Comme l’écrit Touraine (2007), ce n’est pas tant l’objet de l’analyse – la societé – qui s’est dissous, mais la manière dont nous regardons les choses qui semble plus inadéquate. Les outils d’analyse inadéquats « ne font qu'élargir le fossé qui sépare le monde politique et social du monde intellectuel ».

La modernité a été entièrement marquée par la conviction qu’une sorte de pensée positive et rationnelle pourrait permettre de sortir de cet univers magique qui avait jusqu’alors mené le monde, un nouveau processus de désenchantement réalisé au sein de la civilisation occidentale, géré par la science comme élément et comme moteur (Weber ,2003, p. 70). Pour Max Weber, la science n’a pas pour mission, et ne peut déraisonnablement y prétendre, de faire de chacun de nous des experts du fonctionnement des systèmes technologiques qui accompagnent le déroulement de la vie quotidienne, mais plutôt que ces derniers soient considérés comme le fruit d’une activité scientifique humaine rationnellement explicable, donnant naissance à un très long processus qui dévoile aux hommes l’inconsistance du monde magique utilisé comme partie de l’explication.

L'homme civilisé au contraire, placé dans le mouvement d'une civilisation qui s'enrichit  continuellement de pensées, de savoirs et de problèmes, peut se sentir « las » de la vie et non pas « comblé » par elle. En effet, il ne peut jamais saisir qu'une infime partie de tout ce que la vie de l'esprit produit sans cesse de nouveau, il ne peut saisir que du provisoire et jamais du définitif. (ibid., p. 71)

Au sein de ce processus, la modification du status symbolique change le rapport que l’homme entretient avec la vie et la mort. Un monde qui n’est plus gouverné par la magie, un monde où l’on sait qu’il existe toujours une explication rationnelle ôte du sens à la vie. Le progrès technologique constant projeté vers le futur, conscient de la partialité des réponses déjà données, ne fait de la vie qu’une expérience partielle qui s’écoule de manière continue. Weber remarque que le fait d’être dans le monde ne représente plus une suite continuelle d’événements rangés suivant une logique dont la mort devrait être la conclusion, une destination à atteindre. La mort, au contraire, emportée par le discours scientifique, perd toute finalité. Elle avance inexorablement mais n’arrive à rien, ne nous laissant même pas deviner ce qu’il serait advenu de ce qui reste en suspens, ce qui nous attend. C’est une situation triste, non pas un épilogue.

En outre, le progrès scientifique lance des défis toujours plus audacieux : des passerelles temporelles ouvertes qui dépassent la capacité de vie des chercheurs eux-mêmes. Le progrès technologique serait déjà en mesure de construire des bases lunaires ou des avant-postes sur la planète Mars, mais la réalisation temporelle dépasse la possibilité, pour ceux qui projettent leur avenir, de réussir à le voir. Les deux sondes Voyagers1, qui désormais fluctuent dans l’espace interstellaire, au-delà des limites du système solaire, furent projetées au vingtième siècle, dans les années 1960. Lancées à la fin des années 1970, depuis 44 ans elles s’éloignent toujours plus de la Terre. Elles sont le fruit d’une science et d’une technologie qui a dépassé les limites de tous ceux qui ont participé à leur conception. Le savant est le vrai protagoniste, alors que l’homme, petit et insignifiant, reste en arrière-plan.

Quel était le lien entre la science et la société ? Qu’est-ce qui a disparu ? Alain Touraine souligne que la modernité prétendait réussir à produire des individus plus libres à travers la réduction substantielle du poids social de la dimension communautaire, qu’elle soit liée à l’expérience religieuse ou au processus d’individualisation. Libérer les sujets de leurs liens de responsabilité – qui peut être éthique –  engendre des individus orientés vers « la recherche rationnelle de l’intérêt ou du plaisir, l’accomplissement des fonctions nécessaires à la vie sociale pour se maintenir et évoluer ». Cet individu, fruit d’un processus continu de rationalisation, ne réussit cependant pas à être “libre et responsable”. Trahi par la promesse d’une plus grande liberté, il est enfermé dans un contexte de plus en plus solipsiste. Partant de sa propre condition, il est appelé à être l’unité de mesure à travers laquelle évaluer le reste de la société. La modernité, elle aussi prise au piège de sa dissolution, révèle toutes les limites d’un parcours qui semble toujours plus incertain et peu rassurant.   

Il nous faut abandonner un évolutionnisme épuisé. Nous étions convaincus de passer de la communauté à la société, c'est-à-dire d'une définition de chacun par ce qu'il est à sa définition par ce qu'il fait. Or, nous sommes repartis en sens contraire, et l'esprit communautaire sous toutes ses formes, de celles qui sont plutôt positives aux plus exécrables, réapparaît partout. Les appareils sociaux et culturels ne sont plus capables d'encadrer tous les aspects de l'expérience vécue ; en particulier, le contrôle de la sexualité a presque entièrement disparu. Nous apprenons à reconnaître les différences et à protéger les minorités. Toutes ces transformations sont des figures d'un même changement général : la légitimité, la définition du bien et du mal ne viennent plus des institutions, qu'elles soient laïques ou religieuses. (Touraine, 2007, kindle)

La perte de sens qui frappe la condition humaine contemporaine représente le revers de la médaille. L’un des travaux de Bauman représente un parfait exemple de cette condition. La traduction française n’étant pas encore disponible, l’édition anglaise s’intitule In search of politics (À la recherche de la politique ) (Bauman, 1999) et la version italienne La solitudine del cittadino globale (La solitude du citoyen global) (Bauman, 2014). Ce livre réussit à rendre l’idée du sentiment d’égarement. La perte de la certitude usuelle laisse place à la nécessité de rendre tout précaire et instable. De l’ordre de la production jusqu’aux formes organisatives de la vie quotidienne, tout réagit au dépaysement en imposant une accélération des rythmes de vie (Rosa, 2015). La politique, qui ne réussit plus à se servir de la science et de ses certitudes pour orienter ses choix dévoile toute son impuissance, laissant les personnes seules face à elles-mêmes.

Le niveau de vitesse que le système social exige de lui-même est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli nécessaire, comme l’écrit Milan Kundera dans son éloge de la lenteur, « Il y a un lien secret entre la lenteur et la mémoire, entre la vitesse et l’oubli » (Kundera, 2020). Alors qu’il devient de plus en plus difficile d’acquérir des certitudes, apparaît une certaine hâte d’oublier les solutions qui se sont révélées inadéquates ; plus la vitesse se doit d’être élevée, moins nous pouvons nous permettre d’être romantiques et de nous attarder sur quelque chose que nous avons déjà expérimenté, comme les certitudes scientifiques qui ne fonctionnent plus. La recherche laborieuse de solutions pouvant apparaître sous forme de politiques et de règles sociales imposent que l’on passe d’une situation à une autre en perdant le moins de temps possible et en cherchant à profiter de toutes les situations qui se présentent.

Comme le sociologue italien Paolo Jedlowski l’a maintes fois souligné, la mémoire est une faculté qui maintient et relie le passé et le futur à travers le présent (Jedlowski, 1986, 1990). Mais si le futur cesse d’être une destination, s’il n’a pas de feuille de route programmable, alors le passé perd lui aussi grande part de sa fonctionnalité. Le passé n’est rien d’autre qu’un cumul de souvenirs, de sensations, d’expériences qui ne nous apprennent plus rien sur où nous allons, tout comme pour l’Ange de Klee apparu à Walter Benjamin (Benjamin, 2000). Cet Ange est emporté par le vent de l’Histoire mais il lui est interdit d’envisager l’avenir ; le vent le pousse dans une direction dont il n’a pas le contrôle : il sait d’où il vient mais il ne sait pas où aller. Cette condition semble effacer le passé et le futur de l’horizon de nos intérêts, alors que le présent se remplit d’incertitudes et de risques, mais surtout d’incertitudes. Il suffit de penser au caractère incertain des parcours biographiques, au manque de certitudes liées à nos choix quotidiens. Si le moment du choix est envisagé comme la charnière entre passé et futur, et pour lequel la mémoire pourrait servir d’outil de décodification et de réduction de la complexité, alors tout semble aléatoire. Si auparavant il était possible de compter sur une mémoire collective qui contenait et donnait également de la substance à la pensée scientifique cumulée, en orientait les choix, aujourd’hui tout ceci est de moins en moins vrai et le processus de sédimentation qui transforme l’expérience en mémoire, a lieu trop rapidement pour pouvoir construire des structures en mesure d’orienter l’agir qui, à son tour, devient de plus en plus liquide.    

Quelle est la réciproque de tout ceci ? Chaque fois qu’il faut faire un choix, le risque de se tromper se manifeste. Face à deux ou trois options, il n’existe a priori aucun choix optimal, il s’agit là du concept de risque postmoderne : dans un contexte où l’expérience et la mémoire ne réussissent pas à être prédictives, le risque est moindre si les opportunités sont peu nombreuses.

Le temps aussi subit un processus de privatisation. Après l’effondrement des grands cadres unifiés issus de la tradition, de l’idée de nation, des grandes idéologies, c’est le sujet qui doit assumer la responsabilité de son temps, en essayant de lui donner un ordre, de projeter une direction, d’imaginer un avenir possible. Il s’agit toutefois vraiment de la condition la plus triste car dans la situation actuelle, il n’existe pas d’idéologies, de religions, de machines administratives et bureaucratiques qui, tel l’État, soient en mesure de fournir des règles et des schémas d’action précis. C’est un peu comme si la responsabilité de tout ceci était individuelle, comme si chaque individu portait en soi la responsabilité de son succès et de ne réussir à faire que des choix optimaux.

S’il s’agit là de plus en plus d’une véritable rupture épistémiologique du rapport entre l’individu et la société, cette dernière se situe au niveau de l’intensité avec laquelle la mutation sociale se manifeste encore. Pour expliquer la situation actuelle, Hartmund Rosa (Rosa, 2015) utilise la métaphore d’un être humain manifestement essoufflé qui court frénétiquement à l’intérieur d’une logique de compétition fortement accélérée, impossible à freiner ou à limiter. Une telle logique mobilise d’immenses énergies individuelles et sociales, mais finit par les absorber complètement. Logiquement, le point final de ce développement ne peut être que le sacrifice de toutes les énergies politiques et individuelles en faveur de la machine de l’accélération de la compétition socio-économique symbolisée par la roue à l’intérieur de la cage du hamster. Tout ceci ne fait qu’entraîner une inversion radicale de la modernité.

Dans sa roue, le hamster ne fait pas que passer le temps, il fait une activité, accomplit un travail, mais il ne réussit à aller nulle part. Dans la situation actuelle, la dimension temporelle est bloquée et claustrophobique, alors que celle qui est liée au devenir, au futur, perd tout sens. Lorsque l’on court dans la roue, il semble que l’instant en soi est celui qui compte le plus, celui dont peuvent dépendre les occasions de toute une vie, c’est le présent qui renferme toute l’importance de la capacité même de vivre des expériences, de faire des choix. Mais le résultat fortement paradoxal réside dans le fait que la roue du hamster devient un archétype de la société postmoderne. Des individus isolés et atomisés (Bauman, 2005) prennent la place du hamster et la société entière se structure sous forme de roue gigantesque n’ayant d’autre but que de se maintenir en mouvement, sans se soucier d’une direction inexistante et sans réussir à comprendre effectivement quelles en sont les finalités (Fusaro, 2010).

Le lieu s’est déspatialisé : l’espace et le lieu se sont divisés, s’annulant mutuellement. Dans la roue qui tourne, nous pouvons réussir à structurer des lambeaux de culture liés à un “ici et maintenant”, à un autour très circonscrit, en ce sens que chacun ne vit sa propre culture qu’à partir du moment où il la crée, et malheureusement, cet aspect contribue lui aussi à créer l’illusoirité du monde qui nous entoure. Un peu comme se sentir partie d’un tout sans lui appartenir, sinon de manière minime. Dans cette cage que représente le présent absolu, les références culturelles sont elles aussi éphémères.

Ainsi va le présent, c’est le présent qui revient, le présent éternel, une dimension a-temporelle où, dans un rebond perpétuel, “le soir qui arrive n’est jamais différent du soir d’avant”; nous nous retrouvons dans des situations, nous faisons certaines choses qui semblent très importantes, qui semblent cruciales, mais qui apparaissent désuètes, démodées, inadéquates, au moment même où nous les vivons. Nous les vivons et une minute plus tard elles ne laissent déjà plus aucun souvenir, si ce n’est celui de leur fondamentale inutilité.

Le changement global face à la pandémie

Les phénomènes globaux qui nous traversent apparaissent inéluctables. Bien que limité par la capacité expérientielle des individus postmodernes, le monde se présente comme objectivement donné, difficilement influençable de l’intérieur et encore moins à travers l’action de chaque individu.

La situation pandémique et la propagation rapide de l’épidémie à l’échelle mondiale détermine une nette et ultérieure accélération de phénomènes déjà existants dans le tissu social. La recherche effrénée d’une solution pour sortir du confinement forcé et l’amputation obligatoire de toutes les formes caractéristiques de socialité ; mais aussi l’émergence de nouvelles formes de marginalité sociale engendrent un réél changement dans le rapport à travers lequel les individus entrent en relation et interagissent les uns avec les autres. Ajoutons à cela l’indéniable surexposition médiatique de scientifiques et d’experts, jusqu’alors inconnus, qui transforment le discours pandémique, l’aura typique du language scientifique cédant la place à la banalisation de la narration médiatique.

La globalisation ne peut être interprétée comme un simple processus d’adaptation aux mutations du contexte social. Bien entendu, dans le passage d’un type de société à un autre, il est clair que des changements adviennent, tout comme il est clair que les individus, dans le processus d’interaction avec l’extérieur, doivent nécessairement trouver de nouveaux points d’équilibre. De cette manière, il s’agirait toutefois presque d’un processus mécanique et certainement hétérodéterminé. Si l’on accepte la globalisation en tant que processus évolutif, la manière dont la voie est tracée est alors clairement externe aux individus, qui deviennent des agis plutôt que des agents, des pions immobiles sur l’échiquier plutôt que des joueurs qui décident de leurs coups.

Aujourd’hui, nous ne pouvons qu’observer et interroger, comprendre les implications, en influencer les évolutions afin de ne pas repousser un déterminisme venu d’en haut, tout en sachant se trouver clairement en face d’une série de ruptures épistémiologiques, aussi bien du côté de la société que de la manière de percevoir les phénomènes liés au changement. Nous pourrions donc dire qu’avec le terme “globalisation” nous entendons un ensemble de mutations sociales qui se développent dans la société, s’influençant mutuellement, aussi bien au niveau des structures sociales qu’au niveau des perceptions et du positionnement personnel de chacun des sujets. C’est un peu comme si, parallèlement à une accélération des changements technologiques et de perception du monde, venait s’ajouter un autre changement lié à la particularité des représentations sociales, énième réaction indissociable de cause/effet. Les révolutions technologiques qui se suivent à des rythmes toujours plus intenses changent le monde et le mettent directement en contact avec différentes perceptions des choses et avec l’idée que l’on affirme de ce monde. Cette idée est destinée à avoir un cycle de vie extrêmement bref et à être remplacée par la suivante, dès que celle-ci sera disponible.

Le rapport entre l’individu et la société devient fragile et complexe car, si d’un côté l’atomisation pousse les sujets à se présenter en tant que sujets isolés, ils s’inscrivent toutefois encore à l’intérieur de structures sociales qui tendent à se montrer “objectivement” en mesure d’influencer les possibilités de construction des trajectoires identitaires; les structures se présentent de manière objective et globale, extérieures à l’individu et rattachables à des univers symboliques lointains et discontinus, en constante redéfinition. Dans une société où il existe de multiples possibilités d’accéder de manière illimitée à des informations provenant du monde entier, et alors que l’individu semble libre de prendre et d’emporter les informations qu’il préfère grâce au buffet des all-news, on remarque que tendanciellement il ne réussit à être qu’un produit de cet immense blob médiatique qui lui fait face, un produit qui, à l’intérieur des nombreuses possibilités d’expression et de reconfiguration identitaire, se perd telle une voix tentant de s’élever du brouhaha. Malgré tout, il reste la potentialité d’un individu qui, en toute conscience, a la capacité de se libérer des contraintes externes, et il le fait (ou peut le faire) en tant qu’élément socialement produit, comme point final d’un long processus de détermination sociale ; enfin, il le fait (ou peut le faire), car il est porteur d’une subjectivité qui est la même source d’énergie propulsive de toute la société. Cette potentialité s’inscrit au sein d’un rapport individu/société qui se présente de manière dialectique, dans lequel la subjectivité de chacun tend toutefois à s’opposer aux déterminations qui apparaissent à l’extérieur.

La crise du discours social ?

À l’époque où nous vivons, il devient de plus en plus difficile de réussir à organiser les multiples interactions sociales selon des critères confinables à l’intérieur de systèmes démocratiques. La démocratie est un système qui fonctionne car il réussit à être inclusif lorsqu’il tend à n’exclure personne. Tous les processus démocratiques n’ont survécu, n’ont pu se développer que dans la mesure où ils ont réussi à obtenir un élargissement des formes participatives et, par conséquent, des droits. En ce sens, la démocratie coïncide avec la sphère des droits, à savoir l’élargissement constant du droit d’exprimer son propre point de vue, ce dernier influant sur l’organisation de la société. Aujourd’hui, cette forme d’organisation est en crise. La marche en avant des droits semble mettre en difficulté les formes de coexistence sociale, c’est-à-dire que la fermeture temporelle rend problématique l’organisation d’une dialectique politique normale.

Comme le souligne Saskia Sassen (2016), la chute de la démocratie donne naissance à une hausse de l’importance des dynamiques du marché qui remplacent la politique en tant qu’instrument de régulation, ce qui a aussi des retombées sur le rapport existant entre l’individu et la société et, par ricochet, entre la science et la société.

Nouveau plongeon dans le jardin enchanté

Dans le célèbre mythe de la caverne, Platon invite les hommes à se libérer des chaînes de l’ignorance qui les rattachent aux croyances, aux apparences. Mais, bien que quelqu’un ait déjà expérimenté la voie de la libération et soit prêt à en dévoiler le chemin pour s’affranchir, le reste de l’humanité préfère s’en tenir à la tranquillité pacifique de ses propres croyances plutôt que de s’aventurer sur des parcours dangereux, nécessaires à l’obtention du prix de la vérité.

Le mythe oppose clairement ignorance et vérité. Ceux qui vivent dans la première se laissent difficilement influencer par quelque chose qui se situe en dehors « du confort, de l'efficacité, de la raison, du manque de liberté dans un cadre formellement démocratique et confortable » comme dirait Herbert Marcuse (1968, p. 29). Il est vrai que les chaînes, en retenant les hommes, les empêchent d’atteindre la vérité, mais il ne fait aucun doute que le feu réchauffe et rassure, le reste importe peu.

Substantiellement, c’est un monde pré-scientifique que Weber décrit. Il n’est pas vrai que durant la modernité tout le monde s’est levé pour sortir de la caverne, mais il arrive que le scientifique détenteur de la vérité endosse le rôle de garant de la vérité. Le discours scientifique, même s’il n’est pas l’apanage de tous, façonne toute la société. De cette manière, il est possible d’accéder à la vérité, de comprendre que les ombres sont un articice, sans qu’il soit nécessaire de sortir de la grotte. Le personnage weberien (Weber, 2003, p. 70) du sauvage Hottentot qui, alors qu’il voyage sur un tramway, est parfaitement conscient que ce n’est pas son grand esprit qui le fait avancer mais bien le fruit d’un raisonnement parfaitement explicable de manière rationnelle. S’il s’agissait là du fondement du raisonnement rationnel lié à la modernité, aujourd’hui il traverse une crise.

La société actuelle traverse une crise de la certitude de réussir à tout expliquer et à tout dominer à travers la connaissance et le discours scientifique. La science ne peut tout expliquer, de l’accident de Tchernobyl à celui de Fukushima, donc qu’il s’agisse d’un Est non compétitif ou du fer de lance de la société postmoderne occidentale, l’œuvre humaine s’exprimant à travers la technologie qui en est la translation empirique, ne réussit à engendrer qu’une situation d’incertitude et de risque substantiel (Beck, 2000). Le rapport avec la nature, la substantielle incapacité de contrôle d’événements qui deviennent toujours plus globaux comme le réchauffement atmosphérique, le trou dans la couche d’ozone, les phénomènes météorologiques toujours plus extrêmes soulèvent chaque jour de nouvelles interrogations qui restent sans réponse, non par manque de connaissances mais parce que non prévues par le système. Ce n’est pas la science qui n’est pas en mesure d’apporter des réponses mais c’est plutôt qu’il n’existe aucune réponse capable de résoudre le problème de ce qu’il reste de la centrale japonaise et du stockage de milliards de litres d’eau radioactive encore pour très longtemps.

L’effondrement de la science n’élimine toutefois pas le discours scientifique en tant que source d’explication plausible. On interroge toujours la science et les scientifiques mais la déclinaison change : on le fait de manière “magique”. Le concept de rationalisation, dans le lexique weberien, marque un tournant. À partir de Galilée, le monde n’est plus gouverné par la magie mais par la science. La science n’est rien d’autre que l’avenir, du moins dans le sens de la calculabilité d’une prévisibilité rationnelle.

Durant la post-modernité, l’époque actuelle que nous expérimentons, nous assistons à une sorte de réenchantement [re-enchantment], particulièrement évident en période de pandémie. La science ne réussit plus à projeter la société dans le futur. Elle est elle aussi prise au piège de la roue du hamster, ne sachant plus apporter de réponses aux problèmes que nous devons affronter, si ce n’est de manière partielle, à travers des réponses caduques à validité limitée. La science, dans l’incertitude ontologique qui frappe la société actuelle, n’a pas recours à la magie pour expliquer les phénomènes, mais elle en subordonne le langage en y incorporant la grammaire. Elle n’apporte pas de réponses définitives, rendant toute interprétation aléatoire.

Nous sommes exactement dans une situation où, confrontés à un phénomène global comme la pandémie, qui modifie radicalement les comportements et les habitudes des individus à l’échelle planétaire, nous interrogeons les scientifiques tout comme les anciens grecs interrogeaient l’Oracle de Delphe. Toutefois, l’interprétation actuelle de la prophétie a lieu à travers les médias où toute probable explication est passée au crible par les personnes les plus disparates, presque toutes munies d’un titre.

En ce qui concerne le virus, les scientifiques ont dès le début rendu leur verdict, qui est substantiellement resté le même, répétitif, rythmant les mois comme un tragique son de cloches. Que ce soit dans les journaux, à la télévision, dans cet océan hors de contrôle que représente internet et ses réseaux sociaux, les scientifiques ont toujours souligné que les seules armes dont nous disposons pour contenir l’épidémie sont la distanciation sociale et l’hygiène personnelle, dans l’attente d’un vaccin que seul le temps nous dira s’il est en mesure de libérer l’humanité d’une vulnérabilité imposée. Il s’agit là certainement d’une réponse/non réponse ; c’est la sentence d’un hamster emprisonné dans sa roue. C’est un avis qui éloigne la réponse tant attendue mais qui laisse libre cours à l’interprétation.

Les non-experts défilent – dans les débats télévisés, dans les journaux, sur les réseaux sociaux – interprétant le langage scientifique et le réduisant à de simples opinions, à savoir à une forme de langage adéquat à la fermeture a-temporelle, qui donne naissance à la communication de l’éternel présent. Donner un avis sur un vaccin n’est plus l’apanage exclusif d’un scientifique compétent ou d’un chercheur, mais devient un thème de discussion. Le type d’intervention pour soigner la maladie varie en fonction des chaînes de télévision et de l’heure de l’émission ; sur les réseaux sociaux, la babélisation est devenue une langue de communication universelle. Il en ressort une humanité de nouveau catapultée dans un monde fantastique au goût postmoderne, mais dont les règles relèvent entièrement de la magie. Longtemps l’origine des virus a pu être attribuée à des peurs dérivant de pratiques ancestrales qui prévoyaient la consommation d’animaux exotiques. C’est ce même agent patogène qui devenait parfois le viatique destiné à une divinité susceptible et hostile.

Substantiellement, le vaccin n’est plus le résultat final d’un processus de recherche scientifique qui a suivi toutes les procédures de validation prévues, mais présente les mêmes caractéristiques qui étaient attribuées à une certaine époque aux potions magiques. La manière dont il est réalisé importe peu, ce qui compte c’est son efficacité. C’est la potion magique qui résout le problème hic et nunc. Si les scientifiques, tels de nouveaux divinateurs, répètent que la vaccination de masse représente une priorité, l’interprétation transforme la vérité scientifique en une sorte de menu à la carte où le discours glisse sur les précautions susceptibles de ne pas réprimer les nombreuses exigences personnelles ou sur le type de vaccin. Astrazeneca devient dangereux vox populi, nous aimerions faire confiance aux Russes et aux Chinois mais nous ne le pouvons pas, nous ne pouvons pas non plus avoir confiance en Johnson. Le bavardage médiatique nous inflige à tout va des faiseurs d’opinions issus d’un monde politique de plus en plus affaibli, d’une économie toujours plus impatiente de mettre un point final à ce cauchemar. Mais parmi ces faiseurs d’opinion, nombreuses sont les stars (plus ou moins scintillantes) du spectacle, les influenceurs des réseaux sociaux, véritables sacerdotes, gardiens du savoir caduque et postmoderne. Cependant, toutes ces figures ont un point commun, elles émanent une aura faite de compétences qui ne dérivent que de leur notoriété, car de toute manière, à l’époque de la vérité réversible, tout devient contestable et leur parler se réverbère et se propage au sein de la société. Une gigantesque construction idéologique (Žižek, 2020).

Quelle est la question que pose la société et qui s’adresse aux laboratoires scientifiques ? La question fondamentale ne concerne pas le vaccin en tant que produit d’une activité scientifique, la nature du virus ou son fonctionnement. Le vaccin, dans l’océan de la communication babélienne, fonctionne exactement de la même manière qu’une potion magique. Tel un philtre d’amour, il rétablira comme par enchantement la vie de tous les jours. Il s’agit là d’une solution limitée à un problème dont la portée temporelle est très faible.  

L’habilitation universelle à parler, garantie et amplifiée par les médias, devient endémique et accroît le sentiment de dépaysement en brisant le rapport de confiance entre les scientifiques et la société, supposé comme normal en période de normalité : pour paraphraser Ulrich Beck, la science ne réussit plus à donner l’impression de pouvoir jouer à être Dieu (Beck, 2017). Dans son dernier travail, Ulrich Beck a parfaitement exposé le problème et, même si nous étions encore loin de cette ère pandémique, il était parfaitement clair pour lui qu’à l’époque des risques globaux, le partage des rôles et l’accès aux ressources et à la communication deviendraient problématiques. Le sociologue allemand fait clairement référence à une rationalité scientifique inquiète lorsqu’il s’agit de devoir céder le poids des responsabilités à un sujet politique qui, comme nous l’avons déjà vu, ne réussit pas à projeter dans le temps une image de société distanciée. C’est substantiellement la faiblesse de la politique qui prive la science de ses potentialités.

Alors que Beck, parlant du risque nucléaire, soulevait explicitement le problème de l’accès aux ressources et du pouvoir de la parole, avec la pandémie, le cadre se fait plus urgent. De toute évidence, il émerge des programmes télévisés, des débats dans les journaux ou des messages sur les réseaux sociaux, que d’un côté la science est la seule à pouvoir revendiquer le monopole de la compétence, mais de l’autre, la nécessité de ne pas restreindre les formes démocratiques de participation et le droit à l’existence d’une opinion publique, engendrent un conflit menant à l’impasse. La politique qui, dans un souci de légitimisation, est toujours plus étroitement attachée aux bavardages, tend à accorder la même importance à tout ce qui réussit à émerger de l’arrière-plan et à apparaître sur le devant de la scène. La validation scientifique ne sert plus ni à déterminer des mesures de lutte contre le virus, ni à certifier l’efficacité d’un vaccin. Nous sommes à nouveau enfermés dans une cage où la roue tourne dans le vide, poursuivant la chimère du risque zéro, de plus en plus demandée mais de moins en moins disponible.

Le complot est la preuve irréfutable de l’incertitude. C’est le nouveau spectre qui rôde en Europe et la crise de tous les systèmes sanitaires nationaux ou régionaux en est l’épiphénomène le plus évident. Le nombre quotidien de contaminations, de malades, de personnes hospitalisées en soins intensifs font partie de la triste comptabilité qui accompagne la coexistence avec un monde qui s’égare de plus en plus, qui navigue à vue, suspendu entre l’apocalypse et l’espoir d’une renaissance. C’était le cas dans l’Europe des pandémies de peste des XIVe et XVIIe  siècles, où l’ignorance et le soupçon créaient des séparations spatiales dans les lieux, méfiance et figures fragiles prêtes à devenir des boucs émissaires.

Le monde est enveloppé d’une trame fantastique. Les représentations sociales déjà sombres avant l’explosion de la pandémie, apparaissent encore plus obscures. Elles ont un rapport direct avec le monde magique, avec le mythe réadapté aux nouvelles circonstances. Le scientifique n’a plus le rôle principal, même pas celui de l’ambigu docteur Victor Frankenstein qui agence, en suivant une certaine logique, des segments de corps inanimés et qui tente l’expérience de leur redonner vie, brisant le dernier tabou humain. La science, à l’époque de la contamination et de la fermeture généralisée de tous les lieux de socialité, ne réussit plus à faire ou à maintenir des promesses dont la vie dépend. Les paradigmes artistiques deviennent les représentations fantastiques de films comme Le seigneur des anneaux dont l’action ne peut avoir lieu qu’en terre du milieu, suspendue elle aussi entre le passé et l’avenir où cohabitent des armes à l’aspect hypertechnologique mais utilisées pour lutter contre des dragons apocalyptiques qui semblent réveiller des cauchemars qui sommeillent, enfermés dans de lointains bestiaires médiévaux. La toile de fond est nécessairement une dimension magique car plus personne n’est capable d’accepter d’explication.

Les inégalités sont-elles la conclusion ?

Les bouleversements pandémiques n’ont toutefois pas pour caractéristique d’être répartis de manière égale à l’intérieur du corps social. Que ce soit au niveau global, entre divers systèmes économiques, qu’à l’intérieur des frontières nationales les plus homogènes, les changements rapides se greffent sur des économies déjà affaiblies et constamment traversées de crises financières à répétition et de plus en plus poussées (Gallino, 2011). Suite au choc pandémique, certains signes témoignent d’une difficulté généralisée s’agissant de retrouver des parcours économiques connus afin de pouvoir à nouveau élargir la capacité productive et inverser les tendances fortement négatives des indices macro-économiques. Partout, on assiste à un important recul ainsi qu’à une dégradation des finances publiques ; des millions d’emplois se sont immédiatement avérés incompatibles avec la nouvelle situation.

L’ancienne structure productive devient excédentaire de par l’impossibilité de faire coïncider l’emploi et les valeurs préexistantes. Tout cela est dû aussi bien à l’apparition d’une crise économique très grave provoquée par le blocage de la production mais aussi au maintien de lourdes contraintes suite aux mesures de prévention sanitaire et de distanciation sociale. La voie à suivre pour récupérer les valeurs économiques perdues devient celle qui mise essentiellement sur l’augmentation de la productivité liée à la restructuration des processus d’organisation (télétravail, croissance verte, next generation, etc.) cherchant, tant que possible, à éterniser les coûts sociaux de replacement de l’ancienne force de travail devenue inutile, à travers une pluie d’aides économiques d’utilité discutable.

Les États-Unis, sortis des griffes du souverainisme trumpien, ont du mal à choisir une direction, voyant dans la diffusion du vaccin et dans la reprise de la demande interne les seules chances de renaissance et de sortie de crise. Encore une fois, comme par magie, l’envie de trouver une solution va au-delà des possibilités concrètes d’en trouver une à portée de main, faisant du marché et de ses règles les principaux agents de régulation sociale. L’apparition de formes de gouvernement de plus en plus sécuritaires et d’exaspération des raisons à l’origine de la conflictualité sociale sont le corollaire des affaires sanitaires.

Par contre, les économies européennes tentent de résister à la crue imminante à travers des mesures d’expansion de type monétaire, élargissant de manière démesurée la base des liquidités en circulation. Mais cette solution n’est elle aussi rien d’autre qu’un renvoi à un avenir qui n’est pas encore là et encore bien lointain : la next generation devra rétablir la croissance nécessaire pour couvrir les découverts, suite aux choix politiques, toujours si ces derniers devaient réellement être mis en œuvre.

Malheureusement, ces deux types de mesures soulèvent des interrogations, surtout en terme de gouvernance de la population excédentaire, à savoir celle qui est en dehors du marché du travail et qui, soyons réalistes, n’aura aucune possibilité de réintégration productive. Cette crise ne ressemble en rien à ce que nous avons pu connaître dans l’histoire du capitalisme. Elle n’est pas le résultat d’un choc de l’offre dû à des obstacles institutionaux, technologiques ou au manque de disponibilité des facteurs de production mais elle ne dépend pas non plus d’un effondrement soudain de la demande. Cette crise, engendrée par une situation objective d’urgence sanitaire, dérive essentiellement de décisions souveraines, de mesures extraordinaires prises par les États et ayant entraîné le ralentissement ou l’arrêt brutal de secteurs entiers de l’appareil productif. La perspective nous laisse envisager qu’il ne s’agit pas là d’une parenthèse temporaire qui pourra bientôt être refermée. Le virus trace une sorte d’asymptote inconnue qui établit une limite infranchissable et subordonne la réponse des politiques publiques. Pour être efficace, l’énorme masse de liquidités monétaires que l’Union européenne entend reverser sur les divers bilans publics devrait avoir une double caractéristique, être rapide et se construire en tant que résultat d’une gigantesque capacité projectuelle en mesure de redessiner le visage de l’Europe. Substantiellement, une imagination capable de rompre avec les contraintes d’un présent trop encombrant serait nécessaire, invertissant les tendances d’une crise faite de hauts et de bas et qui se prolonge depuis la fin du dernier millénaire. Tout à fait le contraire de ce qui a réellement lieu.

Avec des scénarios de ce type et des niveaux de dette publique qui s’envolent et ont presque été multipliés par deux par rapport à la période pré-pandémique, le rôle des dépenses publiques est destiné à être continuellement sous tension, il est donc facile d’imaginer dès à présent des solutions de retour à des taux croissants et difficilement soutenables, des économies en récession et de longues périodes de mise en discussion ou de réduction des niveaux de couverture des systèmes d’état social. Les ministères des différents pays européens ainsi que la Commission invitent dès à présent à ne pas considérer les importantes aides, qui n’ont pour le moment été qu’allouées, comme une distribution de repas gratuits, mais comme un prêt (peu) onéreux à utiliser pour redonner souffle à l’économie, et dont les échéances devront être honorées.

L’endettement laisse présager de fortes disparités sociales, un partage inégalitaire des sacrifices. La révolte d’une part importante de la population issue des couches marginales, qui dès à présent revendique son droit de survivre à travers les saccages et la violence, comme nous avons pu le voir aux États-Unis, dans les banlieues parisiennes, dans les quartiers particulièrement défavorisés de villes du sud de l’Italie, comme parmi les classes productives, pourrait très bientôt devenir une caractéristique à ajouter aux récits post-pandémiques.

L’évolution encore inconnue des aspects cliniques de la pandémie et la gestion d’une situation sociale compliquée imposent dès à présent des mesures extraordinaires de contrôle de la population. En l’absence de vaccins, face à un virus inconnu et imprévisible de par ses variants, la seule contre-mesure pouvant se révéler efficace est la généralisation de l’état d’exception (Agamben, 2003) qui empêcherait que les personnes continuent à être des véhicules de propagation de l’épidémie.

La nécessité de gouverner dans des conditions extraordinaires entraîne la nécessité de réussir à développer une forme particulière de discours rendant possible la réalisation d’une parfaite gestion du retour à la normalité. Le danger lié à la contamination doit être “compatible” avec l’indispensable reprise du cadre économique, de manière à garantir le nécessaire retour à une croissance de l’économie.

Durant cette période de transition vers ce qui semble être le début d’une profonde transformation sociale à l’échelle globale, on observe déjà, et encore pour longtemps, une exposition inégalitaire d’une partie de la population aux causes de vulnérabilité et aux facteurs de risques. Selon toute probabilité, d’opportunes technologies politiques s’imposeront et devront investir de manière différenciée le corps, la santé, la manière de se nourrir et d’habiter, les conditions de vie, tout l’espace lié à l’existence. D’un côté une élite protégée, englobée dans un processus de production désormais immunisé, et de l’autre, une population éventuellement destinée à être sacrifiée (Agamben, 1997) à laquelle on demandera, dans le respect de contraintes difficilement modifiables, d’endosser diverses responsabilités, à savoir atteindre des niveaux de production optimaux ou encore la nécessité d’éviter d’éventuelles contagions.

La gouvernance globale ne pourra qu’emporter avec elle cette caractéristique, dans la mesure où elle réussira à faire de sa grammaire une forme hégémonique fonctionnelle au maintien des conditions à travers lesquelles l’état d’urgence actuel a été engendré.

 

Bibliographietop


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Notetop


1. [https://voyager.jpl.nasa.gov/]

 

Pour citer cet articletop


Référence électronique

Walter Greco, "Entre désenchantement et monde magique. Comment la pandémie redessine nos sociétés", Sciences et actions sociales [en ligne], N°15 | année 2021, mis en ligne le date 8 juin 2021, consulté le , URL : http://www.sas-revue.org/83-n-15/dossier-n-15/204-entre-desenchantement-et-monde-magique

 

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Walter Greco
Professeur de sociologie politique au sein du Département de Sciences Politiques et Sociales de l’Université de Calabre
Membre du laboratoire DISPeS
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