N°15 | Année 2021 : "Les sciences sociales face à la pandémie, entre nouvelles et vieilles marginalités en Europe. Un regard croisé à travers les réalités italiennes"

Compte rendu

Thibaut Besozzi, Idées reçues sur les SDF : regard sur une réalité complexe, Paris, Édition le Cavalier Bleu, 2020, 147 Pages.

Ayité Claude Mawussi

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Thibaut Besozzi nous invite dans la réalité du monde de la rue, des sans domicile fixe et des structures qui les accompagnent dans leurs quotidiens, des services de logements d’urgences aux pensions en passant par les associations caritatives. Il propose en explorant au plus près ce monde, de le saisir par les faits afin de déconstruire les idées reçues sur les SDF. Fruit d’un travail de terrain auprès non seulement des SDF, mais de tous les acteurs du monde de la rue, ce livre apporte un éclairage important et pertinent sur les SDF et participe ainsi à renouveler le débat et la recherche sur cette population. En qualité de sociologue averti qui doit prendre de la distance par rapport aux prénotions, Besozzi part des préjugés sur les SDF pour ensuite les questionner et les déconstruire, grâce à de la donnée produite non seulement par des enquêtes ethnographiques à Nancy, mais aussi par des données d’enquêtes et de littérature existantes. Le monde de la rue, les trajectoires possibles qui y amènent, la vie dans la rue et les possibilités de sortir de la rue y sont abordés. L’auteur avance l’idée que les idées communément admises sur le monde de la rue sont fausses et simplistes et propose d’en saisir la complexité.

Écrit dans un style simple et agréable à lire, l’ouvrage est structuré en quatre parties. La première - Combien sont-ils et qui sont-ils ? - (p. 14-50), fait le point sur la situation numérique et identitaire des SDF. L’auteur, en relevant les difficultés méthodologiques de dénombrement des SDF y montre qu’entre les deux études de l’INSEE sur les SDF en 2001 et 2012, leur nombre a largement augmenté (57%). Cela est dû plus à une arrivée sur le territoire français de migrants dont les femmes et les enfants. « Alors, on s’aperçoit que l’augmentation saisissante du nombre de sans-domicile est corrélée à l’arrivée de populations étrangères dont une part est accompagnée d’enfants ; et ce, même s’il demeure que près de la moitié des sans domicile sont Français » (p. 21). Quant à leurs trajectoires et identités, l’auteur montre que les SDF sont très différents. Ils distinguent ceux pour qui la vie dans la rue est une forme de choix engagés (zonards, routards), les clochards qui sont plus reconnus par leur âge avancé et la consommation de l’alcool, les « psys » identifiables par les pathologies mentales, les ponctuelles dont l’expérience de la rue est passagère suite à une rupture biographique et les stabilisés qui ont des conditions d’hébergement stables, mais non adaptées. Qu’il s’agisse de la citoyenneté, des ressources, du rapport au logement et à l’histoire de vie, les SDF sont fort différents les uns des autres. Par ailleurs, en déconstruisant l’idée reçue selon laquelle les « SDF dorment dehors et sont en errance », l’auteur montre que la plupart d’entre eux, soit 90% bénéficient de solutions d’hébergement d’urgence ou permanent. Sur les 10% qui dormiraient effectivement dans la rue, cela renvoie à diverses formes qui vont du squat à l’aménagement d’un camion qui permettent des formes d’appropriation diverses. Par ailleurs, l’errance contrairement à l’idée d’une vulnérabilité absolue semble être pour beaucoup des formes alternatives de vie choisies et assumées. Relativiser cette représentation sociale ne veut pas dire qu’il n’existe pas des gens qui dorment effectivement dans la rue ou qui errent sans l’avoir choisi, mais ceux-ci sont largement minoritaires. « Être SDF ne signifie pas dormir dehors, ni être en errance. Cependant, il serait tout aussi faux de d’affirmer que l’absence de logement ne favorise pas l’instabilité du quotidien et l’émergence de formes de « chez-soi » précaires reconstruites dans le cadre de la survie » (p. 37). Aussi, faut-il relativiser l’idée selon laquelle « les SDF sont exclus et désocialisés ». En effet, ces derniers même s’ils se trouvent en marge de la société n’en sont pas complètement exclus. Ils travaillent (pour une part), exercent partiellement leur citoyenneté, sont rattachés aux institutions et à leurs familles et amis. Ils partagent des normes entre eux et avec la société, ce qui atteste de leurs socialisations et sociabilités même si certains actes déviants peuvent sembler être des signes de désocialisation. L’auteur écrit : « ils ne se situent pas en dehors de la société mais bien à sa périphérie, tout en maintenant, la plupart du temps, des liens institutionnels, culturels, et relationnels avec la société normalisée » (p. 44). Enfin dans cette partie, l’auteur relativise l’idée que « dans la rue, il y a de plus en plus de femmes » en montrant qu’en 11 ans cette augmentation est de 4%. Mais les femmes, du fait de leur vulnérabilité, sont mieux prises en charge par le système d’aide des sans-abris. L’auteur ne manque pas de montrer que les inégalités homme-femme et l’augmentation du taux de divorce influent sur la probabilité des femmes à se retrouver dans la rue.   

Dans la deuxième partie « comment on arrive à la rue ? » (p. 51-78), l’auteur déconstruit les représentations sociales sur les raisons qui amènent les gens à la rue. D’une part, il montre que contrairement à l’idée que « les SDF ont vécu une chute rapide et linéaire », les trajectoires sont plus complexes et moins abruptes qu’elles ne le semblent. Tant une part importante n’a véritablement pas eu de logement de façon autonome et la perte de logement ne sonne le glas que d’un processus de précarisation déjà enclenché depuis longtemps. Mais elles sont vécues par les SDF qui eux-mêmes la présentent comme linéaire et rapide devant les travailleurs sociaux, bénévoles afin de bénéficier de la sensibilité et de la prise en charge de ces derniers. Il n’empêche que pour certains (une minorité), se retrouver à la rue a été brutal et rapide. « (…) L’environnement social et les conditions de vie des personnes peuvent s’effriter pendant longtemps avant que n’arrive le « choc de la rue », ce dernier étant néanmoins vécu comme rapide et abrupt » (p. 57). Par ailleurs, l’auteur déconstruit aussi l’idée reçue selon laquelle « C’est leur faute s’ils sont à la rue, certains l’ont même choisi ! ». Il montre que ces déterminants structurels extérieurs aux individus comme les crises économiques successives qui vulnérabilisent face au chômage, la crise du logement, la transformation des structures familiales et la désinstitutionalisation de la psychiatrie qui laisse pour compte certaines personnes, l’exposition à la toxicomanie, etc., influencent énormément le fait de se retrouver sans logement même si le choix de la rue en constitue un parmi tant d’autres. Par ailleurs, les routards et les zonards choisissent la route ou la zone comme forme de vie alternative. Pour eux, la rue peut sembler un choix pour sauver la face. Pour tous les autres, quitter le logement (en cas de violence conjugale et autres) n’implique pas forcément un choix de vivre dans la rue même si dans le panel de choix possible la rue s’impose parfois comme possible. L’idée reçue selon laquelle « ça peut arriver à tout le monde » de se retrouver dans la rue est relativisée. En effet, l’auteur en partant du profil type des SDF (problématiques familiales, niveau d’étude bas, enfants placés à l’aide sociale à l’enfance), montre que se retrouver à la rue n’est pas une fatalité et qu’il existe des filets de sécurité sociale qui protègent statistiquement de se retrouver du jour au lendemain dans la rue. Enfin, cette partie se termine sur la déconstruction du préjugé selon lequel « Les SDF ont des problèmes psychiatriques ». L’auteur s’attache à montrer que même si les troubles psychiatriques peuvent induire à se retrouver dans la rue et que la vie dans la rue peut déclencher des troubles psychologiques plutôt légers de l’ordre de l’anxiété et de la dépression, tous les SDF ne souffrent pas de maladie psychiatrique et le peu qui en souffre sont plutôt nés en France.

Dans la troisième partie « Comment vit-on dans la rue », l'auteur identifie et déconstruit les idées reçues sur la vie des SDF dans la rue. Il déconstruit l’idée selon laquelle « les SDF sont drogués et alcooliques ». Tout en reconnaissant les effets négatifs de la toxicomanie sur la santé, il montre que les SDF qui consomment de la drogue ou de l’alcool sont statistiquement peu nombreux et cette consommation permet à la fois de supporter les conditions de vie difficiles dans la rue et de se socialiser. En second lieu, il s’attache à relativiser l’idée selon laquelle « les SDF n’ont pas de ressources ». En effet, si la régularité et les origines des ressources sont problématiques et que les SDF vivent sous le seuil de la pauvreté, ils ont tout de même des ressources qui proviennent des allocations des services de l’État, du travail, des pratiques illicites (vol, manche, trafic, etc.) ou encore d’aide des associations, des amis ou de la famille. Il montre que la majorité des SDF (80%) ont des revenus inférieurs à 900 euros et 30% inférieurs à 300 euros. Ceux nés en France restent moins touchés par l’extrême pauvreté que respectivement les étrangers francophones et les étrangers non francophones tout comme les femmes, les personnes ayant un enfant ou une situation de logement stable. L’auteur déconstruit aussi l’idée reçue selon laquelle « les SDF sont en mauvaise santé et meurent dans la rue » en montrant que pour 86%, les SDF bénéficient d’une couverture maladie, plus de la moitié (52%) s’estiment en bonne santé et 85% ont eu recours à un médecin. Sur l’hygiène des SDF, l’auteur montre que la majorité d’entre eux a une hygiène corporelle et plus particulièrement les femmes pour des raisons de présentation et de maintien de soi, même s’il existe quelques cas où les SDF sont dans un état de saleté avéré. Concernant la mort des SDF dans la rue, même si l’on pourrait croire que ces derniers meurent plus en hiver qu’en été, l’auteur démontre que c’est le contraire grâce à une mobilisation forte pour leur cause en hiver qui les protège relativement de la mort et un relâchement de la mobilisation en été qui gonfle les chiffres de leurs décès en période estivale. Même s’il existe des cas de non-couverture médicale, de renoncement au soin et de décès, ces données permettent d’en avoir une vue juste pour ne pas tomber dans la facilité des idées reçues. Enfin dans cette partie, l’auteur s’attarde à éclairer l’idée selon laquelle « les SDF sont violents et délinquants ». Il montre qu’une infime part seulement des SDF (zonards) le sont et que la majorité d’entre euxs’éloignent de la violence et de la délinquance qu’ils considèrent comme dangereuse et immorale. Ces déviances apparaissent pour l’auteur comme une « délinquance de survie » ou « un moyen de se faire une place dans le monde de la rue ».

Dans la quatrième et dernière partie, « comment sortir de la rue », (p. 107-129), l’auteur tente de déconstruire les idées reçues sur la sortie du monde de la rue. En partant du fait que l’expression « sortir de la rue » est trompeuse, car non linéaire, non évidente et s’inscrivant dans une carrière de vie, il explique les difficultés que peut représenter la sortie de la rue. Il montre par ailleurs qu'en raison des contraintes, de l’infantilisation et de la normativité qu’implique l’engagement dans un processus de réinsertion et de stabilisation, certains (zonards, routards) peuvent faire le choix de la stabilité relative de la vie dans la rue et y rester. Étant donné qu’il ne s’agit pas d’une démarche facile, la volonté, mais aussi la capacité sont autant de facteurs, tout comme l’endettement, qui influent sur cette étape du parcours des SDF. S’agissant de la fausse idée selon laquelle « on ne fait rien pour les SDF », l’auteur apporte un démenti formel. Il montre comment l’action sociale à l’endroit des SDF s’est professionnalisée autour du développement de politiques et de programmes ciblés à leurs endroits, financés par l’État et mis en œuvre par des structures à divers échelons qui vont des services régionaux aux associations et ONG. Les SDF dans l’écrasante majorité, sauf ceux qui renoncent à l’accompagnement, bénéficient de ces aides et accompagnements (repas chauds, logements d’urgences ou adaptés, couvertures, rattachements aux institutions, insertion, etc.) non seulement de ces institutions, mais aussi de façon plus informelle de leurs familles, amis, passants, etc. Malgré tout, on peut s’interroger sur l’efficacité des actions et du bon usage des ressources allouées à ce champ en observant surtout la bureaucratisation accrue qui s’y est développée. Cette partie se termine sur la déconstruction de l’idée qu’« on refuse d’héberger certains SDF ». Il montre qu’il existe plusieurs solutions de logement qui vont des solutions d’urgences (halte de nuit, 115, etc.) au plan grand froid, en passant par les solutions plus permanentes (hôtels, logements adaptés, etc.). Si dans le premier cas, les travailleurs sociaux sont obligés, face au nombre de places limité de gérer les flux, dans le dernier cas, l’imposition de contraintes pour accéder aux logements permanents agit quelquefois comme repoussoir si bien que certains SDF renoncent à cette solution et préfèrent vivre dans la rue. Par ailleurs, certains SDF sont refusés dans les logements compte tenu de comportements déviants par le passé alors que certains non-recourants critiquent le système de logement en arguant qu’il est insalubre, non sécurisé et trop étroit. L’auteur montre aussi en s’appuyant sur une première évaluation du programme « logement d’abord » que les systèmes d’insertion par logement ordinaire minimisent la capacité d’habiter du SDF et ne situe pas le logement comme préalable inconditionnel de tous processus d’insertion.

En résumé, grâce aux nombreuses références bibliographiques, aux données d’enquêtes et à l’enquête ethnographique, l’auteur parvient à déconstruire les différentes idées reçues sur les SDF. Il évoque la nécessité de faire abstraction de ces idées reçues afin de construire une connaissance plus proche de la réalité du quotidien et des trajectoires des SDF. En revanche, bien que l’auteur aborde rapidement le dispositif « logement d’abord » par le truchement de travaux de Laval et Estecahandy (2019), il est regrettable qu’il ne propose pas une première évaluation plus ou moins approfondie tant du dispositif « logement d’abord » et du projet EMILE (Engagement pour la mobilité et l’insertion par le logement et l’emploi). D’autant que cela aurait permis de comprendre les limites des politiques d’insertion par le logement classiques et donnerait une idée claire sur le changement ou l’absence de ligne d’action dans le cadre de ces deux projets. D’un point de vue méthodologique, même si les études entre autres de l’INSEE sont globalement réalisées à l’échelle de la France, ce qui légitime largement l’inscription de l’étude à une échelle nationale, l’enquête ethnographique réalisée par l’auteur lui-même aurait pu être réalisée dans plusieurs contextes locaux afin de creuser les spécificités qui pourraient exister d’une ville à l’autre. Aussi, même s’il évoque rapidement quelques données sur le Canada, le travail est resté très concentré sur le cas français alors que l’auteur aurait pu faire des comparaisons sur la situation dans d’autres pays voisins de la France ou d’autres pays en Amérique pour qui la problématique des sans-abris se pose avec acuité. Par ailleurs, du fait que l’auteur s’attache tout au long de l’ouvrage à déconstruire les préjugés sur les SDF, son travail gagnerait à prendre aussi la forme d’un document filmique afin d’atteindre un public plus large pour un accomplissement plus élargi de cet engagement contre les idées reçues. Nonobstant ces critiques, Besozzi apporte un nouvel éclairage à la question du sans-abrisme en France en construisant sa réflexion autour des idées reçues qu’il a tenté de nuancer et de déconstruire. Ce faisant, il permet de découvrir sous un nouveau jour le monde de la rue et participe au débat scientifique sur ce sujet.

 

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Besozzi T., 2020, Idées reçues sur les SDF : regard sur une réalité complexe, Paris, Édition le Cavalier Bleu.

Laval C., et Estecahandy P., 2019, « Le modèle “Un chez-soi d’abordˮ au risque de sa diffusion », Rhizome, n 1, p. 101-110.

 

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Référence électronique

Ayité Claude Mawussi,"Thibaut Besozzi, Idées reçues sur les SDF : regard sur une réalité complexe", Sciences et actions sociales [en ligne], N°15 | année 2021, mis en ligne le date 8 juin 2021, consulté le , URL : http://www.sas-revue.org/84-n-15/compte-rendu/219-thibaut-besozzi-idees-recues-sur-les-sdf-regard-sur-une-realite-complexe

 

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Ayité Claude Mawussi
Titulaire d’un Master de Sociologie
Université de Genève (Suisse)
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