N°16 | Les professionnels de la déviance et de la délinquance : quels enjeux d’hybridation ? Pratiques des acteurs, lieux d’intervention et logiques professionnelles

Dossier

Lutte contre la radicalisation des familles : la tentation sécuritaire du dispositif de protection de l’enfance

Lionel Clariana

Résumé | Index | Plan | Texte | Bibliographie | Notes | Citation | Auteur


Résumés top


Français


À un niveau interinstitutionnel, prévenir ou traiter la radicalisation islamiste violente des familles passe par l’association régulière du dispositif de protection de l’enfance à celui de répression. Conçus au départ pour traiter dans une perspective émancipatrice les situations de risque ou de danger pour un mineur, les outils « protection » peinent aujourd’hui à s’adapter aux spécificités de contrôle et de normalisation d’individus catégorisés à partir de leur pratique cultuelle, fût elle déviante, délinquante ou criminelle.
Pour remédier à cette difficulté, depuis 2014 et la lutte contre la « radicalisation », le législateur ne cesse d’adapter les mesures éducatives de protection à l’exceptionnalité des événements. Ce faisant, il opère un glissement des compétences des conseils départementaux, jusqu’alors chef de file en la matière, vers les services de l’État (PJJ, ARS, Éducation nationale). Il détourne ainsi les procédures de leur finalité première et assouplit à l’extrême le cadre des interventions pour les mettre au service exclusif du traitement de l’enfant dangereux avec sa famille.
Avec la « radicalisation », on assiste donc à une construction politico juridique strictement sécuritaire du champ de la protection en direction d’un public cible, moins soucieuse dans sa conception de l’intérêt et des besoins des individus que de la préservation d’un certain ordre social et public.

English


At an inter-institutional level, to prevent or to treat the violent Islamist radicalisation of families requires the regular association of child protection measures with those countering repression. But the “protection tools” initially designed to free juveniles from risky or dangerous situations struggle today to adapt themselves to the specific requirements for the control and normalisation of individuals categorised by their cult-like practices – be they deviant, delinquent, or criminal.
To address this difficult situation, since 2014 and the fight against “radicalisation”, the Legislature has continually modified educational measures focused on protection in response to exceptional events. Doing this has shifted jurisdiction from departmental authorities, whose responsibility it was, to the national level (PJJ, ARS, national education services). In so doing, these legislative actions have altered the focus of these measures from their initial goals and have relaxed to an extreme the intervention framework such that, in virtually all cases, the treatment services act against an endangered child and his/her family.
As a result of “radicalisation”, we are witnessing a political-legal structuring strictly focused on protecting the security of the general public, its conception is less concerned with the interests and needs of individuals than with the preservation of social and public order.

 

Entrées d'indextop


Mots-clés : protection de l’enfance, radicalisation, logique sécuritaire, risque, danger

Key words : childhood protection, radicalisation, security logic, risk, dange


Plantop


Introduction

De la protection de l’enfant aux logiques sécuritaires : quand la lutte contre la déviance dicte l’action publique
L’affirmation du référentiel « protection »
Dispositif de protection de l’enfance et logique sécuritaire
La « radicalisation » des familles : risque pour l’enfant ou danger pour la société ?
L’AEMO : action éducative ou « simple » contrôle normatif ?
Avec le mineur de « retour de zone », une reprise en main par l’État du dispositif « protection » ?
L’affirmation du rôle des institutions publiques dans les logiques de contrôle et de coercition

Conclusion

Texte intégraltop


pdf button

Introduction

Protéger l’enfant des tiers ou de lui-même dans un souci d’émancipation et de considération de ses droits est loin d’être une évidence historique. Pour paraphraser Borislaw Geremek, en matière de protection de l’enfance, l’État a longtemps privilégié la « potence » à la « pitié » (Geremek, 1987), autrement dit le traitement de l’enfant dangereux pour l’ordre social et public à celui en danger. C’est seulement à partir de la Libération que le législateur émancipe le champ de la protection de l’enfance du traitement de l’enfant dangereux. Il lui confère alors une autonomie fonctionnelle que la crise économique des années 1970 et ses conséquences sociétales remettent en question.

À partir de cette période, pour les pouvoirs publics, les réponses à la paupérisation ne sont plus systémiques mais renvoyées aux responsabilités individuelles (Castel, 2009). Dans cette logique, le fonctionnement des familles acquiert une visibilité médiatique qui construit les troubles sociaux en qualité de problème public en même temps qu’elle les place au centre des préoccupations politiques1. Parce que la population de certains quartiers ou banlieues est particulièrement impactée, dans l’opinion, le phénotype et/ou « la culture d’origine » deviennent des facteurs régulièrement associés à la « montée » de la déviance et de la délinquance. Dans le même temps, la lutte contre le sentiment d’insécurité permet de ravaler les incivilités au rang de faits pénalement répréhensibles et contribue à l’affirmation d’un référentiel sécuritaire accompagnant la redéfinition d’un ordre social et public dominant (Bonelli, 2010 [2008]). Dans ce contexte de défiance croissante à l’encontre d’une jeunesse rendue responsable des difficultés sociales, l’association des services départementaux d’aide sociale à l’enfance aux instances de régulation et de normalisation des conduites déviantes ou délinquantes ne cessera d’être recherchée. Porté par des politiques publiques toujours plus ciblées, l’ensemble du processus conduit à une forme singulière d’hybridation des pratiques en matière de protection, délaissant l’intérêt de l’individu dans la prévention et le traitement des conduites « à risque », pour lui préférer la préservation d’un certain ordre sociétal. Cette hybridation se caractérise par une volonté de coproduction interinstitutionnalisée de la sécurité publique (Oblet, 2008) qui élargit chez les acteurs de l’intervention sociale la palette des déclinaisons du contrôle social (Robert, 2000).

Particulièrement depuis 2014, les systèmes de représentation qui accompagnent le phénomène de « radicalisation » islamiste – radicalisation entendue comme « processus par lequel un individu ou un groupe adopte une forme violente d’action, directement liée à une idéologie extrémiste à contenu politique social ou religieux qui conteste l’ordre établi sur le plan politique, social ou culturel » (Khosrokhavar, 2014, p. 7-8) – rendent complexe la contextualisation sociale du comportement des familles musulmanes. Mais moins que le radicalisé, notre propos s’appuiera plus particulièrement sur les politiques publiques qui le construisent en tant que tel et sur leur appropriation possible par le champ de l’intervention sociale et éducative censé influer sur leur trajectoire (Truong, 2017, p. 167). Car, la radicalisation, « objet indéfini aux contours multiples », nous intéresse moins par les faits de violence que par la « fabrique sociale » des représentations qui accompagnent le législateur dans la définition du potentiel radicalisé (Marlière, 2021, p. 27-50). En effet, dans leurs évaluations, nombreux sont les professionnels de l’enfance qui privilégient une analyse culturalisée et/ou « cultualisée » des fonctionnements socioéducatifs (Clariana, 2018). Cette évolution a deux principales conséquences : une rupture du principe d’égalité de traitement en fonction de la nature du risque ou du danger que court ou fait courir le mineur, et l’institutionnalisation de pratiques en dehors du cadre habituel de la protection. Au-delà du tragique incontestable des événements et leur dimension clairement criminelle, l’impact symbolique dans l’opinion des départs au jihad, les attentats et le développement d’un « islam politique » incompatible avec les principes républicains ont conduit le législateur à adapter le dispositif de protection aux caractéristiques réelles ou supposées d’une nouvelle catégorie de l’action publique : le jeune « radicalisé » et sa famille (Boucher, 2021 ; Clariana in Boucher, 2017, p. 189-201). En même temps que les récentes lois, directives ou encore circulaires contribuent à la mutation singulière des mesures éducatives, un glissement progressif de la compétence « protection » des conseils départementaux vers les services de l’État s’est opéré (Agences régionales de santé, Éducation nationale, Protection judiciaire de la jeunesse). Mais loin de maintenir une conception émancipatrice de l’éducation, les impératifs d’ordre et de sécurité électoralement porteurs ont relégué au second plan les logiques d’aide et d’accompagnement pour leur préférer le contrôle et la coercition2. C’est l’avènement récent de cette « nécessaire » conception socio-politique sécuritaire du champ de la protection de l’enfance et son éloignement de la stricte prise en compte de l’intérêt et du besoin de l’enfant que cet article se propose de déconstruire. Pour ce faire, nous procèderons à une analyse des productions législatives consécutives aux politiques publiques censées depuis 2015 prévenir et traiter la radicalisation islamiste violente qui influencent directement le fonctionnement du champ de la protection de l’enfance. L’objectif de cette analyse est triple (Hassenteufel, 2008, p. 10) : mettre en évidence les motifs qui ont conduit à leur promulgation ; définir les modalités d’action produites par les textes ; enfin, montrer l’impact potentiel ou réel des outils sur la redéfinition de la notion de « protection » en direction des mineurs.

Dans un premier temps, d’un point de vue socio-historique, nous traiterons des racines morales du champ de la protection de l’enfance et des motifs de son inclination à partir des années 1980 vers une fonction de régulation et de traitement des comportements déviants et délinquants d’une population singularisée à partir de sa précarité sociale, son lieu d’habitation et son extranéité réelle ou supposée3. Dans un deuxième temps, nous verrons comment, avec la « radicalisation », le législateur réifie le processus et favorise la mutation des outils habituels de la protection pour s’adapter aux logiques de surveillance et de normalisation des comportements d’une population discriminée non plus à partir de ses conditions sociales d’évolution, mais d’une conception hétéronormée du risque qu’elle fait potentiellement ou réellement courir à l’ordre social et public.

De la protection de l’enfant aux logiques sécuritaires : quand la lutte contre la déviance dicte l’action publique

Pendant des siècles, au nom de la séparation entre sphère publique et privée, les pouvoirs publics se sont interdit une immixtion dans le fonctionnement des familles. Succédant au pater familias romain, la puissance paternelle consacrée par le code civil napoléonien de 1804 confirme le pouvoir exorbitant du chef de famille dans la régulation du comportement de ses membres. Les utilisations de la violence, de la mise à l’écart par la détention, etc., se justifient par la « nécessaire » reproduction d’un ordre social dont le chef de famille est le garant. C’est seulement lorsque les conséquences des dysfonctionnements privés rejaillissent sur l’ordre et la sécurité publics que l’action de l’État au sein de la famille se légitime. C’est donc dans un contexte de préservation d’un certain ordre social qu’éclot à la fin du XIXe siècle le champ de la protection de l’enfance (Pascal, 2020, p. 17).

L’affirmation du référentiel « protection »

En effet, contrairement à certaines idées reçues, inscrire la logique de protection de l’enfance dans l’aide et l’accompagnement des familles est loin d’être une évidence historique. Lorsqu’à la Révolution de 1789 la Nation s’impose la protection des enfants « abandonnés » (qui prendront le nom d’orphelins), c’est certes pour instituer la prise en charge des mineurs physiquement privés de tout soutien familial, mais aussi et surtout pour lutter contre les conséquences sociétales néfastes du vagabondage et de la mendicité. Tout au long du XIXe siècle, l’industrialisation du pays a entraîné un exode rural massif et des concentrations urbaines qui favorisent l’éclatement des solidarités mécaniques (Durkheim, 2007 [1930], p. 157). La paupérisation croissante des ouvriers et l’augmentation de l’écart entre les amplitudes journalières de travail des adultes et des enfants provoquent l’apparition de troubles sociaux consécutifs à des prises en charge parentales déficientes. Pour le législateur de l’époque, largement influencé par les conceptions hygiénistes et philanthropiques, il ne s’agit plus seulement de se soucier des enfants physiquement abandonnés, mais aussi de ceux qui le sont moralement et en situation de maltraitance4.

Le lien entre sécurité publique et logique de protection est formellement établi lorsqu’en 1886 la direction de l’assistance et de l’hygiène publiques est rattachée au ministère de l’Intérieur. Indirectement il se renforce avec la promulgation de la loi Roussel du 24 juillet 18895. Pour la première fois, un dispositif législatif permet aux pouvoirs publics de s’immiscer dans la sphère familiale privée et de déchoir les parents de la puissance paternelle. Le principe d’autorité laisse place aux devoirs d’éducation et à la nécessaire production d’un mode relationnel respectueux des besoins et de l’intérêt de l’enfant. À partir de cette date, la question de l’éducation parentale se pose en termes capacitaires. Cette avancée indéniable du droit en faveur de l’enfant ne doit cependant pas masquer une action des pouvoirs publics très largement plus soucieuse de régulation et de normalisation des masses populaires que d’émancipation du mineur6. En s’attaquant aux troubles causés par l’absence de présence éducative, l’État privilégie le retrait de l’enfant de son milieu familial et déchoit les parents de tous leurs droits. Ce faisant, il s’impose en qualité d’entrepreneur de morale éducative et fait des comportements parentaux carencés des déviances à l’origine des situations de risque et de danger pour l’enfant et la société.

Neuf ans après, face au peu de conséquence des placements d’enfants et des procédures de déchéance de la puissance paternelle sur l’ordre public, le législateur améliore le dispositif. À l’origine de la loi du 19 avril 1898 sur la répression des violences, voies de faits, acte de cruauté et attentats commis envers les enfants, le sénateur René Bérenger présente la particularité de vouloir substituer à la déchéance totale de la puissance paternelle celle limitée du droit de garde. Dans le même temps, il affirme la primauté de l’éducatif sur le tout répressif. Cette loi introduit la notion juridique d’enfant victime du fonctionnement des tiers et non plus coupable de sa situation (Bourquin, 1999).

Si le changement de perspective se veut paradigmatique, force est de constater au cours de la première moitié du XXe siècle la prédilection des pouvoirs publics pour la contention et la rééducation plus que la prise en charge émancipatrice. Le champ de la protection de l’enfance ne se détachera du traitement de l’enfant dangereux qu’au sortir de la Seconde Guerre mondiale. La jeunesse, victime des exactions nazies et particulièrement investie dans de nombreux réseaux de résistance, est considérée comme une richesse nécessaire à la reconstruction du pays plus qu’un handicap social dont la France devrait se méfier. Les prémices de ce changement se retrouvent à la Libération dans l’ordonnance du 2 février 1945 relative à l’enfance délinquante7. À partir d’une conception humaniste des rapports sociaux, elle instaure la présomption d’irresponsabilité du mineur dans l’appréciation des causes de l’acte répréhensible, et la nécessaire prise en compte par les magistrats du contexte d’évolution de l’enfant8. Mais si les préadolescents et les adolescents délinquants sont d’abord des « inadaptés sociaux » victimes de leur environnement, il faut bien que les responsables/coupables de cette situation soient nommés. Pour Paul Lutz, alors magistrat à l’Éducation surveillée, il ne fait aucun doute : les responsables/coupables sont les familles :

« La délinquance n’est qu’un aspect de l’inadaptation sociale […]. Dans tous les cas, la famille s’est montrée incapable d’assurer l’éducation de l’enfant. Il appartient à la société de suppléer à de telles carences dûment constatées. L’incapacité foncière du milieu éducatif ou le caractère particulièrement antisocial de certains mineurs rendent nécessaires la substitution d’une tutelle publique à la tutelle privée familiale. [Pour le juge des enfants, il] s’agit moins de respecter les droits civils que d’assurer la protection sociale de l’enfance, de veiller à ce que l’enfant devienne un citoyen utile en dépit de ses tendances ou manifestations antisociales. Mission qui intéresse l’ordre public au premier chef et qui n’est qu’un aspect de la protection de la société » (Lutz in Youf, 2011, p. 621-622).

Malgré les avancées, pour les pouvoirs publics les maîtres-mots dans l’approche éducative des problématiques familiales demeurent encore la suppléance parentale, la régulation des fonctionnements familiaux et la normalisation des comportements individuels. Conscients d’avoir instauré une dynamique plus curative que préventive, les tenants d’un dispositif de protection de l’enfance autonome et à vocation émancipatrice s’organisent. Les débats qui accompagnent la conférence de Bombay en 1952 témoignent au niveau international de cette évolution sociétale9. À sa conclusion, deux résolutions sont prises : la première sur la nécessité de préserver et affermir les conditions de vie familiale avec l’objectif que les parents atteignent un meilleur développement moral et psychologique ; la deuxième sur la formation nécessaire des parents sur les problèmes d’hygiène et d’éducation. L’idée force des conférenciers est de pousser les États à agir sur le contexte d’évolution de la famille en privilégiant toutes les dispositions sociales et économiques d’aide à la fonction parentale. L’omnipotence étatique laisse place à la considération des parents en qualité d’acteurs du projet éducatif de leur enfant et confie la responsabilité de sa mise en œuvre aux pouvoirs publics.

C’est dans ce contexte d’émancipation du strict traitement de l’enfant dangereux pour l’ordre social et public que le législateur français pose les principes de l’aide sociale à l’enfance et installe dans chaque département un service qui prend en charge les enfants placés judiciairement ou dont il a la tutelle10. En suivant, il crée le code de la famille et de l’aide sociale (CFAS) qui institue un service centré sur l’enfant11. Pour les pouvoirs publics, il ne s’agit plus de prioriser la protection de la société mais d’autoriser l’enfant à évoluer dans des conditions qui garantissent son épanouissement personnel. Mais ces avancées législatives masquent mal le maintien d’une omnipotence étatique et le recours quasi systématique à la séparation physique de l’enfant avec ses parents. Ce n’est qu’à la fin des années 1950, face aux résultats aléatoires de la systématicité du placement, que les bases législatives des conditions d’un maintien de l’enfant à son domicile malgré une situation de danger sont posées. D’abord en ouvrant le panel des réponses judiciaires au civil avec l’instauration des mesures d’action éducative en milieu ouvert (AEMO)12, et un an après en créant la nécessaire recherche de l’accord de la famille à la mesure éducative, ouvrant le champ à la prise en charge éducative administrative et non plus seulement judiciaire des mineurs13.

En fait, il faut attendre deux rapports d’évaluations du champ de la protection de l’enfance réalisés à huit ans d’intervalle pour que s’amorce un réel virage dans la conception opératoire du dispositif. Dans un contexte de rationalisation des coûts budgétaires, de hauts fonctionnaires s’attèlent à la tâche. Le premier rapport, remis en 1972, est l’œuvre d’un inspecteur des finances, Antoine Dupont-Fauville (Dupont-Fauville, 1973). Après avoir fait le constat de l’inadaptation du dispositif à la réalité des besoins et, par la règle du placement, sa contribution à la stigmatisation de l’enfant et de sa famille, son ambition est d’enrayer l’augmentation constante des mineurs pris en charge par les services de protection (700 000 enfants en 1970, soit 1 mineur sur 2014) (Verdier, 2011). Il préconise alors trois principaux axes de travail : la continuité de l’action éducative auprès des familles en difficulté et ainsi éviter les ruptures du lien occasionnées par le placement ; la prévention, grande absente du dispositif ; et enfin l’action globale déconcentrée pour s’adapter aux réalités des besoins. Il imagine l’ASE comme « un service d’aide à la famille, et non plus comme un service de protection » (De Ayala, 2010, p. 27), chargé de favoriser le faire-avec plutôt que le faire-faire. Mais pour implacables que furent les analyses et révolutionnaires les préconisations, constat est rapidement fait du peu d’impact des conclusions de ce rapport sur la construction des politiques publiques en matière de protection. En fait, il faut attendre le rapport Bianco-Lamy en 1980 (Bianco, Lamy, 1980), et le formidable accélérateur qu’a été l’Acte I de la décentralisation avec le transfert des compétences en matière de protection de l’enfance de l’État aux conseils généraux, pour que s’observent des changements majeurs dans la mise en œuvre des politiques de protection. Interrogeant l’action des services d’aide sociale à l’enfance sous l’angle de l’efficience, le rapport Bianco-Lamy pointe deux grands absents dans le dispositif : les parents et l’enfant. Réduits à de simples exécutants, il condamne la position de surplomb de l’institution qui obère l’efficacité de la mesure et produit un coût social et économique important. Ce constat conduit à la redéfinition du champ de la protection administrative de l’enfance et l’introduction de la notion de « demande » des responsables légaux de l’enfant à côté de celle de l’« accord », augurant des formes plus ou moins contractualisées de travail entre les services d’aide sociale à l’enfance et les familles15. À sa manière, le rapport réactive la nécessaire application du principe de subsidiarité du judiciaire sur l’administratif et la nécessité de fournir aux parents et à l’enfant les moyens de son autonomie et de son émancipation.

Dispositif de protection de l’enfance et logique sécuritaire

Au moment où la protection de l’enfance pose les jalons de son émancipation du traitement de l’enfant dangereux et du tout judiciaire dans le rapport aux familles, la crise économique des années 1970 réinterroge les fondements mêmes du contrat social établi durant ce que Jean Fourastié nomme les « Trente Glorieuses » (Fourastié, 1979). La concentration urbaine, l’apparition du chômage structurel et la paupérisation croissante de la classe moyenne impactent particulièrement les grands ensembles où évoluent en proportion relativement importante une immigration postcoloniale et sa descendance.

Dans ce contexte de méfiance croissante à l’encontre d’une jeunesse redevenue dangereuse pour l’ordre social et public, est installé le 20 avril 1976 le Comité d’études sur la violence, la criminalité et la délinquance présidé par le député Alain Peyrefitte16. En quelques semaines à peine, le Comité rend un rapport qui postule que « la violence s’est installée au cœur de la cité » (Comité d’Études sur la violence, la criminalité et la délinquance, 1977, p. 31) et recommande de « donner aux parents et aux futurs parents, par la voie de la radio ou de la télévision, un certain nombre d’informations sur des constantes éducatives […] et sur les erreurs à ne pas commettre »17. Pour le sociologue Laurent Bonelli, ce rapport est le premier qui formalise une « rupture entre le crime et la peur du crime », donc la prise en compte du sentiment d’insécurité dans l’élaboration des politiques publiques en direction de la jeunesse (Bonelli, 2010 [2008], p. 23). Aux conceptions émancipatrices de l’éducation s’opposent maintenant des perspectives régulatrices et normalisatrices des comportements.

Mais force est de constatée que l’action publique ne vise pas uniformément toutes les couches de la société, mais une frange particulière rendue visible par la crise et son extranéité réelle ou supposée. C’est dans les années 1970 que l’immigration choisie, considérée de passage et économiquement rentable, est clairement plébiscitée par le politique au détriment de l’immigration familiale. En dehors de la réactivation d’une stricte conception utilitaire du migrant, les politiques migratoires se racialisent (Mazouz, 2020) en privilégiant dans les faits l’immigration européenne (notamment portugaise) au détriment de celle d’Afrique du Nord ou subsaharienne. L’ensemble s’inscrit dans une constante à l’œuvre depuis la Libération : l’immigration d’installation des populations venues des pays colonisés ou ex-colonisés reste globalement un impensé politique18. Dès les premiers soubresauts de la crise économique, plusieurs circulaires traduisent opérationnellement ces constructions restrictives des politiques migratoires et le rejet de certains comportements culturellement marqués. Quand la circulaire Marcelin-Fontanet du 23 février 1972 lie l’autorisation de séjour à l’obtention d’un contrat de travail19, celles de Postel-Vinay des 5 et 19 juillet 1974 suspendent l’immigration travail et prétendent stopper l’immigration familiale20.

Durant l’année 1977, en même temps que le rapport Peyrefitte prône l’éducation parentale et l’instauration de mécanismes de prévention de la délinquance par le contrôle et la normalisation des familles, il conclut à la nécessaire limitation de l’immigration et crée un lien de causalité qui ne cessera de s’affirmer les décennies suivantes entre comportement déviant, délinquance et extranéité. 1977 est également l’année où le gouvernement entend favoriser le départ « volontaire » des familles immigrées dans leur pays d’origine par l’octroi d’une incitation financière de 10 000 francs21. Cette somme, non négligeable pour l’époque, n’incitera pourtant pas massivement au retour, surprenant les pronostics politiques. Deux raisons principales à cet « échec » : d’une part, loin de la logique d’installation qui pourtant prédomine, le politique n’a jamais pris la réelle dimension de la présence chez les immigrés d’enfants nés en France et pour qui la notion de « pays d’origine » a un sens tout relatif ; ensuite parce que, pour les familles ayant accumulé depuis des décennies des biens, les 10 000 francs ne représentent aucun gain réel et couvrent à peine les frais du déménagement.

En fait, cette incitation au retour masque mal l’affirmation d’un principe politiquement ancré d’inassimilabilité de certaines populations étrangères. Car, malgré la remise en question par le Conseil d’État des limitations législatives à l’immigration familiale et la reconnaissance d’un droit constitutionnel pour les étrangers à vivre en famille22, il suffit de quelques jours au gouvernement pour définir de nouvelles perspectives moins incitatrices et plus coercitives de régulation des migrations. C’est ainsi par exemple que dans le cadre d’une négociation bilatérale avec l’État algérien, le gouvernement fixe un objectif de retour forcé de « 30 000 Algériens par an pendant cinq ans » (Weil, 2005, p. 75-80). Cette conception discriminante des politiques migratoires est la traduction dans l’opinion d’un certain ressentiment racialisé quand ce n’est pas raciste à l’encontre des « deuxième » et « troisième » générations, et leur mise en visibilité particulière avec le « problème » des banlieues et l’éclatement des premières « émeutes » (Vaulx-en-Velin en septembre 1979).

La fin des années 1980 est une période de profonde mutation sociétale dans la conception de la jeunesse en général et de l’enfance en particulier. Dans le cadre du dispositif de protection de l’enfance, la loi du 10 juillet 1989 acte le passage des mauvais traitements à la maltraitance et crée pour les professionnels une obligation de signalement des faits constatés23. Mais 1989 est aussi l’année où surgit « l’affaire du voile » au collège de Creil (octobre) et l’expulsion de trois collégiennes qui refusent de l’ôter. Cette « affaire » sera le prélude, au nom de la protection de l’enfant et de l’égalité homme-femme, à quinze ans de passes d’armes entre les tenants d’une laïcité partisane de la neutralité étatique héritée de la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905, et ceux d’une « nouvelle » laïcité faite d’interventionnisme et de régulations étatiques des comportements religieux (Clariana, 2020). En même temps que le traitement politico-médiatique de cette « affaire » culturalise l’appréciation des rapports sociaux et familiaux, la redéfinition de la question laïque fait voler en éclats les clivages politiques droite/gauche habituels.

C’est le moment que choisit la gauche pour faire sienne la doctrine sécuritaire jusque-là traditionnellement portée par les partis de droite. Surfant sur l’émotion suscitée par les nouvelles « émeutes » de Vaulx-en-Velin ou celle de Mantes-la-Jolie, Julien Dray, député socialiste et « Monsieur sécurité » de son parti, présente en juin 1992 un rapport à l’Assemblée nationale dans lequel il récuse les facteurs structurels et économiques du délitement des rapports sociaux et renvoie l’origine des troubles aux comportements et à la responsabilité individuels (Dray, 1992). Tour à tour, il évoque « la crise de la famille » et la « démission des parents », et fait un lien entre les émeutiers et la question de l’intégration des étrangers en France pourtant peu nombreux et impliqués dans les « émeutes ». Une logique que ne reniera pas la droite à son retour au pouvoir.

Dans un relatif consensus politique s’affirme la quête d’une « immigration zéro ». Plusieurs dispositifs législatifs coercitifs voient le jour. Quand en 1993 la loi Méhaignerie consacre la « manifestation de volonté » du jeune dans l’acquisition de la nationalité à sa majorité (dédouanant l’État dans sa responsabilité structurelle d’intégration pour la renvoyer sur celle du jeune)24, une loi de 1995 fait des violences urbaines la priorité de la police nationale pour la période 1995/1999, et place en deuxième position la lutte contre l’immigration irrégulière25. Malgré l’alternance politique en 1997, le gouvernement de « gauche plurielle » dirigé par le socialiste Lionel Jospin érige « la sécurité » au rang de « devoir primordial de l’État » et la positionne en deuxième priorité gouvernementale après l’emploi. La gauche justifie son virage sécuritaire par le sophisme suivant : la défense des classes populaires étant une valeur de gauche, faire de la logique sécuritaire un intérêt des classes populaires la propulse automatiquement comme valeur de gauche. Dans la foulée, le gouvernement Jospin crée les Contrats locaux de sécurité (CLS) qui, pour la première fois et de manière interinstitutionnelle, associent les conseils départementaux au titre de leurs compétence en matière de protection de l’enfance aux dynamiques de prévention de la délinquance26. Deux ans plus tard, lors d’un déplacement médiatique chargé de mettre en évidence la proximité du Premier ministre avec la police de banlieue, Lionel Jospin enfonce le clou : « il n’y a pas que des causes sociales à la violence. Il y a aussi un problème de comportement. L’insécurité, c’est aussi des actes individuels commis par des gens qu’il faut rappeler aux règles »27.

La campagne des Présidentielles de 2002 est l’occasion d’une surenchère sécuritaire programmatique des deux « principaux » partis (Parti Socialiste – PS/Rassemblement Pour la République – RPR), sans se douter que la racialisation des faits et des comportements sociaux qu’ils induisent fait le lit du vote identitaire et conduira pour la première fois de son histoire le parti d’extrême-droite (le Front national – FN) au deuxième tour des élections. Cette surenchère, dans un contexte post-attentats du World Trade Center, s’inscrit dans un opprobre mondialisé jeté sur la population musulmane. C’est le moment que choisit le Parti Socialiste (PS) encore au pouvoir pour organiser les « Rencontres nationales sur la sécurité ». Leur intitulé – « Mieux prévenir, mieux punir » – met en évidence la dialectique de la réflexion. Le dépistage et la répression des comportements autant déviants que délinquants dans les familles sont érigés en dynamiques de préservation d’un certain ordre social et public (dépistage des troubles du comportement dès le primaire, ouverture d’internats pédagogiques renforcés à partir du CM², mise en place « d’écoles des parents », etc.). À son tour, en parvenant au pouvoir la droite forme un gouvernement qui reprend à son compte les orientations sécuritaires portées durant la campagne et fait des politiques migratoires une variable d’ajustement électoraliste de l’opinion.

Dans la foulée, les différents partis de droite se regroupent sous l’étiquette de l’Union pour un mouvement populaire (UMP). Cinq mois après la promulgation de la loi plus connue comme celle « contre le voile à l’école »28, le député UMP jacques-Alain Bénisti rédige un rapport dans lequel il fait du bilinguisme des enfants une cause de leur entrée dans la délinquance (Bénisti, 2004). En fait, les difficultés dans le maniement de la langue française deviennent le signe manifeste d’une absence de volonté d’intégrer les valeurs et plus largement les principes qui régissent la société française. Depuis cette date, l’obligation d’un certain niveau de français parlé sera un des critères contractuels d’attribution ou non des titres de séjour pour les étrangers29.

Dès la fin de l’année 2005, les services de protection de l’enfance sont officiellement sommés d’intégrer les dispositifs sécuritaires de régulation des comportements sociaux. Pour les pouvoirs publics, les « émeutes de banlieues » qui secouent alors plusieurs quartiers urbains ou péri-urbains dans la France entière placent une focale particulière sur les enfants dangereux, notamment de familles immigrées ou « issus » de l’immigration. Dans la surenchère politico-médiatique, il n’est plus question de réponses structurelles au phénomène de paupérisation, de ségrégation, voire de ghettoïsation (Maurin, 2004) et de discrimination vécue par les habitants de certains quartiers qui peinent à se reconnaître dans le triptyque républicain. La responsabilité du délitement du lien social appartient aux individus qui les peuplent. Au plus fort des émeutes, Gérard Larcher, ministre de l’Emploi, du Travail et de l’Insertion professionnelle, fait de la polygamie des familles étrangères et notamment nord-africaines « une des causes » de leur déclenchement30. De son côté, Georges Tron, député-maire UMP de Draveil dans l’Essonne, décide dans sa commune « la suspension immédiate des aides sociales aux familles des fauteurs de troubles »31. Dans une acception toute méritocratique, les aides sociales ne sont plus mobilisées pour autonomiser et émanciper les précaires, mais deviennent des armes de régulation et de normalisation des comportements déviants ou délinquants. À son tour, Philippe Bas, ministre délégué à la Famille et donc en charge au niveau national des politiques publiques de protection de l’enfance, s’immisce dans le débat. S’il admet qu’aggraver la situation d’une famille par la suspension des aides sociales n’est pas une solution, « en revanche, il y a aussi des cas où on abuse des prestations familiales sans pour autant exercer la fonction parentale qui est la mission des parents à l’égard de leurs enfants »32. En même temps qu’il ouvre le chantier de ce qui deviendra la loi réformant la protection de l’enfance en 2007, il apporte un soutien explicite à la construction du controversé Contrat de responsabilité parentale (CRP) qui verra le jour trois mois après la fin des émeutes33. Malgré l’affichage contractuel de son intitulé, au moment de la promulgation de la loi, l’accord préalable de la famille et la signature des responsables légaux de l’enfant ne sont pas prévus par le législateur. Cette mesure, qui pourtant entre dans le champ de la protection administrative de l’enfance, se met donc en place strictement à partir de la saisine du président du conseil départemental par le directeur de la Caisse d’allocations familiales, de l’inspection académique, etc. Autrement dit, d’institutionnels qui font des comportements déviants des attitudes à réprimer d’un point de vue social et que l’on retrouvera plus tard dans différentes instances de régulation des comportements sociaux. Car, une des originalités du CRP est qu’il octroie pour la première fois aux travailleurs sociaux la possibilité de suspendre les prestations familiales qu’ouvre droit l’enfant « fautif » sans passer par la case justice (Clariana, 2012). Le principe d’égalité des chances dans lequel s’inscrit cette loi n’est en fait qu’une hyper-responsabilisation des individus propulsés seuls responsables de leurs difficultés ou de leurs échecs. Ce ne sont donc plus l’aide et l’accompagnement qui prévalent mais la contrainte et la coercition dans une perspective rééducative.

À lui seul, Philippe Bas scelle la participation du dispositif de protection de l’enfance aux logiques sécuritaires. Les passerelles créées par la suite avec le ministre de l’Intérieur (Nicolas Sarkozy) entre la loi réformant la protection de l’enfance et celle promulguée le même jour relative à la prévention de la délinquance parachèvent le travail34. En même temps que la loi réformant la protection de l’enfance introduit dans une perspective préventive la notion de risque de danger et abaisse ainsi le seuil d’intervention des services d’aide sociale à l’enfance au sein des familles35, celle relative à la prévention de la délinquance crée la notion « d’aggravation » et rend obligatoire, en cas d’intervention de plusieurs professionnels de l’action médico-socioéducative auprès de la famille, l’association au dispositif de protection du maire de la commune de résidence du mineur en sa qualité de garant de la sécurité publique36. Sans définition juridique précise de ce qui fait « risque » ou « aggravation » dans une situation familiale, l’évaluation se voit soumise à des mécanismes subjectivés d’interprétation des comportements sociaux. Alors que l’évaluation du danger s’appuie sur du factuel, les notions de « risque » ou « d’aggravation » renvoient l’appréciation du comportement déviant aux écarts avec les normes dominantes de fonctionnement, autrement dit à une construction sociale qui évolue selon les lieux et les périodes (Bourdelais et Fassin, 2005).

Au-delà, la loi relative à la prévention de la délinquance est également à l’origine d’instances pluri-institutionnelles de traitement des déviances auxquelles entre autres les conseils départementaux sont largement associés. Entamé en 2002 avec les Conseils locaux ou intercommunaux de sécurité et de prévention de la délinquance (CL/CISPD), le processus s’étend avec la création des Conseil des droits et devoirs des familles (CDDF) et par la suite des Cellules de citoyenneté et de tranquillité publique (CCTP). Instances chargées de réguler les incivilités à l’origine du sentiment d’insécurité, elles propulsent les représentants des institutions qui la composent en qualité d’entrepreneurs de morale sociale et éducative (Becker, 1985, p. 171-188) dotées de leurs propres moyens de coercition (possibilité de saisine du directeur de la Caisse d’allocations familiales pour suspension des prestations, du parquet, etc.). Comme le caractérisent Michel Chauvière et al., « il ne s’agit plus de réprimer une infraction dont on a la preuve matérielle, mais de punir à l’avance des comportements virtuels, en fonction de la dangerosité supposée du futur délinquant » (Chauvière et al., 2008, p. 38). Le problème est qu’en s’adressant principalement aux couches les plus paupérisées et en s’imposant dans les villes de plus de 50 000 habitants, ces dispositifs de normalisation contrainte des comportements d’adressent tout particulièrement à la population des Zones urbaines sensibles (ZUS) – aujourd’hui Quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV) –, c’est-à-dire en direction de populations où la proportion d’immigrés ou de descendants d’immigrés demeure relativement importante.

Depuis 2005, en créant des dispositifs spécifiques pour des populations globalement circonscrites à certains quartiers, les pouvoirs publics instaurent plus ou moins consciemment une action publique discriminante avec pour conséquence une analyse plus ou moins ethnicisée et/ou racialisée des rapports sociaux. Par extension, le phénomène s’étend à la question éducative avec comme réponses institutionnalisées des velléités de contrôle et de normalisation des comportements hors-normes. Il ne s’agit plus pour une famille d’élever un enfant dans des conditions qui lui garantissent son épanouissement et son émancipation, mais de fournir un cadre éducatif qui n’alimente pas le sentiment d’insécurité. En fonction des cas, les critères d’évaluation mêlent une appréciation hétéronormée du bien-faire éducatif et du bien-faire société. En matière de protection, cette conception discriminante de l’action publique éclot tout particulièrement avec la réponse singulière apportée à la problématique des Mineurs isolés étrangers (MIE). Jusqu’alors dispositif à vocation universaliste, la protection de l’enfance commence à sérier ses publics non plus en fonction de l’intérêt supérieur du mineur mais de son origine et de sa situation administrative sur le territoire national. Cette conception différentialiste s’impose avec Claude Bartolone lorsqu’en sa qualité de président socialiste du conseil départemental de Seine-Saint-Denis, il renvoie la gestion de ces mineurs en situation de danger à la responsabilité de l’État37. En procédant de la sorte, au contraire des mineurs français privés d’une représentation légale sur le sol national, il prône une approche différenciée du dispositif de protection à partir de la nationalité et de la régularité administrative, deux éléments dont ne tient pourtant pas compte le droit français. L’introduction d’une logique discriminante dans la dynamique de protection ouvre la voie à la constitution d’un dispositif d’accueil et de suivi hors-norme de ces mineurs (détermination d’un âge osseux, accueil hôtelier malgré leur jeune âge, etc.). Et ce n’est pas la précaution du législateur en 2016 d’effacer la référence à la nationalité dans la qualification du « mineur privé temporairement ou définitivement de la protection de sa famille »38 qui fera du Mineur non accompagné (MNA) un enfant en situation de risque ou de danger « comme les autres ».

C’est cette conception différentialiste des problèmes publics soumise aux impératifs sociétaux qui sera à l’origine en 2014 d’une nouvelle catégorie de l’action publique en matière de protection : le mineur radicalisé ou en voie de radicalisation et sa famille.

La « radicalisation » des familles : risque pour l’enfant ou danger pour la société ?

Dans le dispositif de protection de l’enfance, quatre motifs de saisine du juge des enfants au civil coexistent. L’un d’eux est de prouver que l’on a d’abord tenté toutes les mesures d’aide et de soutien administratives et qu’elles ont échoué. Un autre, que la famille a été dans le refus d’accepter l’intervention des services éducatifs ou s’est installée dans le déni de ses difficultés. Ensuite, lorsque le danger pour le mineur est grave et immédiat. Et enfin, que l’évaluation de la situation familiale a été empêchée39. En dehors de ces motifs, lorsqu’une situation de risque ou de danger pour un mineur est évaluée, avant de solliciter une saisine de l’autorité judiciaire, le dispositif de protection administrative de l’enfance doit être automatiquement activé avec comme corollaire la recherche de l’accord ou de la demande de la famille.

Pourtant, avec le risque ou le danger que représentent les radicalités liées à l’islam40, un renversement de perspective s’opère : la saisine de l’autorité judiciaire et des services de l’État devient la règle, la mesure administrative et l’intervention des conseils départementaux l’exception. Le souci de protection de l’individu, d’aide et d’accompagnement des familles s’effacerait-il derrière le besoin impérieux de préservation de l’ordre public ? Au vu des modifications apportées par le législateur aux outils habituels de la protection de l’enfance pour les faire correspondre aux nécessités de la lutte contre la « radicalisation », la réponse à cette question passe en grande partie par la déconstruction des nouvelles mesures et l’évaluation de leur impact sur la redéfinition de la notion de risque de danger pour un mineur.

L’AEMO : action éducative ou « simple » contrôle normatif ?

Mesure créée à la fin des années 1950 pour lutter contre le « tout placement » et ses résultats aléatoires41, l’Action éducative en milieu ouvert (AEMO) est majoritairement prononcée au civil au titre de la protection pour faire face aux notions de danger pour un enfant tout en le maintenant dans son milieu habituel de vie. Marginale en termes quantitatifs au pénal, et dans la logique de l’ordonnance du 2 février 1945 qui fait d’un enfant dangereux d’abord un enfant en danger, elle peut être également prononcée pour accompagner un mineur dont l’environnement a influé sur la bascule ou le maintien dans la délinquance. Dans tous les cas, le prononcé d’une mesure d’AEMO suppose de la part du magistrat des mineurs la recherche systématique de l’adhésion de la famille42.

La pratique religieuse d’un mineur, fût-elle orthodoxe et rigoriste, n’est pas en soi une situation de risque ou de danger mais un droit garanti par la Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE). En dehors des pratiques sectaires, rien donc a priori ne vient justifier une saisine de l’autorité judiciaire pour corriger ce type de comportement. En fait, il a fallu son association avec la « radicalisation islamiste » pour que, sans qu’aucun acte répréhensible ne soit commis, elle devienne un facteur de risque et de danger moins pour l’individu que pour l’ordre public43. Dans ce nouveau cadre d’appréciation des rapports sociaux, il ne s’agit plus préalablement de considérer le mineur victime de l’action des tiers (comme nous le retrouvons dans les sectes), mais tous les membres de la famille potentiellement responsables/coupables de leur situation.

Dès 2014, pour faire face aux nombreux départs d’adolescents de différents quartiers français au jihad (Micheron, 2020), des mesures d’AEMO pour « endoctrinement à l’islam radical » sont prononcées par le magistrat des mineurs (CPDSI, 2016). La mesure, parce qu’elle ne cherche pas à réguler les éventuelles autres formes de radicalités religieuses et/ou politiques, opère une discrimination des publics sur une base ethnicisée. Et au contraire de la très grande majorité des mesures prononcées au civil, leur suivi est systématiquement renvoyé aux services de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) dont l’essentiel des actions a pourtant été recentré depuis 2010 et la présidence de Nicolas Sarkozy au niveau pénal. Gérée jusqu’alors par les conseils départementaux au titre de leur mission de protection de l’enfance, l’AEMO devient pour l’État un outil supplémentaire de protection de l’ordre public dont ses services sont les garants. Mais la prévention ou le traitement du risque lié à la radicalité ne s’attache pas seulement à l’enfant, ils s’inscrivent également dans la régulation de l’ensemble des membres de la famille. Pour prendre en compte la dimension globale du phénomène, une note du ministère de la Justice de 2017 mentionne que « lorsque la radicalisation concerne l’ensemble de la cellule familiale, [les services éducatifs] veilleront à l’ouverture d’un dossier en assistance éducative auprès du magistrat »44. Sans définition juridique précise du terme « radicalisation », ni du processus qui le caractérise, la mesure d’AEMO ne peut se donner d’autres objectifs que de contenir ou surveiller des comportements socio-éducatifs influés par le religieux. Alors que la mesure pénale n’a pas d’autre ambition que de sanctionner de manière éducative un fait répréhensible, la mesure civile devrait considérer la primauté de l’enfant en danger sur celui dangereux. Mais le simple fait d’en confier le suivi aux services de la PJJ suffit pour ravaler une conduite déviante en un comportement délinquant dans une forme de pénalisation de la justice civile. Pour paraphraser Michel Foucault, la logique que développe la justice dans ce cas se rapproche plus de celle des « réformatoires » (qui se donnent pour fonction non pas d’effacer un délit ou un crime, mais d’éviter qu’il se reproduise) que des « réformateurs » (pour lesquels « la correction doit assurer le processus de requalification de l’individu comme sujet de droit, par le renforcement des systèmes de signes et des représentations qu’il fait circuler ») (Foucault, 1975, p. 130-155). De fait, il devient logique que l’AEMO devienne un outil de prévention des risques sociétaux plutôt qu’individuels.

Mais là n’est pas la seule utilité de l’AEMO. Chargée de prévenir et traiter la « radicalisation », elle est également convoquée par les magistrats pour accompagner le mineur de retour des zones de guerre jihadistes45. Prononcée en parallèle à une mesure de placement dont le suivi est confié aux services départementaux d’aide sociale à l’enfance, le magistrat des mineurs peut, toujours au civil, cumuler cette mesure de séparation enfant/parent(s) avec une autre AEMO exercée par les services de la PJJ. Cette double mesure, dérogatoire à l’article 374-4 du code civil (qui normalement l’interdit)46, crée une confusion par la superposition des mesures et des acteurs qu’elle opère : alors que le placement est mis en œuvre pour travailler la relation parent(s)/enfant à partir d’un lieu tiers, l’AEMO est censée privilégier le maintien du mineur dans son environnement habituel ; et alors que les services de l’ASE sont dans une logique de traitement de l’enfant en danger, ceux de la PJJ traitent normalement en priorité celui dangereux. On assiste à la création d’un « millefeuilles éducatif » dont le montage semble plus soucieux d’afficher un principe de précaution auprès de l’opinion que d’efficacité éducative dans l’intérêt de l’enfant. Et ce ne sont pas là les seules spécificités du traitement des mineurs « de retour de zone ».

Avec le mineur de « retour de zone », une reprise en main par l’État du dispositif « protection » ?

Le 23 février 2018, une directive du Premier ministre dresse le bilan des « avancées » en matière de traitement des mineurs dont le point commun est d’avoir séjourné en zone de combat en Syrie et en Irak. Alors estimés à plus de 500 par le gouvernement, ils sont globalement très jeunes. En mars 2019, 84 enfants sont revenus sur le territoire français. 32 ont moins de 6 ans, dont 15 moins de 2 ans. 18 ont entre 6 et 16 ans, dont 15 ont moins de 12 ans (Baranger et Eliacheff, 2019, p. 154-155). Dans tous les cas, le parquet d’arrivée du mineur est seul compétent pour prendre en charge en urgence les mesures nécessaires à la protection du mineur au titre de l’assistance éducative. Et comme la quasi-intégralité des arrivées se fait à l’aéroport de Roissy, c’est le parquet de Bobigny à qui généralement incombe la compétence.

Dans le cas d’une ordonnance de placement provisoire (OPP), la note du ministère de la Justice qui l’accompagne précise que « les enfants seront prioritairement placés dans des établissements, des services de placement familial ou chez des assistants familiaux volontaires et formés pour l’accueil des enfants de retour de zones d’opérations terroristes ». En dehors du fait que l’organisation des formations des accueillants sur l’ensemble du territoire national a été plus qu’aléatoire, la suppression d’une référence géographique précise (« zone irako-syrienne ») pour une dénomination plus large (« enfants de retour de zones d’opérations terroristes ») a pour principal intérêt d’élargir sensiblement la sous-catégorie potentiellement prise en charge par ce dispositif singulier.

Au-delà de cet aspect, le dispositif présente comme autre particularité de systématiser à chaque arrivée un bilan psychosomatique et médico-psychologique de l’enfant. En dehors d’une pratique loin d’être en faveur de l’ensemble des mineurs bénéficiant d’une mesure de placement (nous reviendrons plus loin sur cette particularité), dans son opérationnalisation le droit général prédomine : le bilan doit préalablement être autorisé par les détenteurs de l’autorité parentale. À la condition que les parents soient connus et la filiation officiellement reconnue47. Dans les cas d’impossibilité ou de refus d’autorisation, le juge des enfants pourra l’ordonner après évaluation de l’intérêt et des besoins de l’enfant. Malgré l’absence de données quantitatives pour l’instant à disposition, on peut aisément imaginer que la question du « choix parental » demeure toute relative. En effet, quel magistrat assumerait la responsabilité de ne pas ordonner ce genre de bilan au seul motif du refus ou de l’empêchement de parents « jihadistes » ? Alors que les moyens sont donnés, qui prendrait le risque de passer à côté de troubles qui pourraient avoir des répercussions sur l’individu et/ou l’ordre public ? Sans trop s’avancer, personne. Ce qui nous laisse penser que la réalité du respect du choix parental et la recherche de leur association dans à la prise en charge de leur enfant peuvent avoir tendance à s’effacer derrière les enjeux sociétaux de l’évaluation.

Au-delà de sa mise en place formelle, l’objectif de ce bilan médico-psychologique se veut générique et aux objectifs multiples. Il s’agit de « vérifier l’état général de santé de l’enfant, de repérer l’éventuel besoin de soins à court, moyen ou long terme sur le plan somatique […] et de réaliser les soins qu’impose son état de santé. Il permet également de diagnostiquer […] un syndrome de stress post-traumatique chez l’enfant »48. En termes de protection, l’intention est forcément louable. Mais pour l’État, la limitation du bénéfice d’un tel bilan aux seuls enfants de retour de zone opère une discrimination en matière de protection selon l’origine du mineur et les motifs de risque ou de danger qu’il encourt. En effet, également compétent dans la prise en charge des demandeurs d’asile et leur famille, notamment par l’intermédiaire des Centres d’accueil des demandeurs d’asile (CADA), comment expliquer que l’État n’engage aucun suivi des enfants des prétendants au statut de réfugié alors qu’ils ont pour une grande partie subi des traumatismes au moins aussi importants que ceux des enfants de jihadistes ? Et si le procédé se fonde sur le souci de voir les conséquences du traumatisme rejaillir sur le comportement de l’enfant et le conduire à adopter le comportement violent et/ou meurtrier de ses parents, pourquoi ne pas étendre ce bilan à tous les mineurs dont les parents sont criminels ?

Pour abonder encore dans le sens de l’existence d’un traitement discriminant des mineurs en fonction de leur condition d’entrée sur le territoire national, que penser des difficultés dans lesquelles l’État laisse les départements dans la prise en charge des mineurs étrangers privés de représentation légale sur le territoire national (plus connus sous l’acronyme MNA) ? Pourquoi ne pas leur faire également bénéficier de ce bilan médico-psychologique dont l’intérêt éducatif est indéniable au détriment des examens médicaux de détermination de l’âge osseux qui les renvoient à leur extranéité plus qu’à une présomption de minorité49 ? Car il est impossible de négliger le fait qu’un grand nombre d’entre eux est arrivé en France après avoir connu les affres de la guerre, la traite et diverses exactions.

Dans l’origine de cette discrimination des mineurs selon la nature du risque, nous pouvons faire l’hypothèse que l’impact symbolique de la « radicalisation » dans l’opinion et son appropriation sécuritaire par les politiques de tous bords imposent un traitement différencié non pas fonction du danger encouru par le mineur, mais par celui potentiel qu’il fait courir à l’ordre public. En s’associant étroitement à ces pratiques discriminantes, les conseils départementaux contribuent à déconstruire la perspective égalitaire et universaliste du système de protection de l’enfant pour lui préférer une conception déterministe et un étiquetage négatif au nom de la protection de la société. Comme le MNA ou l’adolescent « radicalisé », le mineur de retour de zone devient une nouvelle catégorie de l’action publique en matière de protection qui justifie, par la spécificité du problème socio-politique posé, le dévoiement des outils habituels du champ.

L’autre caractéristique de cette directive est de transformer la mesure judiciaire d’investigation éducative (la MJIE) en mesure de surveillance sous le contrôle des services de l’État. Créée par la circulaire d’orientation du 31 décembre 2010 avec une entrée en vigueur au 2 février de l’année suivante50, la MJIE a pour objectif fondamental « de recueillir des éléments sur la personnalité du mineur, sur sa situation familiale et sociale et sur le sens des actes qu’il pose ou qu’il subit ». C’est une mesure qui « ne consiste pas seulement à rendre compte d’une situation mais bien d’en comprendre les enjeux socio-éducatifs pour permettre de proposer au juge des préconisations pour la résoudre […] » (Rullac, 2014, p. 134). Mais alors que dans le champ strict de l’évaluation du risque ou du danger l’exercice de la MJIE est habituellement confié à des services habilités « aide sociale à l’enfance », pour des faits avérés ou supposés de « radicalisation », la PJJ est seule garante de l’exercice de la mesure. On assiste une nouvelle fois à un renversement de perspective qui est tout sauf dénué de sens. Car, par la nature même des intervenants – le ministère de la Justice – et leur lien étroit avec le traitement de la délinquance, le pas entre la primauté de l’évaluation de la dangerosité de l’enfant avant celle de sa mise en danger peut rapidement se franchir.

L’affirmation du rôle des institutions publiques dans les logiques de contrôle et de coercition

Sous prétexte de lutte contre la « radicalisation », nombreux sont les acteurs institutionnels à prendre le virage sécuritaire et à le légitimer au nom de la protection de l’enfant. Pour illustrer le propos, prenons d’abord le cas des Agences régionales de santé (ARS) : dès l’annonce de l’arrivée d’un mineur de retour de zone, le préfet a pour consigne de saisir immédiatement le directeur de l’ARS du secteur. Jusqu’alors acteur indirect du dispositif de protection, avec la « radicalisation » l’ARS a pour mission d’identifier et de cartographier les établissements et les professionnels volontaires susceptibles d’effectuer les bilans et/ou les suivis santé des mineurs et leur famille. Dans le cas où le mineur bénéficie d’une mesure d’assistance éducative, le bilan ou les conditions de son suivi sont alors transmis au juge des enfants dans le cadre d’un rapport de situation. Au-delà de l’association du soin aux mécanismes de contrôle des individus, l’établissement ou le professionnel mandaté par l’ARS peut faire perdurer son action au-delà du terme de la mesure éducative sur la simple appréciation de son évolution. L’octroi d’une telle possibilité laisse planer un doute quant à la poursuite par les pouvoirs public d’une stricte fonction thérapeutique au suivi.

En dehors de cet aspect, la présence des ARS dans le dispositif soulève deux questions principales. La première concerne l’articulation de ce service avec le médecin référent départemental « aide sociale à l’enfance » instauré par la loi du 14 mars 2016 relative à la protection de l’enfant51. Nommé pour assurer la coordination des projets de santé ou les bilans des enfants dont le suivi est confié à la collectivité départementale, il intervient dans le cadre de liaisons avec les praticiens libéraux, ceux hospitaliers ou encore la médecine scolaire. Sa fonction demeure identique quelles que soient les notions de risque ou de danger encourus par les enfants, et s’interrompt par contre avec la fin de la mesure. Pourtant, avec la « radicalisation », le médecin référent départemental voit brutalement cette compétence de suivi et d’orientation partiellement ou totalement transférée aux professionnels mandatés par l’ARS. Alors que les transmissions au juge des enfants sont particulièrement normées pour le médecin référent ASE, elles sont par contre discutables – et discutées – pour l’ARS, notamment pour ce qui est du respect des règles du secret médical et du nécessaire cloisonnement des compétences dans l’intérêt du patient. Dans tous les cas, quand le médecin référent ASE interrompt son intervention avec la fin de la mesure d’assistance éducative, celui mandaté par l’ARS a la possibilité de poursuivre son suivi sans autre motif que l’impérieuse nécessité qu’il se fixe. Est-ce là une manière pour l’État de conserver la mainmise sur le mineur et son évolution, réalité qu’il ne pourrait imposer aux collectivités départementales au titre de leur mission de protection de l’enfance ? La question se pose.

La deuxième interrogation que soulève la singularité du cadre fixé aux ARS est à la fois formelle et éthique. Elle questionne tout particulièrement d’un côté la liberté de la famille dans la réalisation des soins et le choix du praticien, d’un autre côté la place et le rôle attendus des détenteurs de l’autorité parentale. En dehors du pouvoir de faire perdurer le suivi au-delà du terme de la mesure, le texte précise que même après la mainlevée de la décision de justice ou en cas d’interruption inopinée de la prise en charge éducative, les médecins nommés par l’ARS conservent la possibilité de transmettre une information préoccupante à la Cellule de recueil des informations préoccupantes (CRIP) du conseil départemental du domicile du mineur. En charge de la centralisation et du traitement des situations de risque et de danger d’un mineur, la CRIP est donc appelée à faire office de vigie en matière d’évaluation de la dangerosité du mineur et sa famille sur le seul motif d’un lien supposé et passé ou présent avec la radicalité islamiste. Par ce simple pouvoir, l’action des pouvoirs publics s’assimile à la pose d’un stigmate, phénomène seulement guidé par la crainte des effets d’une dégradation de la situation personnelle de l’enfant qui rejaillirait encore et toujours sur l’ordre social et public. Si de prime abord le procédé se rapproche des mécanismes de l’injonction de soins prononcée par un juge, il s’en éloigne du fait de l’absence d’audience contradictoire et de décision formelle d’un magistrat, et loin des droits qui régissent habituellement les rapports des individus avec la justice. De son côté, par transfert de compétence d’une institution à l’autre, le conseil départemental se voit confier par l’intermédiaire de sa CRIP une légitimité d’immixtion dans la sphère familiale non plus pour l’évaluation du risque ou du danger qui pèse sur l’enfant, mais dans une fonction d’enquête et de contrôle du fonctionnement familial. Dans ce contexte, le travailleur social n’est plus un évaluateur/accompagnateur du mieux-être des individus, ou encore dans la recherche de la collaboration ou l’adhésion des membres de la famille à la démarche de changement, mais le surveillant de sa « bonne » évolution normative.

L’autre grande institution publique à laquelle est dévolue un rôle singulier dans la surveillance généralisée du « radicalisé » est l’Éducation nationale. En effet, toujours dans la spécificité du cadre de la lutte contre la « radicalisation », le Directeur académique des services de l’Éducation nationale (DASEN) est appelé à veiller « à la définition des modalités de suivi des parcours scolaires [des mineurs de retour de zone] entre les acteurs mandatés et les professionnels de l’Éducation nationale, dont le référent radicalisation, le chef d’établissement, le directeur d’école et l’inspecteur de l’Éducation nationale du secteur ». En sa qualité de membre de la Cellule préfectorale pour la prévention de la radicalisation et l’accompagnement des familles (CPRAF), il est également demandé au DASEN de faire remonter des informations sur la situation du jeune même au-delà du terme de la mesure d’assistance éducative. Sans bien sûr en informer préalablement les intéressés, comme il le ferait dans le cadre d’une saisine du dispositif de protection de l’enfance.

En fait, l’intervention de l’ensemble de ces institutions au titre de la radicalité réelle ou supposée du mineur et/ou de ses proches trouve une cohérence au sein de la Cellule préfectorale pour la prévention de la radicalisation (CPRAF) ou de son avatar, la CPRAF restreinte. Instaurée Dès 2014 et placée sous la responsabilité des préfets, la CPRAF, également dénommée « cellule préfectorale anti-radicalisation », est une instance à vocation inter-partenariale et interinstitutionnelle de traitement des radicalités liées seulement à l’islam. À côté des pouvoirs publics (représentants de l’Éducation nationale, du conseil départemental, du parquet, des forces de l’ordre, etc.) siègent des acteurs locaux du champ de la jeunesse et de la prévention (associations de prévention spécialisée, etc.). Pour rendre plus réactive l’instance, le ministère de la Justice a prévu dès 2016 la réunion d’une formation restreinte de la CPRAF, ce coup-ci à l’initiative du procureur de la République52. Comme l’indique l’année d’après une nouvelle directive, « c’est dans ce cadre, et dans celui d’échanges bilatéraux, entre les institutions concernées, que des échanges d’informations concernant les enfants de retour de zone irako-syrienne seront privilégiées, dans le respect des règles applicables en la matière. Ils pourront associer l’ensemble des acteurs du dispositif […], y compris les Agence régionales de santé et les représentants de l’Éducation nationale »53. Mais toujours contrairement au dispositif de protection de l’enfance qui clôture son intervention à l’issue de son évaluation ou au terme de la mesure éducative, le « dispositif d’accompagnement » prévu par l’État peut ne jamais s’interrompre. Et c’est là tout l’intérêt pour l’État de calibrer de manière spécifique ses services dans la lutte contre la radicalisation et de faire de l’ensemble des pouvoirs publics – notamment départementaux – des « partenaires juniors » mais actifs des logiques de répression (Robert et Zauberman, 2017, p. 93). Car en fait « d’accompagnement », l’État attribue à la CPRAF restreinte une possibilité de contrôle et de surveillance du potentiel « radicalisé » sine die. Comme le gouvernement le note, il est impératif « de s’inscrire dans la durée, en prenant en compte à la fois le caractère exceptionnel de ces situations et l’absence objective de recul sur leur potentielle évolution ». En fait, par l’intermédiaire de la CPRAF, l’État réalise ce que les services départementaux d’aide sociale à l’enfance seuls lui interdiraient, à savoir un droit de regard illimité sur les situations individuelles et familiales. Par l’inter-institutionnalisation de la surveillance, l’État instaure une forme singulière de social-panoptisme qui, au lieu de focaliser sur les seuls miséreux (Wacquant, 1999), étend son action en direction d’une population également caractérisée par une pratique cultuelle singulière, favorisant l’instauration de ce que nous pourrions qualifier de « social-ethnico-panoptisme » étatique.

C’est donc cette CPRAF restreinte réunie par le procureur de la République et coordonnée par le préfet qui, lorsque le suivi éducatif d’un radicalisé réel ou supposé parvient à son échéance, a la responsabilité de :

« Veiller à ce que l’ensemble des acteurs institutionnels reste mobilisé sur un temps long dans l’intérêt de l’enfant […] ;
S’assurer que l’évolution du mineur ne nécessite pas ultérieurement une nouvelle prise en charge dans un cadre adapté ;
Répondre rapidement aux sollicitations de l’entourage du mineur […] notamment celles relatives à la mise en œuvre d’un accompagnement dans le cadre de la protection administrative (aide sociale à l’enfance) ;
En cas de nouveaux besoins, mobiliser immédiatement des ressources en vue d’une prise en charge […] et permettre au procureur de la République de déterminer, à sa seule initiative, et sur la base d’une évaluation de la situation par la cellule de recueil des informations préoccupantes (CRIP) si une nouvelle intervention judiciaire au titre de l’assistance éducative est nécessaire »54.

Une nouvelle fois, l’exceptionnalité de la « radicalisation » conduit les pouvoirs publics à construire un dispositif exceptionnel de traitement du risque sociétal où, sous des dehors de protection, le droit de l’usager, la relation de confiance ou encore la recherche de sa collaboration active à la mesure d’aide et d’accompagnement s’effacent derrière l’impérieuse quête du « risque zéro ». Pour les services de protection de l’enfance impliqués dans les CPRAF ou CPRAF restreintes, plus question de s’émanciper du traitement de l’enfant dangereux. Et c’est ainsi que le poids symbolique du combat à mener contre la « radicalisation » conduit des institutions pourtant éloignées dans leurs missions premières de la surveillance et de la coercition, à s’associer au contrôle normatif et systématisé d’un public potentiellement réduit à son expression religieuse et au risque qu’il fait courir à l’ordre et la sécurité publics. Et alors que la logique de suivi sine die pourrait interroger au niveau pénal dans le cadre de la prévention de la récidive, elle peine encore plus à se justifier pour ceux qui n’ont commis aucun fait répréhensible. Pourtant, sous le seul prétexte d’une lutte contre la « radicalisation » porteuse dans l’opinion, aucun pouvoir public ne s’oppose par principe à cette logique et offre par sa seule présence une caution institutionnelle au procédé.

Conclusion

Pour le code d’action sociale et de la famille (CASF), « la protection de l’enfance vise à garantir la prise en compte des besoins fondamentaux de l’enfant, à soutenir son développement physique, affectif, intellectuel et social et à préserver sa santé, sa moralité et son éducation, dans le respect de ses droits » (art. L112-3). En accélérant depuis 2005 l’association des services de protection aux dispositifs de régulation des déviances et des délinquances, l’État affirme ses objectifs de réactivation du besoin impérieux de traiter l’enfant dangereux avant celui en danger et entraîne l’ensemble des pouvoirs publics dans son sillage. Mais moins qu’à une hybridation des pratiques, nous assistons à une confusion des places des acteurs institutionnels de l’intervention sociale et à un remplacement de la logique de protection par celle exclusive de contrôle social. Dans cette optique, la contrainte et la coercition priment sur l’aide et l’accompagnement, et le souci d’émancipation de l’individu fait place à une quête sans cesse renouvelée de normalisation des comportements. En intégrant cette logique dans son fonctionnement, les services de protection de l’enfance prennent le risque de ne plus « s’appuyer sur les ressources de la famille et l’environnement de l’enfant », et de ne plus prendre en compte les « difficultés éducatives auxquelles les parents sont confrontés » (ONPE, 2016), pour leur préférer l’élaboration d’un système normatif garant d’un certain idéal sociétal de sécurité. Lorsque le législateur de 2016 abandonne la notion d’intérêt de l’enfant pour lui préférer la qualification de ses besoins (Rosenczveig, 2016), il est loin d’imaginer que dans un contexte sécuritaire exacerbé par les départs au jihad et les attentats terroristes, le souci de sécurisation du parcours de l’enfant puisse être délaissé au profit de la sécurité nationale. En accompagnant la recentralisation par l’État de certaines missions de « protection » et en définissant de nouvelles catégories de l’action publique (« mineurs non accompagnés », mineurs radicalisés, mineurs de retour de zone, etc.), les pouvoirs publics font voler en éclats les logiques universalistes de protection défendues par les textes internationaux. L’autre conséquence, et non la moindre, de ce glissement, est une redéfinition des outils habituels de la protection dans un sens sécuritaire plus qu’émancipateur. Dans un tel contexte de prégnance de la « radicalisation » dans les représentations des professionnels (Boucher 2021), les garants d’un dispositif de protection de l’enfance soucieux d’universalisme et d’égalité de traitement des enfants en situation de risque ou de danger ont tout intérêt à questionner le phénomène de catégorisation des publics qu’ils opèrent, et à redéfinir la nature des besoins et de l’intérêt de l’enfant dans un processus censé d’abord lui venir en aide.

 

Bibliographietop


BARANGER T. et ELIACHEFF C., 2019, « Les enfants de retour de la zone irako‑syrienne. Un défi pour la société », Le Débat, vol. 3, n°205, p. 153-162.

BECKER H.-S., 1985 [1963], Outsiders. Études de sociologie de la déviance, Paris, éd. Métailié.

BIANCO J.-L. et LAMY P., 1980, L’aide à l’enfance demain : contribution à une politique de réduction des inégalités, Paris, éd. La Documentation Française.

BÉNISTI J.-A. (Prés.), 2004, Rapport préliminaire de la Commission de prévention du groupe d’études parlementaire sur la sécurité intérieure, Paris, octobre.

BONELLI L., 2010 [2008], La France a peur. Une histoire sociale de l’insécurité, Paris, éd. La Découverte.

BONELLI L. et CARRIÉ F., 2018, La fabrique de la radicalité. Une sociologie de jeunes djihadistes français, Paris, éd. du Seuil.

BOUCHER M. (dir.), 2017, La laïcité à l’épreuve des identités. Enjeux professionnels et pédagogiques dans le champ éducatif et social, Paris, éd. L’Harmattan.

BOUCHER M. (dir.), 2021, L’enfance en danger face aux radicalités musulmanes. Représentations, pratiques et ambivalences des intervenants sociaux, Paris, éd. L’Harmattan.

BOURDELAIS P. et FASSIN D., 2005, Les constructions de l’intolérable, Paris, éd. La Découverte.

BOURDIEU P., 1998, Contre‑feux. Propos pour servir à la résistance contre l’invasion néo‑libérale, Paris, éd. Liber‑Raisons d’Agir.

BOURQUIN J., 1999, « René Bérenger et la loi de 1898 », Le temps de l’histoire, n° 2, p. 59-68.

CASTEL R., 2009, La monté des incertitudes. Travail, protections, statut de l’individu, Paris, éd.  du Seuil.

Centre de prévention des dérives sectaires liées à l’islam, 2016, Rapport d’activité annuel du CPDSI. Bilan d’actions et retours d’expériences, (en ligne) [www.cpdsi.fr].

CHAUVIÈRE M., GELOT D., LEBRUN C. et POIRET B., 2008, L’indigent et le délinquant : pénalisation de la pauvreté et privatisation de la question sociale, Paris, Fondation Copernic/Éditions Syllepse,

CLARIANA L., 2012, « Le contrat dans le champ éducatif : de l’outil d’émancipation de l’individu à celui de normalisation des comportements familiaux », Revue française de service social, septembre, vol. 246, n° 3, p. 52‑60.

CLARIANA L., 2018, Protection de l’enfance et familles étrangères. Un rapport socio‑politique institutionnalisé, Paris, éd.L’Harmattan.

CLARIANA L., 2020, Laïcité, radicalisation et protection de l’enfant. Articulations et enjeuxsociopolitiques, Paris, éd. L’Harmattan.

Comité d’Études sur la violence, la criminalité et la délinquance, 1977, Réponses à la violence, Paris, éd. Presse Pocket.

Conférence de Bombay sur la protection de l’enfance, 1953, Revue internationale de l’enfant, n° 1, p. 3-7.

DE AYALA C., 2010, « L’histoire de la protection de l’enfance », Le Journal des psychologues, n°277, p. 24‑27.

DONNET C., 2020, « Les signalements pour “risque de radicalisation” dans les établissements scolaires en France, nouvel outil de régulation de l’islam », Déviance et société, vol. 44, n° 3, p. 420‑452.

DRAY J., 1992, La violence des jeunes dans les banlieues, Rapport du 25 juin 1992 présenté à l’Assemblée nationale, Paris.

DUPONT-FAUVILLE A., 1973, Pour une réforme de l’Aide sociale à l’enfance. Texte du rapport Dupont‑Fauville et documents, Paris, Éditions E.S.F.

DHUME F., DUNEZAT X., GOURDEAU C. et RABAUD A., 2020, Du racisme d’État en France, Lormont, éd. Le Bord de l’Eau.

DURKHEIM É., 2007 [1930], De la division du travail social, Paris, éd. PUF.

FOUCAULT M., 1975, Surveiller et punir, Paris, éd. Gallimard.

FOURASTIÉ J., 1979, Les trente glorieuses ou la révolution invisible, Paris, éd. Fayard.

GEREMEK B., 1987, La potence et la pitié. L’Europe et les pauvres du Moyen‑âge à nos jours, Paris, éd. Gallimard.

HASSENTEUFEL P., 2008, Sociologie politique : l’action publique, Paris, éd. Armand Colin.

KHOSROKHAVAR F., 2014, Radicalisation, Paris, éd. MSH.

LASCOUMES P. et LE GALÈS P., 2018, Sociologie de l’action publique, Paris, éd. A. Colin.LONCLE P., 2010, Politiques de jeunesse. Les défis majeurs de l’intégration, Rennes, PUR.

MAURIN É., 2004, Le ghetto français. Enquête sur le séparatisme social, Paris, éd. du Seuil.

MAZOUZ S., 2020, Race, Paris, éd. Anamosa.

MARLIÈRE É., 2021, La fabrique sociale de la radicalisation. Une controverse sociologique, Boulogne‑Billancourt, éd. Berger Levrault.

MICHERON H., 2020, Le jihadisme français. Quartiers, Syrie, prisons, Paris, éd. Gallimard.

NOIRIEL G., 2006, Introduction à la socio-histoire, Paris, éd. La Découverte.

OBLET T., 2008, Défendre la ville, Paris, éd. PUF.

ONPE, 2016, « Protection de l’enfant : les nouvelles dispositions issues de la loi n°2016‑297 du 14 mars 2016 relative la protection de l’enfant », Note d’actualité, mars [oned.gouv.fr].

ONPE, 2021, Chiffres clés en protection de l’enfance au 31 décembre 2019, février (en ligne), [https://www.onpe.gouv.fr/system/files/publication/note_chiffres_cles_annee2019_0.pdf].

PASCAL H., 2020, Histoire du travail social en France. De la fin du XIXe siècle à nos jours, Rennes, Presses de l’EHESP.

ROBERT P., 2000, « Les tentatives du contrôle social, quels changements ? », Déviance et Société, vol. 24, n° 3, p. 215‑235.

ROBERT P. et ZAUBERMAN R., 2017, Du sentiment d’insécurité à l’État sécuritaire, Lormont, Éditions Le Bord de l’eau.

ROSENCZVEIG J.-P., 2016, « La loi n°2016‑297 du 14 mars 2016 relative à la protection de l’enfant », Journal du Droit de Jeunes, n° 353, p. 16‑36.

RULLAC S., 2014, « Les enjeux méthodologiques de la MJIE », Les Cahiers dynamiques, vol. 1, n° 59, p. 134‑141.

TRUONG F., 2017, Loyautés radicales. L’islam et les « mauvais garçons » de la nation, Paris, éd. La Découverte.

VERDIER P., 2011, « De l’enfant au parent, ce fut un long chemin », in Réforme de la protection de l’enfance : quelle protection pour les mineurs ? », Revue française de service social, n° 243, p. 12-28.

WACQUANT L., 1999, Les prisons de la misère, Paris, éd. Raisons d’Agir.

WEIL P., 1991, La France et ses étrangers. L’aventure d’une politique de l’immigration, 1938-1991, Paris, éd. Calmann-Lévy.

WEIL P., 2005, La République et sa diversité. Immigration, intégration, discrimination, Paris, éd. du Seuil, La République des idées.

YOUF D., 2011, « Protection de l’enfance et droits de l’enfant », Études, 12 Tome 415, p. 617-627.

 

Notestop


 

1. Comme l’indiquent Pierre Lascoumes et Patrick Le Galès, « le problème ne devient public que lorsque les acteurs se mobilisent et l’inscrivent dans l’espace public afin que quelque chose soit fait pour traiter “la condition” […]. Ce problème devient un enjeu politique à partir du moment où la solution qui est envisagée concerne la puissance publique » (Lascoumes et Le Galès, 2018, p. 69).

2. Pour rejoindre la pensée de Pierre Bourdieu, en demandant aux institutions habituelles de « protection » d’intégrer la logique sécuritaire, l’État tend à hypertrophier sa « main droite » – régulatrice des rapports sociaux (police, justice, prison, etc.) – au détriment de sa « main gauche » – caractérisée par l’éducation, la santé, l’assistance, etc. (Bourdieu, 1998).

3. Selon Gérard Noiriel, la socio-histoire « a repris aux historiens leur définition du travail empirique fondé sur l’étude des archives et non à juger les actions humaines », et « aux sociologues le but même qu’ils s’étaient fixé : étudier les relations de pouvoir et les liaisons à distance qui lient les individus entre eux » (Noiriel, 2006, p. 14).

4. Cette appréciation morale de l’éducation – qui renvoie à des normes dominantes du bien-faire éducatif soumises aux évolutions sociétales – est encore présente dans la qualification du danger de l’actuel article 375 du code civil.

5. Loi relative à la protection des enfants maltraités ou moralement abandonnés.

6. « En matière de protection des mineurs contre les parents indignes, l’essentiel est d’organiser la garde de la personne » [Théophile Roussel, Sénat, 1er mai 1888].

7. Ordonnance n°45-174.

8. Cette ordonnance est à l’origine de la création de l’enquête sociale chargée d’évaluer l’influence du milieu dans la commission des actes pénalement répréhensibles.

9. Réunie du 5 au 12 décembre 1952 sou l’égide de l’Union internationale de la protection de l’enfance de Genève, 26 pays sont représentés.

10. Décret n°53‑1186 du 29 novembre 1953 portant réforme des lois d’assistance.

11. Décret n°53‑149 du 24 janvier 1956 portant modification des textes législatifs concernant la famille et l’aide sociale. Il introduit dans le Chapitre II un titre III, « Service de l’aide sociale à l’enfance ».

12. Ordonnance n°58‑1301 du 23 décembre 1958 relative à la protection de l’enfance et de l’adolescence en danger.

13. Décret n°59‑100 du 7 janvier 1959 relatif à la protection sociale de l’enfant en danger qui, dans son article 2, stipule : la direction départementale de la population et de l’aide sociale « suscite de la part des parents toutes les mesures utiles et notamment, s’il y a lieu, une demande de placement appropriée ou d’action éducative ».

14. Pour comparaison, 312 500 mineurs sont pris en charge par les services de protection de l’enfance au 31 décembre 2016, soit 21,7‰ (ONPE, 2021).

15. Loi n°84‑422 du 6 juin 1984 relative aux droits des familles dans leurs rapports avec les services chargés de la protection de la famille et de l’enfance, et au statut des pupilles de l’État.

16. Il deviendra un an après Garde des sceaux du gouvernement de Raymond Barre.

17. Recommandation n°38 du rapport.

18. En 1967, Georges Pompidou, Premier ministre du Général de Gaulle, juge inutile un texte favorisant le logement des immigrés du fait du caractère obligatoirement transitoire de leur position (Weil, 1991, p. 104].

19. La perte de l’emploi supprime le droit au séjour. Cette circulaire sera annulée par le Conseil d’État en juin 1974.

20. André Postel-Vinay a été le premier secrétaire d’État aux travailleurs immigrés.

21. Autrement dénommée le « million de Stoléru » du nom du secrétaire d’État chargé de la condition des travailleurs manuels et immigrés à son origine.

22. Arrêt dit Gisti du 8 décembre 1972 [CE, 8 déc. 1978, n°10097, Gisti et a., Rec. CE, p. 453].

23. Loi n°89‑487 du 10 juillet 1989 relative à la prévention des mauvais traitements à l’égard des mineurs et à la protection de l’enfance.

24. Loi n°93‑933 du 22 juillet 1993 réformant le droit de la nationalité.

25. Loi n°95‑73 du 21 janvier 1995 d’orientation et de programmation relative à la sécurité.

26. Circulaire NOR INTK97001744 relative à la mise en place des CLS.

27. Libération, le 16 décembre 1999.

28. Loi n°2004‑228 du 15 mars 2004 encadrant, en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics.

29. On retrouvera cette obligation dans le Contrat d’accueil et d’intégration (CAI) voté en 2006, puis dans le Contrat d’accueil et d’intégration pour les familles (CAIF) en 2008, et enfin dans le Contrat d’intégration républicaine en vigueur depuis 2016.

30. Le Monde, le 18 novembre 2005.

31. L’Obs, le 15 novembre 2005.

32. Le Monde, le 14 novembre 2005.

33. Loi n°2006‑396 du 31 mars 2006 pour l’égalité des chances. Le CRP sera abrogé par la loi n°2013‑108 du 31 janvier 2013 tendant à abroger la loi n°2010‑1127 du 28 septembre 2010 visant à lutter contre l’absentéisme scolaire.

34. Loi n°2007‑293 du 5 mars 2007 réformant la protection de l’enfance et la loi n°2007‑295 relative à la prévention de la délinquance.

35. Article L.226‑3 du CASF.

36. Article L.121‑6‑2 du CASF.

37. Le Monde,  8 septembre 2011.

38. Article L221‑2‑2 du CASF.

39. Art. L.226-4 du CASF.

40. Comme nous le proposent Laurent Bonelli et Fabien Carrié, nous préfèrerons au terme « radicalisation » celui de « radicalité ». Car, quand le premier renvoie à la responsabilité individuelle, le second présente l’intérêt de cumuler à la fois la caractérisation des actes, des faits ou des comportements transgressant la norme établie, et la réaction institutionnelle à ces transgressions (Bonelli et Carrié, 2018, p. 16).

41. Ordonnance n°58‑1301 du 23 décembre 1958.

42. Article 375‑1 du code civil.

43. Pour Claire Donnet et suite à une étude des signalements de l’Éducation nationale pour « radicalisation », « l’appropriation plus ou moins forte de cette mission [de signalement], doublée de l’imprécision de la notion de radicalisation, renforcent les pratiques discrétionnaires des personnels éducatifs en matière de signalement, qui vont se fonder en conséquence sur des perceptions subjectives que la grille de lecture interne de “signaux faibles” permet de conforter ». Et de poursuivre : « Envisager la radicalisation sous l’angle sécuritaire ou de la protection de l’enfance permet aux professionnels de l’éducation de se protéger de l’illégitimité de l’acte d’intrusion dans l’intimité des croyances personnelles et familiales de l’élève, dans leur système de valeurs et leur conception du monde », (Donnet, 2020, p. 437 et 441).

44. Note du 10 février 2017 relative à la prise en charge éducative des mineurs radicalisés ou en danger de radicalisation violente, NOR : JUSF1704925N, BO du ministère de la Justice, p. 2.

45. Circulaire du 24 mars 2017 relative aux dispositifs en assistance éducative de la loi n°2017‑238 du 28 février 2017 et au suivi des mineurs de retour de la zone irako-syrienne, NOR : JUSF1709228C.

46. La dérogation a une durée expérimentale de trois ans, ce qui aurait dû conduire à une réévaluation du dispositif au mois de février 2020.

47. Les autorités consulaires se chargent du recueil de cette autorisation.

48. Directive du Premier ministre n°5995/SG du 23 février 2018, p. 6.

49. D’autant plus que ces pratiques scientifiquement contestées de détermination d’un âge osseux conduisent à la création d’une nouvelle catégorie de l’action publique que sont les « mijeurs », ces « mineurs juridiques transformés en majeurs par les tests médicaux ou les évaluations sommaires des départements mais sans les droits afférant à cause de leurs papiers de mineurs » et qui errent dans les rues fautes de possibilité d’expulsion (Dhume et al., 2020, p. 180-181).

50. Circulaire d’orientation du 31 décembre 2010 relative à la mesure judiciaire d’investigation éducative, NOR : JUSF1034029C.

51. Loi n°2016‑297.

52. Circulaire du 13 octobre 2016 relative à la prévention de la radicalisation violente – Coordination de la réponse judiciaire et rôle du magistrat référent « terrorisme », NOR : JUSD1629597C.

53. Directive du Premier ministre du 23 mars 2017, n°5923/SG.

54. Note du Premier ministre à l’attention des préfets, recteurs d’académie et directeurs généraux des agences régionales de santé du 23 février 2018 (5995/SG) pour « instruction relative à la prise en charge des mineurs à leur retour de zone de groupements terroristes (notamment la zone irako-syrienne) ».

 

Pour citer cet articletop


Référence électronique

Lionel Clariana, "Lutte contre la radicalisation des familles : la tentation sécuritaire du dispositif de protection de l’enfance", Sciences et actions sociales [en ligne], N°16 | année 2021, mis en ligne le 23 novembre 2021, consulté le 29 novembre 2021, URL : http://www.sas-revue.org/88-n-16/dossier-n-16/235-lutte-contre-la-radicalisation-des-familles-la-tentation-securitaire-du-dispositif-de-protection-de-l-enfance

 

Auteurtop


Lionel Clariana
Cadre territorial, docteur en sociologie, chercheur associé au CORHIS, membre d’ACOFIS
Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

 

Droits d'auteur


© Sciences et actions sociales
Toute reproduction interdite sans autorisation explicite de la rédaction/Any replication is submitted to the authorization of the editors

N°16 | Les professionnels de la déviance et de la délinquance : quels enjeux d’hybridation ? Pratiques des acteurs, lieux d’intervention et logiques professionnelles

Dossier

Jeunes métallos/jeunes des « cités » et les institutions d’encadrement dans l’histoire sociale des quartiers populaires urbains : rétrospective sur les métamorphoses d’un conflit permanent

Éric Marlière

Résumé | Index | Plan | Texte | Bibliographie | Notes | Citation | Auteur


Résumés top


Français


Il s’agit dans ce travail de réfléchir sur les continuités mais aussi les changements et les ruptures dans la nature des tensions entre les jeunes des classes populaires et les institutions dans un quartier de banlieue industrielle. La naissance des banlieues rouges, leur apogée puis leur décomposition ont eu des effets notables dans les rapports difficiles entretenus entre les habitants des quartiers populaires et les structures d’encadrement au XXe siècle. En effet, c’est tout d’abord les acteurs économiques comme l’usine avec qui les ouvriers sont confrontés en permanence. Puis, avec la désindustrialisation, c’est avec l’État que les générations post-ouvrières sont en conflit. Il est donc question de nous interroger sur le sens politique à donner au sujet de la nature de ses tensions.

English


This work reflects the continuities but also the changes and ruptures in the nature of the tensions between young people from working classes and the institutions in an industrial suburban district. The birth of the red suburbs, their heyday and then their decomposition had notable effects on the difficult relationships between the inhabitants of lower-income neighbourhoods and the supervisory structures in the 20th century. In fact, it was first and foremost economic players such as factories with whom the workers were constantly confronted. Then, since deindustrialisation, it is with the state that the post-worker generations have been in conflict. Hence the questioning on the political meaning to be given to the subject of the nature of its tensions.

 

Entrées d'indextop


Mots-clés : sociohistoire, jeunesses populaires, conflits, institutions, mutations

Key words : sociohistory, popular youth, conflicts, institutions, changes

 


Plantop


Introduction

Un quartier de « banlieue rouge » en conflit politique
Un entre-deux-guerres agité et l’arrivée du Parti communiste
Années 60 : « Âge d’or du fordisme », effritement de la classe ouvrière et tensions avec la jeunesse ouvrière

Après l’acteur économique qu’est l’usine, l’État et les politiques de la ville comme accompagnement de la crise
Un quartier post-industriel et des enfants d’ouvriers désormais sans emploi
Les années 2010 : de nouvelles institutions en nouvelles déceptions ?

L’infrapolitique en question : résistance et défiance au quotidien avec les structures locales
Classes populaires d’antan et d’aujourd’hui et institutions d’ordre social : des relations conflictuelles
De l’infra-politique ordinaire aux contestations politiques feutrées ?

Conclusion

 

Texte intégraltop


pdf button

Introduction

Cet article consiste à traiter du rapport conflictuel entre les jeunes ouvriers d’antan et/ou de « banlieue » actuels avec les institutions d’encadrements1. Il est question de revenir sur un ancien terrain ethnographique qui remonte à la fin des années 1990 et sur un travail de recherche sociohistorique qui concerne les périodes précédentes. Mais pour que cet écrit ait un intérêt nouveau, il s’agit aussi de proposer une réflexion plus approfondie sur la nature des tensions entre ces jeunes et les agents qui travaillent dans ses structures de proximité. C’est pourquoi nous souhaitons revenir sur une histoire plus longue en tenant compte des périodes précédentes, l’entre-deux-guerres et les « Trente Glorieuses ». Autrement dit, la sociohistoire pourrait nous permettre de comprendre les enjeux présents avec un éclairage du passé. Dans le sillage de Michel Foucault à travers une réflexion sur Nietzsche à propos de la généalogie historique (Foucault, 2001), le sociologue Robert Castel nous invite, par exemple, à penser le présent à travers « l’effort pour ressaisir le surgissement du plus contemporain en reconstruisant le système de transformation dont la société actuelle hérite » (Castel, 1995, p. 12). Pour ce qui nous intéresse ici, les tensions avec les institutions d’encadrements ont toujours existé sur le terrain étudié, mais les configurations et les enjeux ont sans aucun doute changé : hier, des jeunes ouvriers confrontés à l’usine et en interaction quotidienne avec les tenanciers de bistrots, aujourd’hui plutôt des jeunes de quartier en conflit avec l’État et « sa main gauche » à savoir les politiques de la ville, le champ de l’intervention sociale et ses acteurs. Il y a ainsi de la continuité dans les tensions entre classes ouvrières ou post-ouvrières avec les institutions, mais aussi des changements parmi les acteurs (ou protagonistes) et leurs représentations sociales. Ainsi, avec Robert Castel, nous pensons que des problèmes surgissent de manière inédite à un moment ou un autre, se répètent parfois et le plus souvent de différentes manières : « Une problématisation se noue à un moment donné de l’histoire et elle se déploie dans l’histoire, mais elle ne se répète pas. Elle se transforme. Comment périodiser ces transformations, marquer leurs principales scansions dans un parcours qui n’est pas linéaire ? » (Castel, 1997, p. 164). En d’autres termes, dans le contexte sociohistorique du quartier étudié, les tensions et les conflits avec les institutions et pouvoirs publics se reproduisent différemment : la problématique qui traite des conflits entre classes populaires et institutions est présente – selon différentes modalités ‒ tout au long de l’histoire sociale locale ; en revanche, ces tensions ont changé de forme et prennent un sens différent selon que l’on se trouve durant le développement ou bien à l’apogée du système social ouvrier et au cours de la période dite postindustrielle qui assiste non seulement au déclin de ce monde et qui voit une remise en cause en quelque sorte de la présence des générations post-ouvrières. Si nous assistons à un passage de relais à la fin de la période dite des Trente Glorieuses entre le monde économique et l’État dans l’encadrement des classes populaires urbaines, comme nous venons de l’affirmer plus haut, la prise en charge des classes populaires urbaines par les politiques publiques depuis les années 1970 s’est transformée à l’aune de l’impact réel des dogmes néo-libéraux qui affectent les moyens alloués aux acteurs de la régulation sociale dans leurs possibilités d’accompagner les individus en grandes difficultés.

Dans une première partie, nous reviendrons sur les tensions passées qui ont émaillé les rapports sociaux entre les ouvriers et les institutions économiques comme l’usine. Ensuite, nous aborderons la période post-industrielle où le jeune de cité a remplacé la figure du « métallo » de même que les politiques publiques au sens large se sont substituées aux acteurs économiques. Enfin, dans une troisième et dernière partie, nous tenterons de réfléchir sur une possible interprétation analytique au sujet de ces tensions récurrentes avec les institutions notamment si elles sont d’ordre infra-politique, politique voire métapolitique.

Un quartier de « banlieue rouge » en conflit politique  

Un entre-deux-guerres agité et l’arrivée du Parti communiste

Situé dans la proche banlieue de Paris, le quartier étudié a connu une métamorphose rapide, passant de l’ère agricole à la fin du XIXe siècle, à un quartier ouvrier et fortement industrialisé au milieu des années 1920. Ancien hameau maraîcher jusqu’au tout début du XXe siècle, ce quartier connaît un développement industriel conséquent au lendemain de la Première Guerre mondiale. À l’image de la ville qui voit l’installation de 44 entreprises entre 1921 et 1927, on observe ici l’établissement d’usines importantes comme celles de Chausson, de Citroën ou de Valentine. On constate aussi la construction des premiers logements sociaux qui permet aux ouvriers de la région parisienne de s’installer dans le quartier afin de pouvoir travailler dans les usines environnantes. La période de l’entre-deux-guerres marque un changement important d’un point de vue démographique (le nombre d’habitants est multiplié par trois) et sociologique (nous passons d’une population à dominante maraîchère et agricole à une population ouvrière composée de migrants de province pour plus de la moitié). De l’entre-deux-guerres à la période dite des Trente Glorieuses, nous pouvons affirmer à travers l’étude des recensements que ce quartier est un territoire ségrégué composé de 70% d’ouvriers et constitué à sa périphérie territoriale d’espaces industriels importants.

Cette période apparaît rétrospectivement comme un moment agité dans ce quartier. En effet, à l’aide des archives de police — les mains courantes portant sur les années 1938, 1939 et 1940 notamment — et de la presse locale représentée ici par les journaux concurrents de l’époque, L’Aube Sociale et Banlieue Ouest, nous avons pu reconstituer ce qui pouvait caractériser les déviances populaires locales à l’époque. Des travaux d’historiens témoignent également que les phénomènes de violence et de délinquance étaient très présents dans d’autres quartiers de la banlieue ouvrière du même type à l’époque ; présence de « caïds », prostitution, vols avec violence, règlements de compte sont les faits quotidiens qui rythment la vie sociale d’un quartier populaire de Levallois au début du XXe siècle, par exemple : « Les archives de police 1895-1914 nous montrent une jeunesse turbulente, des récidivistes, et toutes sortes de délits. On va de la contravention à l’homicide […] Une délinquance plus radicale apparaît en filigrane. On joue du couteau, voire du revolver pour dévaliser le passant nocturne… » (Gervaise, 1991, p. 124).

L’entre-deux-guerres marque ainsi la naissance des « banlieues rouges » (Fourcaut, 1986) avec ses usines et son rythme de travail infernal (Dewerpe, 1986), mais aussi à un mode de vie ouvrier rugueux et parfois violent. Des ouvriers le plus souvent contraints de se sédentariser en banlieue parisienne. Néanmoins, nous ne développerons pas davantage les questions relatives aux faits déviants et délinquants traités précédemment (Marlière, 2014b). Nous nous pencherons davantage sur les tensions entre la classe ouvrière et les institutions d’encadrement local. Tout d’abord avec le monde de l’usine. Un article du journal de gauche L’Aube sociale relate les tensions à la sortie d’une usine du quartier entre un groupe d’ouvriers et un contremaître : ce dernier est « admonesté par les ouvriers dans la rue »2. En raison des tendances progressistes qui animent ce journal, l’hebdomadaire laisse ainsi mesurer l’atmosphère tendue qui régnait à l’époque durant l’imposition du taylorisme « devant une direction toujours plus exigeante, les ouvriers mal payés sont excédés »3. L’année suivante, ce même journal relate une altercation entre un responsable de l’usine et des ouvriers en grève avant de voir la police disperser les travailleurs nombreux et escorter le cadre supérieur4. Le journal Banlieue Ouest – plutôt de droite ̶ commente, pour sa part, la prise d’otage d’un directeur d’usine après trois jours de barricade durant une période de licenciement important en raison des effets de la « crise de 29 »5. Ce même journal, deux ans plus tôt, parle aussi d’un contremaître coursé par quelques travailleurs « scélérats armés d’un bâton »6. Nous pouvons observer ici que les conflits entre la classe ouvrière du quartier composée d’hommes plutôt jeunes en provenance des campagnes françaises et les représentants de la direction des différentes usines du quartier sont donc récurrents. Les tensions avec la police ont pour origine le fait que cette dernière tente d’empêcher les blocages d’usine ou les prises d’otages qui sont courantes au début des années 1930. Des témoignages de personnes âgées parlant de barricade en 1936 ou d’une bagarre qui éclate avec les forces de l’ordre qui sont prises à parti ne sont pas rares7. Les journaux mobilisés à l’instant chacun à leur manière évoquent soit la brutalité policière complice des capitalistes pour L’Aube Sociale ou dénonce la « racaille ouvrière » pour Banlieue Ouest. Une dame âgée de 78 ans interrogée en 1996 évoque son grand stress lorsqu’elle parle de son père, mécanicien à l’usine Chausson, qui n’est pas rentré pendant trois jours à la maison parce qu’il avait occupé les barricades et a été emmené rapidement par les policiers pour être interrogé. La culture agonistique des classes populaires est donc vive à l’époque et à la moindre discorde avec des membres de l’encadrement ou de la direction, les ouvriers n’hésitent pas à user de la violence physique et collective. Parfois cela dégénère sérieusement lorsque la police s’en mêle.

Dans l’entre-deux-guerres, l’État interventionniste sur les questions sociales étant plutôt absent de l’espace public, les acteurs de la régulation et d’encadrement sont dans une certaine mesure les responsables des commerces de proximité, car situés au cœur du tissu social local. Par exemple, les tenanciers de bars et de bistrots pourraient en quelque sorte représenter les animateurs socioculturels de l’époque. Très nombreux aux abords des usines, les troquets représentaient les espaces de sociabilité masculins qui permettent de se retrouver et de discuter après de longues journées de travail. S’il ne s’agit pas directement de cercles bourgeois qui se développent avec l’apparition des cafés dans l’espace public au XIXe siècle (Agulhon, 1977), les retrouvailles entre camarades au troquet jonchant l’usine facilitent les rencontres pour parler de choses banales, mais aussi pour discuter et réfléchir de sa condition sociale et de se concerter en cas de tensions ou de grèves. Ainsi, à la sortie des usines, de nombreux ouvriers se rendaient dans les bistrots pour décompresser et parler avant de rentrer au foyer. Cependant, nous avons pu constater à travers la presse et les mains courantes des conflits et des rixes conséquentes, entre autres, d’une consommation abusive d’alcool ou d’histoires de mœurs qui tournent mal puisque certains débits de boissons offraient les services de prostituées. Le journal L’Aube Sociale relate l’agression d’une femme par un ouvrier devant un café : « celui-ci la frappe violemment »8. L’hebdomadaire laisse ainsi mesurer l’atmosphère de misère sociale qui existait à l’époque : « les ouvriers assommés par les cadences infernales s’enivrent d’alcool ce qui déclenche leur agressivité à cause du désespoir »9. L’année suivante, ce même journal relate une altercation entre un souteneur et un ouvrier qui entraîne l’hospitalisation du dernier10. Le journal Banlieue Ouest commente, pour sa part, une rixe au couteau entre deux individus d’origine marocaine et note, la même année, un règlement de compte au pistolet entre un mari et un amant dans un hôtel situé dans le secteur11. Les histoires de rancœurs et de mœurs trouvent souvent leur origine dans la sociabilité des cafés où frustrations et tensions sont à l’œuvre. Les mains courantes montrent de manière succincte, il est vrai, deux conflits majeurs qui ont opposé ouvriers et tenanciers : - une affaire de prostitution en 1938 dans un café du quartier ; une bagarre générale éclate entre le responsable d’un établissement et deux ouvriers pour un grief probablement dû à un excès de consommation d’alcool.

Les tensions avec les agents municipaux peuvent être de deux ordres : lors de fêtes populaires qui dégénèrent ou pendant les élections municipales lorsque celles-ci sont tendues. Pour les premières, les fêtes de fin d’année ou de la Saint-Jean sont l’occasion de beuveries entre maraîchers et ouvriers, mais lorsque des pugilats éclatent, les cantonniers et autres agents municipaux sont souvent aux premières loges. Les mains courantes et la presse locale L’Aube Sociale et Banlieue Ouest relatent les « embrouilles » populaires locales de l’époque. Nous avons constaté à travers la presse et les mains courantes, des rixes durant les bals et fêtes populaires. On note une altercation entre deux personnes qui se disputent pour danser avec une fille12. Des hommes armés s’invitent dans un bal populaire située à côté de la nouvelle poste, « ils cherchaient à en découdre avec un groupe d’hommes du quartier »13. Le journal Banlieue Ouest n’est pas avare non plus de faits de violence avec son vocabulaire particulier où il n’hésite pas à utiliser, on l’a vu, le terme de « racailles ouvrières »14. Mais celui-ci insiste davantage sur la volonté des ouvriers de se confronter à l’autorité qu’est la police ou les agents municipaux : « irrespectueux et bravant les interdits de l’alcool, certains ouvriers s’en prennent aux organisateurs de la mairie durant le bal qui précède le jour de l’An »15.

Les périodes d’élection qui voient la montée progressive du Parti communiste ne se sont pas effectuées sans heurts, notamment lorsque ce dernier arrive au pouvoir. Jusqu’en 1934, ce sont les notables locaux – propriétaires d’usine et de champs, médecins, etc. ̶ plutôt de centre droit, qui sont à la tête de la municipalité. Mais à partir du milieu des années 1920, le Bloc Ouvrier Paysan, un mouvement populaire tenu par un sexagénaire maraîcher, commence à émerger et inquiète de plus en plus de notables locaux. Des perquisitions policières ont lieu chez ce leader des classes populaires locales depuis qu’il a décidé de fusionner son groupe avec le parti communiste quelques semaines avant les élections de 1934. Lors de ses élections, des conflits éclatent entre « agents municipaux provocateurs à la solde des notables du parti ennemi du progrès »16 devant les « nervis des bolcheviks amassés devant les bureaux de vote pour intimider les citoyens et travailleurs »17. Si pour nos témoins octogénaires rencontrés dans les années 1990, les souvenirs de violences politiques sont épars et parcellaires, un interviewé se souvient encore enfant de l’élection d’un député communiste qui avait fait des dégâts dans le quartier où certains ouvriers étaient sortis avec des bâtons pour fêter la victoire. Nous n’avons pas retrouvé trace de cet événement, mais nous pouvons formuler l’hypothèse que notre interrogé fait allusion à l’élection législative où le député communiste Émile Dutilleul a été élu en 1936, député de la Seine, dans la 5e circonscription du département de Saint-Denis. Des tensions politiques locales très violentes opposant les notables, d’un côté, qui voient les « rouges » comme une menace étrangère bolchevique accentuée par l’idée d’une invasion démographique avec l’exode rural de jeunes paysans venus en région parisienne pour les usines et, de l’autre, des jeunes métallurgistes souhaitant défendre leurs conditions de travail et leur pouvoir d’achat devant la mise en place du taylorisme qui dégrade considérablement leurs conditions de travail (Noiriel, 1986). Si l’entre-deux-guerres est une période agitée dans ce quartier, que pouvons-nous dire de la suivante ?

Années 60 : « Âge d’or du fordisme », effritement de la classe ouvrière et tensions avec la jeunesse ouvrière

Au début des années 1960, les difficultés économiques se sont atténuées pour les ouvriers : le niveau de vie de la population française augmente rapidement et la « classe ouvrière » accède, certes un peu plus tard que les autres, à la consommation et à la « modernité » (Terrail, 1991). Cependant, malgré ces conditions de vie plus favorables, la présence de « bandes de jeunes » est vérifiée par des témoignages de résidents dans le quartier étudié :

« Je me rappelle à l’époque, y’a au moins trente ans, moi-même j’avais une vingtaine d’années, il y avait les potes de mon frangin qui faisaient les cons en bas… Comme quoi ce n’est pas nouveau, mais ça n’avait pas pris la même ampleur qu’aujourd’hui ! Quoique je me rappelle qu’il y avait deux types du quartier qui avaient fait de la prison. Ouais, mais eux c’étaient déjà des petits caïds ! » (66 ans, ancien locataire, fils d’immigré algérien né en Algérie, ouvrier à la retraite, vit à Paris aujourd’hui).

Dans le quartier ouvrier étudié, une cité de transit a vu le jour au début des années 1960. Des familles mixtes s’installent progressivement : le père souvent maghrébin et la mère, jeune femme issue d’un exode rural récent, composent les couples majoritaires de cette cité. En pleine période de croissance, ces familles apparaissent souvent précaires et détonnent avec la composition sociale ouvrière locale qui connaît une amélioration de ses conditions de vie. À la fin des années 1960, de nombreux jeunes de cette cité vont connaître des passages prolongés dans la délinquance – parfois le banditisme dans les années 70 – et feront partie des bandes locales. Excepté un petit nombre de « durs », il s’agit plutôt, pour cet interviewé, d’un regroupement de jeunes, signe du passage de l’adolescence à l’âge adulte dans l’attente de trouver du travail dans les usines situées à proximité. Les bandes de jeunes sont alors fréquentes dans les milieux populaires à l’époque. En effet, il suffit de se référer aux travaux de Copferman sur les « blousons noirs » pour se convaincre de l’existence d’une jeunesse populaire déviante dans les banlieues ouvrières (Copfermann, 2003). Les travaux ethnologiques de Jean Monod confirment également l’existence de bandes de jeunes dans des villes ouvrières voisines comme à Saint-Ouen, Saint-Denis ou à Bagnolet (Monod, 1968). En effet, à la fin des années 1960 et dans les années 1970, le quartier connaît des tensions entre groupes de jeunes : des conflits apparaissent avec des bandes de Saint-Ouen ou de Levallois. Certains jeunes de la cité de transit s’associent avec des jeunes de l’ancienne cité ouvrière pour faire face aux autres groupes, mais aussi pour contrer les forces de police. Parfois, le gardien de l’immeuble a fort à faire avec certains jeunes qui le rudoient, le prennent à parti ou le tournent en ridicule en lui volant ses clefs, ses produits d’entretien, ses tondeuses (pour les revendre). Des témoignages de quadragénaires dans les années 1990 énumèrent les tensions et conflits avec le gardien d’immeuble qui, à l’époque, ont encore un rapport « paternel » et autoritaire avec les jeunes. Mais à la fin des années 1960, on le constate, la nature des rapports sociaux générationnels se dégrade ou en tout cas change.  

Ce constat nous conduit en fait à montrer que le conflit de générations au sein de la classe ouvrière se durcit. Lorsqu’un apprenti rentrait à l’usine, il était formé de façon autoritaire et violente – une claque ou un coup de pied en cas d’erreur – mais gagnait sa place avec le temps (Dewerpe, op. cit.). Au début des années 1970, ce n’est plus évident, car certains jeunes se rebellent. Interrogeant un ex-jeune de la cité de transit, il m’explique qu’il est resté 15 jours à l’usine où il s’est embrouillé avec son « tuteur », son chef et les syndicats « en les envoyant tous balader » (Marlière, 2007a). En effet, dans les cités populaires du quartier, certains jeunes au début des années 1970 s’émancipent des codes culturels ouvriers, ce qui engendre des tensions avec les « anciens ». Des ouvriers, réputés durs au travail et imposants par leur physique, instauraient une présence physique et exigeaient une certaine tranquillité dans la cité. Mais quelques jeunes vont progressivement rentrer en conflit avec la génération précédente pourtant rompue aux méthodes viriles. Des conflits éclatent entre quinquagénaires et jeunes de plus en plus aguerris par les activités délinquantes qui commencent à perdurer chez certains.

  « Le monde des vieux paraît vieux et celui des jeunes semble  étranger, tant par les goûts musicaux, les modes vestimentaires que par la volonté d’échapper au contrôle serré des familles » (Dubet et Lapeyronnie, 1992, p. 124).

En effet, à la fin des années 1960, avec l’arrivée d’une « culture jeune »18, se creuse un « fossé symbolique » entre jeunes et adultes ouvriers, témoignant en quelque sorte d’un début d’érosion de classe. Mais nous constatons de manière empirique des modes de vie nouveaux où certains jeunes qui seront les quinquagénaires rencontrés sur notre terrain d’enquête trente ans ans plus tard, ont vécu en marge du monde du travail et ont mené une vie de rébellion et de trafic comme le montre l’autobiographie d’un jeune sexagénaire du quartier interrogé à la fin des années 2010 (Kokoreff et Grinbout, 2019).

Cette nouvelle culture jeune qui impacte aussi les jeunes des milieux populaires incite les pouvoirs publics à mettre en œuvre des Maisons des Jeunes (Besse, 2008). Mais à l’image de la nouvelle maltraitance des gardiens d’immeuble, certains animateurs de l’époque sont confrontés à la rudesse de quelques jeunes de la fin du monde ouvrier. Si les activités proposées ne plaisent pas, les jeunes adultes provocateurs n’hésitent pas à perturber les activités des animateurs. La Maison des Jeunes de la ville a été fermée à plusieurs reprises pour bagarres collectives ou faits de violence envers un adulte entre 1969 et 1976. Le maire communiste de l’époque se déplaçait en personne pour rudoyer les jeunes qu’il n’hésitait pas à traiter de « voyous » et de « bons à rien ». Des anecdotes de quinquagénaires alimentaient alors mes entretiens sur l’animatrice qui « baisait avec tout le monde » - peut-être probablement violée par certains « durs » au vu des silences embarrassants de mes interlocuteurs - ou l’animateur qui s’est fait voler sa moto par un autre enquêté rencontré sur mon terrain et qui dit s’être rangé depuis. D’autres anecdotes en lien avec les colonies de vacances de la ville ouvrière montrent que certains jeunes de la cité de transit ont cambriolé des maisons dans des villages de lieux perçus comme « bourgeois » durant les séjours de vacances. Nous sommes dès lors à la fin des Trente Glorieuses dans une période où la jeunesse ouvrière, même désœuvrée, peut encore trouver sa place même si cette dernière tergiverse : le monde ouvrier au début des années 1970 ne fait plus envie. Les films comme Borsalino et l’inspiration du milieu bellevillois de plus en plus fréquenté par quelques jeunes du quartier incitent ces derniers à vouloir s’extirper définitivement de la classe ouvrière. Le monde ouvrier est définitivement perçu par cette nouvelle génération comme aliénant. Mais les deux crises pétrolières et les mutations des modes de production vont sensiblement dégrader les conditions juvéniles à tel point que certains fils d’ouvriers ne pourront plus devenir ouvrier et peineront surtout à être salariés la décennie suivante.  

Après l’acteur économique qu’est l’usine, l’État et les politiques de la ville comme accompagnement de la crise  

Un quartier post-industriel et des enfants d’ouvriers désormais sans emploi  

Les années 1980 marquent un tournant, voire une rupture avec les deux époques précédentes, car elles mettent un terme au monde ouvrier et à son système social. La période se caractérise pour les enfants d’ouvriers se traduisant par du temps de chômage, de précarité et d’exclusion sociale. Ils s’apparentent en quelque sorte aux jeunes rencontrés par Jean-Charles Lagrée et François Dubet voici presque quarante ans, en pleine période de délitement des « banlieues rouges » et qu’ils associent l’un et l’autre au temps social du désœuvrement et de la « galère » (Lagrée et Lew-Fai, 1985 ; Dubet, 1987). Ces jeunes ont connu le lent déclin du monde ouvrier local et constituent la première génération d’ouvriers à prendre leur distance physique avec l’univers de l’usine en raison des fermetures d’entreprises ou de réductions drastiques des effectifs ouvriers (Maséra, Grason, 2004). Cette première génération de « jeunes de cité » - quatrième, rappelons-le, ouvrière de ce quartier - a vécu les métamorphoses du quartier, le délabrement de l’ancienne cité ouvrière et commence à subir les effets sociaux de la « crise ». Une partie d’entre eux ne pouvant aspirer aux « destins ouvriers », à la différence de leurs aînés, s’initie aux activités de petite délinquance (voire plus pour quelques-uns) et marque le passage d’une délinquance d’acquisition (coutumière parmi les jeunes des classes populaires) à celle de l’exclusion. Mais ce qui marquera davantage les transformations des modes de vie des jeunes des cités c’est l’arrivée de la drogue dure dans les « quartiers populaires » au début des années 1980 (Kokoreffet al., 2018), qui va accentuer et élargir les processus de carrière dans la délinquance au fur et à mesure que s’installent le chômage et la précarité (Mauger, 2006 ; Mucchielli et Le Goaziou, 2009). Ce vécu commun structuré autour de la délinquance et de la marginalité a également eu des conséquences sur les modes de vie d’une partie de ces jeunes : arrestations policières spectaculaires et violentes en passant par des faits de violences, morts violentes et morts prématurés, passages dans des hôpitaux psychiatriques et dépressions à répétition. En effet cette première génération de « jeunes de cités » a été confrontée au racisme et aux difficultés de rapports avec les institutions, en particulier la police. Mais surtout aux conséquences de l’économie informelle provoquée par le trafic de drogue et ses effets psychiques et sociaux.

Les agents d’encadrement comme les éducateurs ont fort à faire ici. Entre grande délinquance, jeunes en galère et adolescents en colère, les éducateurs sont confrontés à un espace parfois hostile avec certains jeunes qui n’attendent rien d’eux. De plus, les conditions de travail des travailleurs sociaux se dégradent très rapidement au tournant des années 1990 dans la mesure où les politiques néo-libérales se font sentir dans les moyens d’agir au quotidien. Et c’est autant plus dommageable, car les tensions se durcissent entre certains jeunes et les institutions d’encadrement d’une manière générale (Boucher, 2003). Les acteurs de la régulation sociale peinent dans la ville à contrôler les agissements de certains jeunes voyous devenus incontrôlables dans certains contextes de prises de drogue et d’alcool. Mais surtout le climat de défiance politique devient persistant avec une majorité de jeunes confrontés aux difficultés économiques et à l’« impuissance » des pouvoirs publics. Ainsi, nous avons pu assister à des tensions entre jeunes adultes et travailleurs sociaux menant une ronde dans le quartier. Bien entendu, tous les jeunes des quartiers ne sont pas hostiles aux éducateurs, mais certains adolescents en conflits peuvent se montrer agressifs envers une profession qui les questionne au quotidien sans qu’ils puissent agir directement sur les contraintes que rencontrent certains jeunes. La méfiance était telle dans ce quartier que les éducateurs sont perçus par certains comme des agents de renseignements, d’où une certaine défiance à leur égard (Marlière, 2003, p. 33-37).

Quelque vingt ans plus tard, au milieu des années 2000, la situation ne s’est pas véritablement améliorée pour la jeunesse des « quartiers populaires ». Certes, il ne s’agit pas des mêmes jeunes – ils sont parfois les petits frères ou bien parfois les enfants – mais ils sont issus du même milieu social et surtout des mêmes quartiers. Entre temps, se sont écoulées vingt années où se sont accentuées les phénomènes d’exclusion qui ont émergé à la fin des années 1970. En effet, cette deuxième génération de « jeunes de cités » qui correspond à la cinquième génération d’ouvriers (dans le quartier étudié) a grandi dans un contexte socioéconomique dégradé, tant sur le plan des conditions d’existence que sur les formes de socialisation (Amrani et Beaud, 2004). Pour les jeunes sans diplôme, la situation se révèle d’autant plus catastrophique que si dans les années 1980, les institutions essayaient d’insérer le jeune dans le monde du travail, dans les années 2000, la tâche des professionnels consiste à lutter contre les processus de « désaffiliation » plus prononcés, conjugués aux effets répétés des discriminations ordinaires (Castel, 2007). Outre les phénomènes de délinquances, d’extranéité et d’exclusion qui entachaient la génération de la « galère » dans les années 1980, les manifestations de l’ « intégrisme » musulman, de l’escalade de la violence interpersonnelle et surtout des « émeutes urbaines » ont diabolisé davantage l’image des « jeunes des quartiers » d’aujourd’hui (Kokoreff, 2008). À partir du début des années 2000 ce constat a conduit progressivement à des tensions entre certains jeunes étudiants des quartiers populaires et les notables locaux élus de la mairie (Masclet, 2003) dans un contexte où les jeunes sont devenus la principale source de l’« insécurité » conséquence de la dépolitisation de la question sociale et de la désindustrialisation locale (Boucher, 2004). Dans cette situation, sur le terrain, nous assistons à l’émergence d’un discours anti-institutionnel et contestataire à l’égard de l’État, des hommes politiques, des médias, des valeurs de la société républicaine appréhendée comme corrompue et hypocrite (Marlière, 2008a). Au quotidien, le désenchantement à l’égard de l’école ou du monde du travail pour les plus âgés ont construit des jeunes adultes revanchards à l’égard d’une société qui n’a pas, selon eux, tenu ses promesses. C’est pourquoi, au début des années 2000 la méfiance envers les travailleurs sociaux est générale : ainsi, les animateurs sont appréhendés comme des relais d’une municipalité communiste hostile à certains « jeunes des cités », les éducateurs sont vus comme des délateurs et, enfin, pour les plus de 25 ans, les fonctionnaires du pôle emploi comme des individus dont la tâche est de les radier en leur proposant des emplois peu gratifiants et mal rémunérés (Marlière, 2007b).

Les années 2010 : de nouvelles institutions en nouvelles déceptions ?

Quel que soit la ville ou le contexte local, la demande d’islam est apparue timidement dans les années 1990. Elle se fera de façon plus insistante dans la décennie suivante malgré, il est vrai au départ, les résistances des municipalités, de gauche comme de droite (Torrekens, 2020). Si les communes de gauche sont certes plus « ouvertes » que celles de droite, il faudra attendre le début des années 2000 dans l’ancienne ville ouvrière toujours communiste pour qu’un accord soit signé pour l’édifice d’une mosquée digne de ce nom. L’émergence d’institutions religieuses renforce, dans certains cas, des formes de contrôle social traditionnel à l’égard des populations et, pour d’autres, propose une alternative « morale » à des parcours individuels parfois chaotiques (Khosrokhavar, 1997). Mais la demande d’islam n’est pas uniquement le fait des jeunes : les parents et grands-parents arrivés avant eux souhaitent établir des mosquées afin de structurer et institutionnaliser à la fois une croyance traditionnelle, mais permettre aussi une reconnaissance dans l’espace public d’une communauté de travailleurs en France qu’est la communauté musulmane. Ainsi la demande d’islam (Kapko, 2007) se concrétise vers la fin des années 2000 par la construction d’une grande mosquée - à la place en partie de l’usine Chausson – qui va jouer un rôle important à l’avenir dans les affaires cultuelles, mais aussi culturelles locales. Au milieu des années 2010, l’association qui gère la mosquée au-delà de la gestion des tâches spirituelles et religieuses, donne des cours d’arabe, organise des conférences, propose de l’aide aux devoirs jusqu’aux élèves de terminale, prépare des forums à l’emploi et parfois, « en situation de crise » avec des jeunes, met en œuvre des débats avec les élus et les responsables associatifs. Ces nouvelles missions questionnent sur la mise en concurrence entre le champ de l’intervention sociale et la présence d’une association religieuse qui agit sur un ancien territoire ouvrier où certes beaucoup de musulmans y vivent (Arslan et Marlière, 2014a)   

Toutefois, la nouvelle mosquée devient paradoxalement l’objet de critiques acerbes de certains musulmans, voire de certains militants très hostiles envers la municipalité. Il semblerait que la présence de ses mosquées « officielles » rend du coup moins visibles les mouvements populaires ou les associations de quartier qui œuvraient pour la mémoire et les luttes sociales des quartiers. Ses nouvelles structures concédées par le(s) pouvoir(s) permettent certes une reconnaissance de l’islam mais sont sujettes le plus souvent aux « compromissions » qui témoignent d’un nouveau contrôle social et surtout politique. En effet, loin d’être des acteurs institutionnels permettant l’émancipation des habitants des quartiers populaires, même si elles répondent à un besoin religieux essentiel pour beaucoup de croyants, ces mosquées n’accompagnent pas les revendications politiques, sociales et de justice pourtant primordiales pour un grand nombre d’habitants des « quartiers » : en effet, ses nouvelles structures ne sont pas là pour résoudre les difficultés socio-économiques rencontrées par une partie des habitants des quartiers populaires. Bien au contraire, les imams se félicitent très souvent de travailler avec les municipalités au pouvoir, quelle que soit la couleur politique et/ou idéologique. Ils font également l’éloge à travers la reprise des discours néo-libéraux de la réussite individuelle du musulman qui fait des études ou qui a une bonne situation professionnelle. Le modèle du « musulman républicain » est constant dans les rothba (prêches) du vendredi chez les imams. L’intégration socio-économique est souvent mise en avant car le musulman doit réussir sa vie professionnelle et devenir un citoyen exemple pour les autres.

Le président de la mosquée du quartier est souvent en conflits avec certains fidèles. Tantôt accusé de corruption, tantôt suspecté de collaborer avec la préfecture, mais aussi d’être perçu comme le bras droit du Maire de la ville, le président de l'association est mal perçu par certains fidèles qui préfèrent plutôt prier dans des petites salles du quartier se situant dans les foyers pour travailleurs. Si les travailleurs sociaux ont moins de moyens logistiques pour opérer dans le quartier et sont plus ou moins sous l’emprise des élus locaux, il est demandé paradoxalement à des responsables de culte musulman d’encadrer une partie des jeunes en grande difficulté. Très malaisé pour agir dans ce domaine, le président de la mosquée ne peut guère entrer en conflit avec les élus locaux et surtout la préfecture et essaie donc tant bien que mal d’animer des forums pour l’emploi ou de mener des réunions avec les principaux des collèges et des lycées voisins.

« Honnêtement, ce n’est pas mon rôle ! D’un côté, on nous parle de République et de neutralité ! De l’autre, on vient me chercher et on me dit de « faire si » ou de « faire ça »… C’est un lieu de culte, pas un service jeunesse ! » (55 ans, titulaire d’un Master 2 en sciences humaines, marié, deux enfants, d’origine marocaine, président de la mosquée).

Propulsé nouvel acteur de la régulation sociale des difficultés économiques rencontrées par une partie des citoyens des quartiers populaires considérés désormais comme musulmans, ce président de mosquée relativement agacé dans cet extrait d’entretien est soumis à des injonctions contradictoires. Déjà en difficulté auprès de certains fidèles puisque ce dernier est ainsi soupçonné d’être non seulement proche du Maire et de l’équipe municipale, mais aussi de la préfecture avec le pouvoir qui lui est conféré19. En 2013, certains jeunes souhaitent renverser le président et son bureau : bon nombre de jeunes adultes ne voient pas d’un bon œil la présence de certains membres de la municipalité dans le conseil d’administration de l’association qui gère le culte. Ainsi, une tentative de « coup d’État » a eu lieu en plein conseil d’administration : certains jeunes ont été convoqués en préfecture quelques jours après. Mais l’été suivant, au Maroc, deux jeunes adultes ayant participé à cette tentative de renversement se sont fait arrêter par la douane marocaine et admonester par les autorités locales.

« Le président est non seulement proche du préfet, mais aussi du maire. Mais il est aussi protégé par les autorités marocaines. C’est un fait ! En vérité tout est sous contrôle ! » (38 ans, informaticien, parents d’origine marocaine, marié, un enfant).

Pour notre interviewé qui a subi à la fois les sermons de la préfecture mais aussi des autorités marocaines est désormais en bon terme avec le président : c’est lui qui fait l’appel à la prière le vendredi. Mais il s’est plutôt fait des frayeurs et son « expérience » montre que la direction de ses mosquées est ben verrouillée par les différents pouvoirs en place. Dans la mosquée d’une ville voisine, nous avons également entendu des tentatives de renversement des responsables associatifs et les issues politiques se sont terminées à peu près de la même façon. Ainsi, la confiance entre certains fidèles et les dirigeants de la mosquée est désormais entamée depuis un certain nombre d’années.

L’autre institution nouvelle serait pour le dire ainsi la vidéosurveillance. À la fin des années 2010, les jeunes rencontrés il y a vingt ans sont pour beaucoup mariés et pour la grande majorité salariés. Le quartier semble beaucoup plus calme que les décennies précédentes. Si nous observons la présence des jeunes, ces derniers occupent un espace limité dans un parc pour trafiquer un peu et boire de l’alcool. Les autres jeunes vont plutôt à la mosquée ou ne fréquentent pas vraiment le quartier comme les générations précédentes. L’influence du Grand Paris se fait quelque peu ressentir désormais et cet ancien quartier de banlieue rouge grouillant d’ouvriers encore dans les années 1980 paraît définitivement aseptisé avec l’arrivée des activités tertiaires et de bureau. Et très récemment, en 2020, la municipalité a décidé de restructurer le parc en élaguant les buissons et autres taillis pour y installer des caméras de surveillance : les rares jeunes présents dans le quartier se sont recroquevillés dans des aires encore plus discrètes, la vidéosurveillance ayant un effet dissuasif sur les actes de déviance et de deal. Dans d’autres quartiers, nous avons parfois assisté à des actes de vandalisme avec les caméras installées à proximité, mais les rapports avec ses nouveaux « agents d’encadrement », si l’on peut dire, sont en quelque sorte limités : évitement total, discrétion ou bien tentative, lors de soirs de beuveries et de colères, de destruction de ces nouveaux matériaux de surveillance qui imposent une contrainte nouvelle dans les modes de vie de cette troisième génération post-ouvrière (la sixième depuis l’arrivée des métallos dans les années 1920).   

L’infrapolitique en question : résistance et défiance au quotidien avec les structures locales

Classes populaires d’antan et d’aujourd’hui et institutions d’ordre social : des relations conflictuelles

Au début des années 1990, après une décennie de tumultes avec la police, de précarisation montante avec la fermeture des usines du quartier et les conséquences ravageuses de la drogue, les trentenaires, les jeunes adultes et les adolescents révèlent des attitudes cyniques à l’égard des institutions de proximité. Les rébellions, incivilités et autres provocations qui se déroulent dans le quartier à cette époque – il y a environ trente ans maintenant – rappellent l’attitude défiante des jeunes, urbains ou paysans, dans l’Ancien Régime à l’encontre de la monarchie et de ses privilèges. En effet l’historien Jean Nicolas montre l’agacement des nouvelles générations dans les années 1750-1760 pour un « système bloqué » à travers des rébellions et des tensions avec les autorités du Roi et du parlement (Nicolas, 2008, p. 435-530). Si comparaison n’est pas raison, les descriptions effectuées par l’historien au sujet d’un mendiant rappelle des scènes observées dans ce quartier dans les années 1990 : « La foule s’agglutine, curieuse, finalement très disposée à soutenir la victime (…) tout d’un coup la police apparaît comme l’instrument d’une insupportable tyrannie » (ibid.., p. 534). Nous pouvons faire un parallèle avec les révoltes urbaines déclenchées par la présence des policiers venus chercher un trafiquant dans une cité populaire de Sochaux-Montbéliard au début des années 1990 (Beaud et Pialoux, 2003). Ainsi, dans le quartier étudié, nous avons assisté à des scènes semblables à la fin des années 1980 comme le blocage d’une cité voisine par une vingtaine de cars de CRS venus arrêter des « braqueurs » et récupérer un ensemble de motos et de scooters volés dans les caves (Marlière, 2014a) : la résistance de certains locataires invectivant les forces de l’ordre et lançant des ustensiles de cuisine, des cailloux ou des pommes de terre via les balcons démontre déjà le fort rejet des forces de l’ordre représentant un ordre social perçu comme inique.  

Une décennie plus tard, en tant que sociologue sur le terrain, les représentations sociales des jeunes adultes après une génération confrontée aux discriminations ordinaires et aux déterminismes sociaux manifestent au mieux un désintérêt pour les questions politiques, au pire un dégoût. Durant l’enquête, pendant un certain nombre d’années, nous avons suivi et écouté les différents groupes de jeunes en pénétrant dans les « coulisses » (Goffman, 1973) afin d’accéder aux « textes cachés » (Scott, 2008). Au début des années 2000, la méfiance envers les institutions s’est généralisée à l’égard des institutions d’encadrement à tel point que chez les jeunes, quels que soient les parcours, certaines structures en lien avec la municipalité trament une forme nouvelle de contrôle territorial corrélative avec la montée du prix de l’immobilier pour dégager les familles immigrées à problème (Marlière, 2001). La situation politique est assez critique au début des années 2000, moment où je conduis l’enquête, car les discours antisystèmes sont légion parmi les jeunes, quels que soient les parcours (Marlière, 2008a, op. cit.).

De l’infra-politique ordinaire aux contestations politiques feutrées ?

Dans nos précédents travaux, nous avons interrogé des jeunes adultes et des quadragénaires des « quartiers » et, dans la majorité des entretiens, nous avons constaté l’existence d’un fort sentiment d’injustice à l’encontre des institutions et du politique comme s’il résidait une sorte d’économie morale spécifique centrée sur l’iniquité des institutions (Marlière, 2018). En effet, les mobilisations des adolescents et des jeunes adultes des cités populaires urbaines sont, dans la plupart des cas, les révoltes urbaines, les différentes formes d’« incivilité » ou de provocations à l’encontre d’agents représentant les institutions, les esquives devant la police ou « les fuites en avant » devant les structures où l’on doit rendre des comptes (Marlière, 2019a). De plus, les différentes configurations constatées de radicalisations politiques (religieuses, anti-institutionnelles, « complotistes », délinquances crapuleuses, etc.) ou encore les multiples formes de dépressions (repli sur soi, évitement du monde du travail, etc.) sont les conséquences d’une histoire sociale et post-migratoire complexe et conflictuelle (Hajjat, 2008). Ses différentes manifestations que nous pouvons qualifier d’infra-politiques sont des réponses face aux mépris systémiques des institutions et peuvent même s’accentuer en fonction des cycles économiques ou devant l’accentuation des formes de répression étatiques selon les périodes.

Et si l’on suit certains auteurs, l’infra-politique n’est pas forcément la notion adéquate pour décrire ses formes de résistance au quotidien. Introduite et développée en France par le sociologue Denis Merklen, la notion de politicité peut également nous permettre de réfléchir sur la notion des revendications des classes populaires urbaines. La politicité apparaît ici comme un néologisme susceptible de proposer une alternative réflexive à nos questionnements. Elle ouvre une perspective nouvelle, celle de conférer à ces phénomènes extrêmes que sont les révoltes urbaines une dimension indéniablement politique. Autrement dit, cette perspective peut apporter sur le plan heuristique un éclairage supplémentaire : en effet, l’auteur propose de décliner cette notion de politicité selon trois registres distincts, mais complémentaires : 1/ la survie ; 2/ le fait de protester ; 3/ l’action partisane (Merklen, 2009, p. 23). Si Denis Merklen note un changement dans les rapports des classes populaires vis-à-vis des élites disqualifiées à leurs yeux, les classes populaires élaborent de nouvelles formes de représentations politiques et symboliques, le plus souvent dans une radicalité plus prononcée (Merklen, 2009, p. 57-73). À l’instar d’Alain Bertho pour qui la dégradation des conditions de vie des classes populaires se manifesterait depuis plus de trente ans par le passage récurrent aux émeutes parmi la jeunesse populaire urbaine et que le dialogue est devenu inutile avec les autorités d’où le passage systématique à la violence comme résolution désormais métapolitique aux tensions résiduelles (Bertho, 2009), Denis Merklen pense que « le mouvement social et la politicité des classes populaires sont entièrement marqués par une tension fondamentale entre la lutte pour la survie et la lutte pour l’intégration » (Merklen, 2009, op. cit.). Or, pour l’auteur, les questions relatives à la survie et à l’intégration économique sont en jeu, d’où le besoin de trouver des stratégies plus énergiques à travers une organisation politique plus cohérente, un antagonisme plus efficace pour accéder aux biens et aux services et ainsi donner un sens aux luttes symboliques (Merklen, ibid., p. 219). Quoi qu’il en soit de ces différentes formes de déviances ou de résistances politiques, nous assistons désormais depuis trente ans à des formes de « turbulences » (Boucher, 2007) qui dégradent fortement les rapports sociaux entre les jeunes et les institutions. Les travailleurs sociaux et les acteurs de régulations sociales sont désormais en première ligne pour tenter de résoudre les tensions. S’il est bien difficile de conclure ici, l’abstention importante des jeunes et trentenaires aux différentes actions révèle une grande distance à l’égard du politique, une abstention revendiquée donc bien loin d’être dépolitisée puisque certains jeunes adultes développent des résistances par d’autres moyens.

Cette question de l’élection est loin d’être anodine dans la mesure où des recherches récentes ont montré récemment des formes d’hostilité de la part des politiques envers les habitants des quartiers populaires urbains surtout lorsque ses derniers souhaitent s’investir de manière autonome en politique ou dans le monde associatif (Talpin, 2020) ou bien lorsqu’ils prennent des distances avec des normes instituées par les collectivités locales dans leurs modes de vie et de survie (Collectif Rosa Bonheur, 2019). Autrement dit, face aux différents blocages politiques exercés par les autorités locales ou étatiques, seules les formes de violences physiques, « émeutières » ou verbales à l’encontre d’agents d’institutions d’encadrement sont possibles. Les agents d’encadrement confrontés à des incivilités ou à des formes de provocations ont le plus souvent à encadrer des demandes économiques, sociales ou de reconnaissances identitaires qui sont le plus souvent politiques. Les habitants des « quartiers » ne peuvent accéder aux canaux institutionnels de l’espace public instrumentalisé par les intérêts privés de la bourgeoisie revendiqués « comme défense de l’intérêt général »20 (Habermas, 1978, p. 208), car ses derniers sont maîtrisés par les classes moyennes plutôt aisées qui occupent les postes stratégiques en politique municipale et dans les structures associatives locales. Quelle que soit la couleur politique de la municipalité, ses classes moyennes investissent les postes stratégiques des différentes structures en place. De plus, si le manque de moyens alloués aux travailleurs sociaux est désormais une évidence, nous constatons depuis les années 2000 un changement de paradigme dans la façon de réguler l’espace public et d’encadrer la jeunesse populaire. La question sécuritaire l’emporte sur les conditions sociales et le fait d’être jeune dans un quartier populaire peut désormais constituer un délit pour beaucoup d’acteurs comme la police ou la justice (Coutant, 2005). En effet, les « jeunes des cités », chez une majorité d’élus et/ou de responsables institutionnels, sont devenus la principale source de l’« insécurité » dans l’espace public, conséquence de la dépolitisation de la question sociale et de la désindustrialisation locale, phénomènes sur lesquels les politiques peinent à agir de manière concrète (Boucher, 2004).

Dans ce quartier, le parti communiste toujours en place à l’époque de l’enquête n’est plus envisagé comme le mouvement politique qui représente, pour beaucoup de jeunes, leurs intérêts et leur avenir (Marlière, 2008b). D’ailleurs, la maire adjointe de l’époque va mener une politique à la fois de municipalisation des associations de quartiers et donc de contrôle des associations, de destructions des formes de vie populaire en réduisant les bistrots d’usine repris depuis les années 1990 par des Maghrébins et en développant un urbanisme défensif pour éviter le regroupement des jeunes. Cette politique s’est poursuivie vingt ans plus tard avec l’installation de la vidéosurveillance et en éliminant des bancs collectifs remplacés par des chaises individuelles disposées de manière éparse. Ainsi, l’espace public territorial qui apparaissait comme une des dernières ressources des générations post-ouvrières qui peinent à accéder aux marchés de l’emploi devient lui-même de plus en plus inaccessible pour les jeunes de classes populaires disposant de faibles capitaux et ressources. La crise récente de la Covid 19 a bien entendu renforcé cette tendance puisque certains jeunes des « quartiers » se sont vus privés d’espace résidentiel durant deux mois et demi au printemps 2020 (Marlière, 2019b). La désertification du territoire de la cité s’est trouvée amplifiée au cours de l’année 2020 questionnant les usages des modes de vie des classes populaires en générale et celui d’un ancien quartier ouvrier où la présence des ouvriers et de leurs bleus de travail rythmait l’espace public à travers la cadence infernale imposée par les usines il y a encore quarante ans. 

Conclusion

L’histoire longue nous a permis de comprendre l’existence de tensions permanentes entre les métallurgistes d’abord, les ouvriers ensuite et les jeunes de cité enfin, avec les institutions d’encadrement ou de proximité. Ces tensions sont le plus souvent d’ordre socioéconomique, occupation d’usine ou séquestration de contremaître par les ouvriers ou harcèlement de travailleurs sociaux par des jeunes, car les agents qui représentent ces institutions ne doivent leur légitimité dans le quartier qu’à travers des aides financières ou symboliques concrètes. La question sociale est toujours présente dans les revendications des jeunes en termes d’accession à l’emploi, au logement ou en termes de demande de formation valorisante. Bien entendu, les enjeux culturels se sont transformés : hier, davantage communiste et souhaitant accéder aux congés payés et aux biens de consommation dans un élan égalitariste, aujourd’hui davantage culturel et religieux, mais toujours social, car les jeunes du quartier désirent s’intégrer dans la société comme les classes moyennes, mais avec des spécificités culturelles. Néanmoins le rôle des classes populaires aujourd’hui dans la production économique est certainement moins essentiel et prépondérant qu’ils ne l’étaient dans les décennies précédentes.

Autrement dit, la perception varie entre les ouvriers de naguère et les jeunes des cités d’aujourd’hui : même à l’encontre de l’ordre social, le métallurgiste des « banlieues rouges » d’avant-guerre représentait, malgré son caractère de dangerosité politique qu’il inspirait à la bourgeoisie parisienne, car repéré comme bolchevik et violent, incarnait malgré tout l’avenir de la société industrielle alors que les « jeunes de cités » sont perçus comme source de menace islamiste et terroriste pour le devenir d’une société où règne incertitude, concurrence et suspicion. En cela, ces jeunes dits de cité forment la nouvelle « classe dangereuse » dans la société dite post-industrielle en proie à l’incertitude économique, à la crise sociale et à la crispation identitaire. C’est pourquoi les problématiques relatives à la « déviance » ‒ violences, vols, délits en tous genres, etc. – nous interrogent dès lors sur le rôle que peuvent jouer, dans les possibilités de résistance sociale, ces classes populaires très souvent malmenées par les conjonctures économiques et les institutions. Ainsi, certaines revendications ne peuvent se négocier qu’en termes de rapports de force : du « métallo » en colère contre ses conditions de travail et de vie aux « jeunes des cités » exaspérés par les « discriminations » au quotidien, les banlieues populaires et/ou ouvrières ont toujours été le théâtre de révoltes sociales traduites en insurrections urbaines. Sauf qu’à l’époque, la bourgeoisie pouvait exploiter la classe ouvrière dans ses usines et des interactions à travers un ensemble de médiation politique susceptible d’exister entre ces deux classes malgré les conflits et les violences alors que le monde économique a déserté les « quartiers » depuis la fin des années 1970 et c’est l’État désormais à travers les politiques de la ville et le champ de l’intervention social qui a pris le relais. Et cette situation renvoie en quelque sorte à une forme d’assistanat collectif chez ses nouvelles générations post-ouvrières rendant leur doléance politique et leur révolte désormais intolérable et inaudible pour l’opinion publique.

C’est pourquoi la question du politique, mais aussi de l’infra-politique, voire du métapolitique avec la confrontation violente quotidienne est donc questionnée au sein des quartiers populaires urbains au fur et à mesure que les contradictions du système démocratique avec son cortège d’injustice apparaissent de plus en plus flagrantes aux yeux des personnes rencontrées sur nos terrains. Les particularités culturelles de beaucoup de ces jeunes - origine maghrébine ou d’Afrique noire, revendiquant l’islam pour la plupart, exigeant à la fois réparation pour le passé colonial français et remettant en cause le pacte républicain en raison des discriminations subies au quotidien – renforcent à coup sûr l’aspect insupportable de leurs contestations ordinaires. En effet, de nombreux jeunes rencontrés se sentent isolés dans leurs revendications, le plus souvent incompris, pour ne pas dire méprisés. Les relais politiques et médiatiques ne sont pas au rendez-vous ce qui renforce les crispations identitaires des jeunes rencontrés récemment sur ce terrain. Les travailleurs sociaux et autres acteurs de la régulation sociale confrontés à la fois aux dégradations de leur condition de travail, mais aussi à un changement de paradigme vers le sécuritaire peinent tant bien que mal à maintenir un semblant de cohésion sociale dans les « quartiers ». Si le cynisme animait la génération précédente des jeunes évoluant dans les cités populaires urbaines avec les conséquences que nous connaissons, il semblerait que le scepticisme et la défiance soient encore plus marqués pour la suivante. Les formes de révoltes ou de revendications apparaissent encore plus désespérées dans la mesure où les cris de colère n’ont jamais été entendus par le passé et, contrairement pour le métallo et l’ouvrier des périodes passées, il n’y a plus de dynamiques politiques similaires au mouvement ouvrier d’antan pour réguler la situation et porter des projets collectifs de combats politiques d’émancipations économiques et sociales.

 

Bibliographietop


Agulhon M, 1977, Le Cercle dans la France bourgeoise, 1810-1848, Paris, éd. Armand Colin.

Amrani Y. et Beaud S., 2004, Pays de malheur ! Un jeune de cité écrit à un sociologue, Paris, éd. La Découverte.

Arslan L. et Marlière É., 2014, « Les jeunes, l’Islam et les travailleurs sociaux : concurrence et complémentarité ? Étude comparée de deux quartiers populaires de la banlieue nord de Paris », in Guélamine F. et Verba D. (dir.), Interventions sociales et faits religieux, Paris, Presses de l’EHESP, p. 63-76.

Beaud S. et Pialoux M., 2003, Violence sociale, violences urbaines. Genèse des nouvelles classes dangereuses, Paris, éd. Fayard.

Bertho A., 2009, Le temps des émeutes, Paris, éd. Bayard.

Besse L., 2008, Les MJC. De l’été des blousons noirs à l’été des Minguettes. 1959- 1981, Rennes, éd. PUR.

Boucher M., 2003, Turbulences, contrôle et régulation sociale, Les logiques des acteurs sociaux dans les quartiers populaires, Paris, éd. L'Harmattan.

Boucher M., 2004, Repolitiser l'insécurité. Sociographie d'une ville ouvrière en recomposition, Paris, éd. L'Harmattan.

Boucher M., 2007, Turbulences. Comprendre les désordres urbains et leur régulation, Montreuil, éd. Aux lieux d'être.

Castel R., 1995, Les métamorphoses de la question sociale, une chronique du salariat, Paris, éd. Fayard.

Castel R., 1997, « Présent et généalogie du présent : une approche non évolutionniste du changement », in Franche P. (dir.), Aux risques de Foucault, Paris, Édition du Centre Pompidou, p. 162sq.

Castel R., 2007, La discrimination négative. Citoyens ou indigènes, Paris, éd. Le Seuil.  

Collectif Rosa Bonheur, 2019, La ville vue d’en bas. Travail et production de l’espace populaire, Paris, éd. Amsterdam.

Copfermann E., 2003, Les blousons noirs, Paris, éd. La Découverte.

Coutant I., 2005, Délit de jeunesse. La justice face aux quartiers, Paris, éd. La Découverte.

Dewerpe A., 1986, Le monde du travail en France, Paris, éd. Armand Colin.

Dubet F, 1987, La galère : jeunes en survie, Paris, éd. Fayard. 

Dubet F. et Lapeyronnie D., 1992, Les quartiers d’exil, Paris, éd. Le Seuil.

Foucault M., 2001, « Nietzsche, la généalogie et l’histoire », Dits et écrits 1, 1954-1975, Paris, éd. Gallimard.

Fourcaut A., 1986, Bobigny, Banlieue rouge, Paris, Les Éditions ouvrières.

Gervaise P., 1991, « Les “passages” à Levallois -Perret, ruelles pauvres en banlieue », in Faure A. (dir.), Les premiers banlieusards. Aux origines de Paris, Paris, éd. Créaphis, p. 121 -163.

Habermas J., 1988, L’espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Paris, éd. Payot.

Hajjat A., 2008, « Révolte des quartiers populaires, crise du militantisme et postcolonialisme », in  Boubeker A. et Hajjat A. (coord.), Histoire politique des immigrations (post)coloniales, France, 1920-2008, Paris, éd. Amsterdam, p. 249-264.

Goffman E., 1973, La mise en scène de la vie quotidienne, Paris éd. de Minuit.

Kapko N., 2007, La demande d’islam. Un recours pour les jeunes, Paris, Presses de sciences-po.

Khosrokhavar K., 1997, L’Islam des jeunes, Paris, éd. Flammarion.

Kokoreff M., 2008, Sociologie des émeutes, Paris, éd. Payot.

Kokoreff M., Coppel A. et Peraldi M., 2018, La catastrophe invisible. Histoire de l’héroïne, Paris, éd. Amsterdam.

Kokoreff M. et Grinbout A., 2019, Le vieux. Biographie d’un voyou, Paris, éd. Amsterdam.

Lagrée J.-C. et Lew-Fai P., 1985, Marginalisations juvéniles et collectivités locales, Paris, éditions du CNRS.

Marlière É., 2001,  « Résistance ouvrière à Gennevilliers », Agora débats/jeunesses, L’Harmattan, Paris, n° 23, p. 85-96.

Marlière É., 2003, « Dispositifs de discipline et logiques de résistance. L’intervention sociale vue par les jeunes d’une cité de Gennevilliers », Le passant ordinaire, n° 44, p. 33-37. 

Marlière É., 2007a, «  Chroniques socio-historiques des pratiques déviantes d'une jeunesse populaire dans un quartier de "banlieue rouge" », Socio-logos. Revue de l'Association Française de Sociologie, 2 [http://sociologos.revues.org/document572.html].

Marlière É., 2007b, « Les "jeunes cité" face aux institutions municipales. Distance, méfiance et défiance », in Bouquet B., Madelin B. et. Nivolle P. (dir.), Territoire et action sociale, Paris, éd. L'Harmattan, p. 263-276.

Marlière É., 2008a, La France nous a lâchés ! Le sentiment d’injustice chez les jeunes de cité, Paris, éd. Fayard.

Malière É., 2008b, « Des "ouvriers communistes" aux "jeunes des cités" : histoire croisée de la non-reconstruction d'une "demande sociale" », in Anquetin V. et Freyermuth A., La figure de l'"habitant". Sociologique politique de la "demande sociale", Rennes, éd. PUR, p. 115-129.

Marlière É., 2014a, Des « métallos » aux « jeunes des cités ». Sociohistoire d’une banlieue ouvrière en mutation, Paris, éd. du Cygne.

Marlière É, 2014b« Sociohistoire de la délinquance juvénile d’un ancien quartier ouvrier de “banlieue rougeˮ en mutation : de l’entre-deux-guerres aux années 2000 », L'homme et la société, vol. 191, n° 1, p. 71-94.

Marlière É., 2018, « Pistes pour une économie morale du sentiment d'injustice parmi les jeunes des quartiers populaires urbains », L'Année du Maghreb, n° 18, p. 37-50.

Marlière É., 2019a, Banlieues sous tensions : insurrections, ouvrières, révoltes urbaines, nouvelles radicalités, Paris, éd. L’Harmattan. Marlière E., 2019b, « La cité en confinement. Jeunes en résistance », Les cahiers dynamiques, vol n° 4, p. 130-140.

Masclet O., 2003, La gauche et les cités. Enquête sur un rendez-vous manqué, Paris, éd. La Dispute.

Massera D. et Grason D., 2004, Chausson : une dignité ouvrière, Paris, éd. Syllepse.

Mauger G., 2006, Les bandes, le milieu et la bohême populaire. Études de sociologie de la déviance des jeunes des classes populaires (1975-2005), Paris, éd. Belin.

Merklen D., 2009, Quartiers populaires, quartiers politiques, Paris, éd. La Dispute.

Monod J., 1968, Les barjots. Essai d’ethnologie  des bandes de jeune, Paris, éd. Julliard.

Morin E., 1984, Sociologie, Paris, éd. Fayard.  

Mucchielli L. et Le Goaziou V., 2009, La violence des jeunes en question, Paris, éd. Champ Social. Nicolas J., 2008, La rébellion française. Mouvements populaires et conscience sociale, 1661-1789, Paris, éd. Folio-essais. Noiriel G., 1986, Les ouvriers dans la société française, 19e-20e siècles, Paris, éd. Le Seuil. 

Robert Ph. et Lascoumes P., 1974, Les bandes d’adolescents : une théorie de la ségrégation, Paris, Les Éditions ouvrières.

Scott J. C., 2009, La domination et les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne, Paris, éd. Amsterdam.

Talpin J., 2020, Bâillonner les quartiers. Comment le pouvoir réprime les mobilisations populaires, Ronchin, éd. Les Étaques.

Terrail J.-P., 1991, Destins ouvriers. La fin d’une classe ?, Paris, éd.PUF

Torrekens C., 2020, Islams de Belgique : enjeux et perspectives, Bruxelles, Presses de l’Université Libre de Bruxelles.

 

Notestop


 1. Nous mettrons de côté ici les rapports conflictuels avec la police qui ont fait l’objet de nombreuses publications. Nous nous intéressons plus précisément dans ce texte à la « main gauche » de l’État.

2. L’Aube Sociale du 25 août 1931, p. 3.

3.  L’Aube Sociale du 15 septembre 1931, p. 3.

4. L’Aube Sociale du 17 février 1932, p. 2.

5. Banlieue Ouest du 18 juillet 1934, p. 3.

6. Banlieue Ouest du 11 juillet 1932, p. 2.

7. Même si la mémoire commence à faire défaut.

8. L’Aube Sociale du 25 août 1929, p. 2.

9.  L’Aube Sociale du 21 septembre 1930, p. 3.

10. L’Aube Sociale du 15 février 1931, p. 3.

11. Banlieue Ouest du 18 juillet 1928, p. 3.

12. L’Aube Sociale du 21 juin 1927, p. 2.

13. L’Aube Sociale du 2 juillet 1930, p. 3.

14. Banlieue Ouest du 5 juin 1924, p. 2.

15. Banlieue Ouest du 26 décembre 1926, p. 2.

16. L’Aube Sociale du 22 octobre 1934, p. 2

17. Banlieue Ouest du 22 octobre 1934, p. 3.

18. Voir Edgar Morin par exemple avec les « yé yé » et Salut les copains ! (Morin, 1984).

19. Certaines personnes arrivant des pays du Maghreb en contact avec le président de la mosquée ont obtenu très rapidement des papiers français.

20. En l’occurrence, nous pourrions parler ici des classes moyennes au niveau des territoires des quartiers prioritaires des politiques de la bille, car celles-ci occupent depuis les années 1980 les postes stratégiques d’élus locaux, de cadres des collectivités territoriales ou municipales ou encore des postes de responsables associatifs.

 

Pour citer cet articletop


Référence électronique

Éric Marlière, "Jeunes métallos/jeunes des « cités » et les institutions d’encadrement dans l’histoire sociale des quartiers populaires urbains : rétrospective sur les métamorphoses d’un conflit permanent", Sciences et actions sociales [en ligne], N°16 | année 2021, mis en ligne le 23 novembre 2021, consulté le 29 novembre 2021, URL : https://www.sas-revue.org/88-n-16/dossier-n-16/224-jeunes-metallos-jeunes-des-cites-et-les-institutions-d-encadrement-dans-l-histoire-sociale-des-quartiers-populaires-urbains-retrospective-sur-les-metamorphoses-d-un-conflit-permanent

 

Auteurtop


Éric Marlière
maître de conférences HDR à l’université de Lille et chercheur au CeRIES – Centre de Recherche « Individu, Epreuves, Société » - LR 3587
Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.
 

 

Droits d'auteur


© Sciences et actions sociales
Toute reproduction interdite sans autorisation explicite de la rédaction/Any replication is submitted to the authorization of the editors

Vous êtes ici : Accueil N°16 Dossier n°16