N°16 | Les professionnels de la déviance et de la délinquance : quels enjeux d’hybridation ? Pratiques des acteurs, lieux d’intervention et logiques professionnelles

Dossier

Le Programme de Mobilisation pour favoriser l’Accès aux Soins (PMAS) : synergies et oppositions dans le traitement de l’addiction en prison. Une analyse stratégique d’un dispositif singulier.

Gabriel Voisin-Moncho

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Français


Cet article propose une analyse stratégique de l’organisation d’un programme spécifique de prise en charge de l’addiction de la maison d’arrêt de Lyon Corbas : le Programme de Mobilisation pour favoriser l’Accès aux Soins (PMAS). Il aborde la manière dont ce dispositif se déploie dans un environnement issu de la rencontre entre cette prison et l’hôpital psychiatrique du Vinatier. C’est dans cet environnement que doivent se faire l’interaction et l’hybridation de professionnels aux cultures et intérêts multiples, à savoir celles des intervenants du programme et de son équipe encadrante, pour le bon fonctionnement du PMAS. Le prisme d’analyse de Michel Crozier et Erhard Friedberg permet d’éclairer l’origine et les effets des dynamiques à l’œuvre et de comprendre pourquoi, en dépit du gain d’ampleur de ce programme dans cette prison, celui-ci ne s’exporte pas dans d’autres établissements.

English


This article is a “strategic analysis” of a specific addiction caring programme organisation taking place in the prison of Lyon Corbas: the Programme de Mobilisation pour favoriser l’Accès aux Soins (PMAS) [The Rallying Programme in favour of Treatment Access]. It addresses the way this programme works within a psychiatric hospital and a prison environment. In such a context, interactions and mix between multiple professional cultures and interests – among the group animators and the programme supervisor team – must be carried out for the PMAS smooth operation. Michel Crozier and Erhard Friedberg‘s analysis grid allows to highlight the origins and the effects of social dynamics in action and to understand why this programme is not duplicated in other prisons, while it has significantly expanded in the prison where it is currently implemented.

 

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Mots-clés : prison, addiction, soin, PMAS, analyse stratégique

Key words : jail, addictions, care, PMAS, strategic analysis

 


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Introduction
Méthodologie et Matériaux

L’analyse stratégique du Programme de Mobilisation pour favoriser l’Accès aux Soins (PMAS)

Des facteurs de fragilité multiples

Conclusion

Annexe

 

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Introduction

Lieu de punition, peine à part entière, tentative de réinsertion par mise à l’écart, société dans la société, débordement de ses effets au-delà de ses murs, parfois lieu d’apprentissage ou de soin, plus souvent de violences sous toutes ses formes, la prison n’a cessé d’être vécue, pensée et analysée depuis sa création.

La prison demeure un objet à explorer en raison des réformes, des singularités des établissements et des multiples thématiques qu’elle recouvre. Les sciences sociales ont elles-mêmes porté leur regard sous une multitude d’angles sur ce sujet :  celui du parcours pénal (Fassin, 2015 ; Lable, 2015 ; Chantraine, 2004), de l’origine ethnique (Alexander, 2012 ; Blumstein, 1982), du milieu socio-économique (Hinton, 2016 ; Wacquant, 2011 [1999]), de la religion (Béraud et al., 2016 ; Sarg, 2016 ; Khosrokhavar, 2015), du genre (Bessin et Lechien, 2002 ; Rostaing, 1997), de la sexualité (Joël, 2017 ; François, 2015 ; Gaillard, 2009) de l’espace (Ferezet al., 2019 ; El Magrouti, 2014) de la santé physique ou psychique (Hagège, 2016 ; Lancelevée, 2016 ; Vacheret et Lafortune, 2011) ou encore de l’addiction (Protais et al., 2019 ; Fernandez, 2010 ; Beckett et al., 2005 ).

Il reste que la majorité de ces études portent principalement sur les personnes détenues, les surveillants (Mallochet, 2009 ; Casadamont, 1984) ou le bâtiment pénitentiaire lui-même, voire les conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation (Bouagga, 2012), mais relativement peu sur le personnel médico-social qui y travaille et encore moins sur les dispositifs ou programmes proposés. L’ouvrage le plus classique sur la question est probablement celui de Bruno Milly, Soigner en Prison (Milly, 2001) qui interroge la pratique du soin en prison par le prisme de la sociologie des professions du personnel médical et qui, en miroir, interroge la profession médicale au regard de la pratique en prison.

Nous trouvons aussi des travaux portant sur des programmes spécifiques (Obradovic, 2013 ; Vacheret et Lafortune, 2011), avec récemment en France le rapport sur L’Unité de réhabilitation pour usagers de drogues du Centre de détention de Neuvic (Protais, 2018) de l’Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies (OFDT). Ce rapport aborde d’ailleurs rapidement le dispositif qui nous intéresse ici et dont l’analyse essayera de modestement s’ajouter à l’édifice présenté succinctement.

En mai 2009, les anciennes prisons lyonnaises de Saint-Paul et de Montluc sont définitivement remplacées par la nouvelle maison d’arrêt de Lyon Corbas, construite dans le cadre de la loi d’orientation et de programmation pour la justice (LOPJ). Le déménagement des personnes travaillant en détention va reconfigurer la gestion de l’enfermement, ainsi que la prise en charge médico-sociale. Les contraintes de ce nouvel environnement vont — entre autres — être la raison de l’arrêt d’un programme de préparation à la sortie du Centre de Soins d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie (CSAPA), lequel va alors laisser sa place à un nouveau dispositif : le Programme de Mobilisation pour l’Accès au Soin (PMAS).

Le PMAS est donc un programme du CSAPA Antenne Toxicomanies. Lui-même est un service du pôle Santé Mentale des Détenus — Psychiatrie Légale (SMD-PL) en charge des soins auprès de la population détenue, ce pôle étant rattaché au Centre Hospitalier Le Vinatier, établissement référent en psychiatrie et santé mentale depuis que les soins psychiques et somatiques ne sont plus sous la responsabilité de l’administration pénitentiaire, mais d’un hôpital référent extérieur à la suite de la loi du 18 janvier 19941.

Ce programme créé en 2009 se présente comme une propédeutique à la thérapie, sans être thérapeutique lui-même — il ne cherche pas à guérir de l’addiction les personnes participantes, il n’est pas un traitement — même s’il peut avoir des effets soignants (réduction de la consommation par exemple). Le programme cherche à travailler sur la confiance qu’ont les participants dans leur capacité à réussir des projets, à se « réhumaniser » ou « renarcissiser » et à leur présenter l’aide susceptible de leur être apportée par des professionnels accompagnants.

Chaque session dure cinq semaines et accueille un groupe de dix personnes détenues, dont huit qui n’ont jamais été prises en charge. Ces personnes sont sélectionnées à partir d’entretiens qui se font à la suite d’orientations proposées par l’équipe du CSAPA Antenne Toxicomanies et ses partenaires, ou d’une demande spontanée de personnes détenues. À chaque fois, c’est la personne détenue qui demande à participer, mais les canaux de demande sont différents.

Cette personne participe ensuite à un éventail de sept ateliers réguliers sur le cycle (cf annexe) : médiation corporelle, médiation artistique, atelier juridique (« Jeu de lois »), atelier expression émotionnelle (« Émoi dans tout ça »), atelier sophrologie (« relaxation »), atelier formation aux « Premiers Secours » et atelier groupe de parole autour de l’écriture commune d’un conte (« Conte rendu »). À ces ateliers s’ajoutent six séances informatives réparties sur le cycle et qui abordent l’addiction, la diététique, le soin psychiatrique, l’insertion par le logement et le travail, l’accès au travail après la libération ainsi que la formation et le travail en détention.

Les intervenants du programme sont quasi-exclusivement des prestataires extérieurs à la prison ou à l’hôpital le Vinatier (une avocate pour l’atelier sur le droit, une enseignante d’art plastique pour la médiation artistique, un enseignant de sport pour la médiation corporelle, une sophrologue, des psychologues pour compléter les binômes des ateliers réguliers, etc.) auxquels s’ajoutent quelques infirmières du service SMD-PL (pour une séance de deux heures sur les risques et effets de l’addiction, ainsi qu’une autre sur l’accès au soin psychique en détention) ou des bénévoles d’associations comme pour la séance sur l’accès au logement après la détention. À l’exception de la sophrologie, les ateliers réguliers sont animés par des binômes composés d’un psychologue et d’un non-psychologue ou de deux psychologues. Dès la création du dispositif, cette présence des psychologues a eu pour objectif de familiariser les participants avec une personne issue de cette profession, dans l’idée d’atténuer la défiance des détenus envers ces professionnels et par voie de conséquence d’atténuer la méfiance envers le soin. L’intervenant non-psychologue apporte son expertise nécessaire au fonctionnement de l’atelier (par exemple, un enseignant de sport pour les séances de la médiation sportive). L’intervenant psychologue sera soit dans une position de soutien au premier élément du binôme (appuyer l’animation de l’atelier, aider aux explications ou faciliter le maintien du cadre s’il y a de l’agitation), soit moteur principal de la séance ou l’atelier (une séance de la médiation juridique est laissée au psychologue du binôme et certains ateliers comme le « Conte rendu » sont uniquement dirigés par des psychologues). Dans les deux cas, le psychologue a pour mission d’user de sa compétence pour accompagner les participants dans leur évolution – tout comme le second membre du binôme – ou pour faire bénéficier de son expertise lors des réunions d’équipe.

En effet, le PMAS est l’occasion pour les personnes détenues de rencontrer un psychologue dans un autre cadre que l’entretien individuel portant sur la psyché du sujet et d’aller potentiellement à l’encontre de certaines idées préconçues expliquant leur non-recours à la profession. Comme le relèvent les praticiens ou les éducatrices de la maison d’arrêt, le psychologue suscite la méfiance à trois égards : aller voir un psy c’est risquer d’être stigmatisé comme « fou » ; un psychologue pourrait fouiller dans la tête de la personne et lui soutirer des informations qu’elle ne veut pas divulguer ; pour ceux qui ont déjà vécu des rencontres peu concluantes avec un psychologue, cette discipline peut être considérée comme inutile.

Comme nous pouvons le constater, le PMAS est un programme sollicitant de nombreux professionnels d’activités différentes qui doivent marcher en quinconce au sein d’un emboîtement d’institutions totales (Goffman, 1968) que sont l’hôpital psychiatrique et la prison. Dès les premières observations et entretiens, il est vite apparu que l’espace de liberté et de création dans le programme doit se glisser dans les contraintes environnementales, mais surtout que la complexité du dispositif issue de l’hybridation des professions dans ce cadre est ce qui constitue aussi bien la force que la fragilité d’un tel programme. Force en raison de la palette d’ateliers qu’il propose et de la synergie des compétences qu’il permet. Fragilité car cette hétérogénéité des professions peut être source d’inconfort dans la pratique de certains intervenants qui peuvent alors chercher à en bousculer les contours pour adapter le cadre à une pratique plus familière.

C’est la rencontre de différentes logiques et de différentes rationalités, au sein d’une organisation aux contraintes fortes mais tentant de maintenir des espaces de liberté, qui conduit à se tourner vers une analyse stratégique des organisations (Crozier & Friedberg, 2014 [1977]) pour essayer de comprendre les dynamiques en vigueur dans le dispositif. En effet, l’unicité du programme dans le milieu carcéral français et sa croissance en termes d’intervenants, de financements et de longueur des sessions, en dépit des contraintes qu’il connaît, amènent à s’intéresser aux raisons d’une telle exceptionnalité et aux facteurs favorisant un tel développement qui ne conduit pourtant pas à une reproduction du dispositif dans d’autres prisons.

En quoi la complexité d’une organisation devant réguler des individus aux missions, compétences, cultures professionnelles, anciennetés et intérêts différents constitue son exceptionnalité et sa fragilité ? En quoi une lecture en matière de zones d’incertitudes et de pouvoir au sens de Crozier et Friedberg du terme permet de mieux comprendre les spécificités d’un tel dispositif ? Pourquoi, en dépit des résultats affichés, le modèle du PMAS ne s’étend pas à d’autres établissements pénitentiaires ?

En vue de répondre à ces interrogations il nous faudra commencer par montrer la pertinence de l’utilisation du modèle de Crozier et Friedberg pour comprendre ce programme et la manière dont ses concepts éclairent le fonctionnement dispositif. Cela permettra de mieux comprendre l’origine des difficultés que connaissent certains professionnels au sein du programme ou les fragilités pouvant traverser ce dernier. Néanmoins, la poursuite de celui-ci depuis plus d’une décennie sans se détourner de ses objectifs initiaux, tout en réussissant à augmenter sa durée, son financement et le nombre de ses intervenants, témoigne de l’existence de dynamiques renforçant le dispositif et lui permettant de perdurer en dépit des fragilités apparentes.

Méthodologie et Matériaux

Afin de mieux appréhender les logiques d’action et les représentations des personnes concernées, c’est une approche compréhensive qui a été favorisée. Pour cela, j’ai pu effectuer des entretiens semi-directifs auprès de la quasi-totalité des acteurs du PMAS et du CSAPA, de professionnels du Service Médico-Psychologique Régional (SMPR) et de la prison, ainsi qu’avec d’anciens participants du PMAS (n = 39). Parallèlement, l’observation des réunions d’équipe, des rencontres réflexives, de la préparation du PMAS ou des professionnels du centre de soin sur leur lieu de travail, permettent d’éclairer les dynamiques internes de l’équipe du PMAS, à savoir celles produites et subies par les intervenants du programme et les éducatrices.

L’enquête donnant lieu à cet article a été fortement influencée par la crise sanitaire puisque le dispositif a été suspendu pendant plus d’un an, m’empêchant de voir le programme en action et me privant de participants à interroger concernant leur point de vue sur le dispositif. Il reste que les sessions du PMAS ont été remplacées par des réunions de réflexions durant lesquelles les intervenants ont pu se rencontrer régulièrement fin 2020 dans le but de s’interroger sur le fonctionnement du dispositif et mettre en exergue des pistes d’améliorations de celui-ci. Ces réunions auxquelles j’ai pu assister ont été l’occasion de comprendre les attentes, les points de vue ou les préoccupations des intervenants principaux. Couplé aux entretiens que j’ai pu mener avec ces derniers en amont ou que j’ai pu avoir avec les membres de l’équipe de soin, cela a été l’occasion de mieux comprendre en quoi la position de chacun peut ou non influencer le dispositif et quelles sont les marges de manœuvre dont ils disposent.

En raison de la faible taille du groupe et de l’assurance d’une anonymisation maximale donnée aux personnes rencontrées, j’ai été conduit à réduire la présentation des extraits d’entretiens au strict nécessaire à savoir la profession de la personne, voire la simple distinction psy/non-psy pour les intervenants.

L’analyse stratégique du Programme de Mobilisation pour favoriser l’Accès aux Soins (PMAS)

L’analyse stratégique de Michel Crozier et Erhard Friedberg, qui servira de grille d’analyse, cherche à expliquer « à quelles conditions et au prix de quelles contraintes l’action collective, c’est-à-dire l’action organisée des hommes » et des femmes sont possibles (Crozier & Friedberg, 2014 [1977], p. 13). Pour rappel, cette analyse repose sur plusieurs fondements que nous pouvons résumer de la sorte : l’organisation résulte de la rencontre de structures et de règles ayant un objectif défini avec des individus poursuivant leur propre stratégie au sein d’un environnement en évolution qui exige donc de ces acteurs de s’adapter. De ce postulat résultent trois dynamiques qui sont importantes à garder en mémoire.

L’organisation se dote tout d’abord d’un système formel pour assurer son activité. Dans le cas du PMAS ceci se traduit par exemple via les critères de sélection des participants pour savoir à qui s’adresse le dispositif, l’embauche d’intervenants spécifiques devant répondre à des attentes et qui sont liés par un contrat avec l’hôpital, la réservation d’un gymnase pour le sport et de la salle d’activité — lieux partagés avec la prison ou le SMPR qui est en charge du soin médico-psychique général — afin de s’assurer de s’intégrer dans le fonctionnement de l’environnement d’exercice, ou encore le fait de signaler en amont l’identité des intervenants à l’administration pénitentiaire, afin qu’ils soient autorisés à rentrer dans la maison d’arrêt.

La deuxième dynamique provient de l’action des acteurs qui structurent et agissent dans le système formel. Comme l’écrit Philippe Bernoux « dans la perspective de Crozier-Friedberg, l’accent est mis sur le fait que l’acteur est celui dont le comportement […] contribue à structurer un champ, c’est-à-dire à construire des régulations. On cherche à expliquer la construction des règles (le construit social) à partir du jeu des acteurs empiriques, calculateurs et intéressés. Ces acteurs sont dotés de rationalité, même si elle est limitée, ils sont autonomes et entrent en interaction dans un système qui contribue à structurer leurs jeux » (Bernoux, 2014, p. 155). Les stratégies des acteurs qui résultent de leurs motivations, de leur personnalité ou des structures dans lesquelles ils ont évolué vont influencer le cadre initial grâce aux marges de manœuvre à leur disposition.

Ces stratégies vont conduire à une redéfinition du système formel posé en raison de la manière dont ils vont suivre les règles du jeu posées. Cette réalité appréhendée constitue un « système d’action concret » (Crozier & Friedberg, 2014 [1977], p. 241) et se traduit dans notre cas dans la liberté relative dont disposent les intervenants dans la création de leur atelier, ainsi que son fonctionnement interne (vouvoiement ou tutoiement, donner quelque chose à la fin de la session, attendre tout le monde avant de commencer ou pas, etc.). Cette liberté relative porte également sur la sélection des participants qui est laissée aux professionnels du Centre de Soins d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie (CSAPA) ainsi que sur le nombre d’heures de chaque atelier ou leur thématique.

Les règles vont donc chercher à donner une cohérence aux acteurs interdépendants de l’organisation dans un but commun. C’est une dynamique nécessaire à l’organisation de manière à faire groupe et ne pas être un simple agrégat d’individus.

La troisième dynamique est l’environnement dans lequel évolue le système d’action concret, lequel va exercer des influences sur les acteurs et sur le cadre formel. Dans le cas présent ce sont principalement cette maison d’arrêt et cet hôpital psychiatrique qui forment l’environnement en question pouvant renforcer ou fragiliser le programme étudié. Ce sont ces deux institutions totales (Goffman, 1968), colossales relativement au CSAPA Antenne Toxicomanies 2, qui ont notamment répercuté l’effet de la crise sanitaire sur le PMAS en l’arrêtant pendant plus d’un an et en contraignant sa reprise à un nombre limité de participants venant tous du même bâtiment de détention.

Ce dernier exemple permet de mettre en exergue un élément essentiel de l’analyse stratégique, à savoir celle des zones d’incertitude. Au sein d’une organisation réside tout un ensemble d’incertitudes quant aux actions des autres membres de l’organisation ou de ce qui va ou peut se passer à l’avenir. Des turbulences de l’environnement imposant des décisions indépendantes du personnel encadrant le PMAS sont ainsi des expressions de ces zones d’incertitudes auxquelles le système formel et les individus impliqués vont tenter de s’adapter.

Comme le souligne René Llored, avec l’analyse stratégique « le concept directeur d’une compréhension pertinente des organisations devient alors celui de pouvoir » (Llored, 2018, p. 414) qui découle de la liberté et des négociations relatives dont disposent tous les membres de l’organisation à différents degrés et sous différentes formes. C’est cette liberté — source d’incertitude pour les autres partenaires et l’organisation — qui donne du pouvoir aux acteurs.

Crozier et Friedberg relèvent au moins quatre sources de pouvoir que les individus mobilisent afin de se ménager des marges d’action en jouant sur les incertitudes du cadre : (i) la compétence d’expertise de l’acteur (zone d’incertitude technique), c’est-à-dire qu’il sait faire alors que les autres non (ii) le pouvoir marginal sécant (zone d’incertitude sur les relations entre l’organisation et son environnement, nécessitant un intermédiaire) ; (iii) la position stratégique dans l’organisation (zone d’incertitude sur la communication intra-organisationnelle) ; (iv) la maîtrise des règles organisationnelles (zone d’incertitude sur ce qui est permis ou non, possible ou non, selon les règles du jeu de l’organisation).

L’intérêt de cette notion est que ce ne sont plus uniquement les motivations, les besoins ou les intérêts qui donnent la clé des conduites individuelles au sein des organisations. Ces conflits de pouvoir ne sont pas tous motivés par les ambitions personnelles, mais ils résultent d’objectifs qui ne coïncident jamais exactement au regard des perceptions des acteurs et de ce qu’ils estiment être le mieux pour l’organisation. Le pouvoir d’une personne ou d’un groupe dans l’organisation va se traduire par la capacité d’agir sur les autres personnes ou groupes afin de faire valoir sa ou leur préférence organisationnelle. Le pouvoir ici n’est pas essentialisé, il est entièrement relationnel. Le pouvoir s’exerce dans un cadre donné et en réponse à un conflit donné résultant de la manifestation de zones d’incertitudes où un ajustement organisationnel est possible. Dans la résolution d’une situation apparaît une double manifestation du pouvoir puisque d’un côté l’individu A va réussir à faire primer sa solution, mais l’individu B peut mobiliser ses propres ressources et répondre de façon multiple à la demande de A. Ainsi, un intervenant engagé pour un atelier dans un cadre précis, avec des contraintes données, mais il va pouvoir faire jouer la zone de liberté et répondre à cette demande à sa convenance, en choisissant le contenu de l’atelier.

C’est dans ce cadre d’analyse que la suite de l’étude du dispositif va s’inscrire afin de mieux comprendre les forces et faiblesses du programme, au travers de ces notions de pouvoir, de zones d’incertitudes et de système concret d’actions.

Des facteurs de fragilité multiples 

La première fragilité du programme provient des menaces induites par l’environnement dans lequel il se fait. Comme nous avons déjà pu l’évoquer plus haut, cet environnement peut parfois s’avérer menaçant pour ce programme. L’arrêt du dispositif pendant plus d’une année suite à la crise sanitaire de la Covid-19 montre que même si le soin est officiellement indépendant de la prison, cette dernière peut estimer que certains programmes ne sont pas essentiels et donc les suspendre sous couvert de certaines justifications. Cet arrêt semble même avoir été apprécié par les surveillants de l’aile affectée aux soins psychiques puisque l’arrêt du PMAS a réduit le nombre de mouvements à encadrer.

Ces mêmes mouvements ont posé plusieurs problèmes par le passé, notamment lors des pauses aménagées à la moitié de l’atelier, qui étaient des moments récurrents de tensions possibles entre le personnel pénitentiaire et les participants. Tensions qui ont abouti au dépôt d’un rapport de certains surveillants auprès de leur administration demandant la suppression de la pause. Cette suppression a finalement été imposée au motif d’un intérêt commun lié à la limitation des mouvements exigée par les nouvelles normes sanitaires.

L’hôpital de son côté peut s’avérer être un adversaire au programme lorsque sa dimension socio-éducative rencontre les critiques des médecins ou infirmiers estimant parfois qu’il mobilise beaucoup de temps et de professionnels pour un petit groupe de participants non perçus comme prioritaires dans la prise en charge de l’addiction.

« Au PMAS globalement, ils fument du shit, c’est dommage parce qu’on ne trouve pas de personne sous méthadone. Une fois j’ai rencontré un mec qui me disait avoir une addiction au jeu, moi je pense qu’il n’avait rien. […] Il y en a certains qui surjouent devant les éducs leur addiction, faut dire ça donne beaucoup de RPS [Réduction de peine supplémentaire] ».

(Infirmier.e au SMPR et intervenant.e au PMAS) 

En effet, le Programme de Mobilisation pour favoriser l’Accès aux Soins (PMAS) est un dispositif qui accueille majoritairement des personnes ayant des problématiques de cannabis et d’alcool. Ceci est notamment justifié au vu du public accueilli par le Centre de Soins d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie (CSAPA) et de l’exigence d’un tel programme, plus difficile à suivre par des personnes ayant des troubles psychiques importants ou sous traitement lourd. Cependant, à l’inverse du CSAPA, l’addiction des personnes détenues est principalement prise en charge par le personnel du Service Médico-Psychologique Régional (SMPR), chargé d’administrer les traitements de substitutions aux opiacés. Ici apparaît une confrontation entre deux perceptions des problématiques d’addiction, voire sur la définition même d’addiction.

À ce stade ressortent deux fragilités du dispositif : le maintien de son cadre formel et le besoin de justifier de sa pertinence. Ces deux fragilités sont également présentes parmi le personnel du CSAPA Antenne Toxicomanies en charge d’organiser le programme. En effet, deux des trois éducatrices actuelles, ainsi que la secrétaire, n’ont jamais eu à travailler avec le PMAS. Sa reconduction est apparue comme étant une source de stress importante en raison des nombreuses incertitudes qui entourent celui-ci et son fonctionnement. L’arrivée d’un dispositif nécessitant de recruter six personnes, de leur faire passer deux entretiens, de s’assurer que les intervenants aient toutes les informations nécessaires et de suivre de près le déroulé du programme, sont autant d’éléments venus perturber une routine installée depuis plusieurs mois. Il était courant lors de mes observations d’être témoin de l’inquiétude à l’égard de la reprise du programme, laquelle n’a été confirmée que quelques semaines en amont. J’ai également été témoin d’explications visant à dissiper des incertitudes afférentes aux critères des sélections ou au déroulé des sessions et au rôle que chacune d’elles avait à tenir.

Ces incertitudes se sont ajoutées au constat que la manière d’exercer leur travail allait être modifiée. Leur crainte de ne plus avoir le temps de rencontrer aussi régulièrement les personnes qu’elles suivent pouvant alors susciter de la colère ou du moins de la frustration en raison de la réduction d’une pratique appréciée, qu’elles avaient fortement investie et qui composait la majorité de leur travail quotidien. Le PMAS est venu renforcer la dimension administrative (ou la complexifier dans le cas de la secrétaire) au détriment de la dimension plus affective et directe de l’entretien individuel.

Parmi toutes les fragilités inhérentes à l’organisation du dispositif, les plus importantes semblent être celles relatives aux intervenants eux-mêmes. En effet, s’il a été relevé que leur pouvoir principal était celui de l’expertise, il reste que la pratique apparaît comme l’une des zones d’incertitude majeure, notamment pour les psychologues auxquels il est demandé de ne pas faire un travail de psychologue. Le rappel au cadre socio-éducatif fait que la forme de l’atelier lui-même peut être secouée puisqu’il n’est pas attendu un retour psychologique lors des réunions bilans. Comme le souligne l’une des éducatrices encadrantes « parfois il y a trop de diagnostics posés, mais on n’est pas là pour ça ». Le psychologue ne doit pas diagnostiquer ici ; il est attendu qu’il donne son point de vue d’intervenant avec une grille psychologique, tout en gardant une position d’intervenant dans un cadre socio-éducatif (par exemple ne pas poser de diagnostic, parler de participant et non de patient ou rester dans une réflexion du groupe et non pas se concentrer sur la psyché d’un individu). Le PMAS apparaît comme un programme nécessitant une grande souplesse pour ces professionnels qui ne peuvent pas mobiliser leurs méthodes ou outils classiques de praticiens :

«  — Pour toi le travail du psychologue, ça apporte quoi en plus ?

— C’est une excellente question. C’est compliqué. Franchement, c’est compliqué. J’ai mis vachement de temps à être tranquille dans cette opposition-là. […] tu viens d’être diplômé de la fac qui est hyper analytique tu vois avec des postures qui sont assez méta et là tu te retrouves à faire avec… à tutoyer, à être dans le contact, pas du tout ce qu’on t’a appris à la fac. Donc pendant très longtemps j’ai eu du mal à savoir à quoi je servais, on va dire ça comme ça. En tant que psycho en tout cas. Aujourd’hui, avec le recul […] je crois que c’est pour eux important la rencontre avec une psycho. […]. Je me dis ça pourrait être une éducatrice, mon rôle dans le fond, je ne vais pas aller travailler d’un point de vue psychique, je les accompagne, je les rassure. […] c’est plus tu rencontres le psychologue et d’un coup le psychologue il te fait moins peur. »

(Intervenant.e psychologue)

Nous avons ici un extrait d’une psychologue membre du programme depuis longtemps, laquelle a su trouver sa place et se rassurer sur sa légitimité, mais comme on le constate, cela a nécessité de faire un pas de côté vis-à-vis de sa pratique. L’adaptation constatée chez cette psychologue semble avoir requis de rapprocher sa pratique davantage de celle d’un professionnel socio-éducatif que de celle d’un psy.

Il reste qu’en raison de l’organisation des ateliers, ces professionnels sont les plus représentés au sein du PMAS (7 psys), qu’ils ont le plus d’heures d’interventions (64 h sur les 93 h d’ateliers et séances d’informations du programme, soit les 2/3 du temps de celui-ci) et que leur présence est sollicitée depuis la création du dispositif et bienvenue par les non-psys, ce sont bel et bien eux qui ont du mal à trouver leur place dans ce dispositif. Comme me le dit l’un.e des intervenant.e psychologue :

« Moi il m’a fallu presque un an pour comprendre ce que je pouvais apporter au PMAS. Je me demandais à quoi servait un.e psy [dans cet atelier]. Mais maintenant ça va, on se complète bien avec [mon binôme]. »

Leur pratique au sein du PMAS apparaît comme source d’inconfort par moment, notamment au début — ou du moins d’un sentiment de paradoxe — suscitant des interrogations sur leur rôle, voire sur celui du dispositif. Or, comme nous avons pu le constater, c’est quasi uniquement au sein de leurs ateliers, dans la sollicitation de leur compétence technique pour laquelle ils ont été engagés, que les intervenants ont de la liberté et du pouvoir.

C’est en cela que les psychologues ont du mal à trouver leur place. En effet, si les non-psychologues comprennent leur rôle au sein du dispositif, à savoir mettre à profit leur compétence professionnelle au service d’un atelier thématisé dans leur cœur d’expertise, les psychologues, dans le cas d’ateliers aux dimensions moins psychologisantes peuvent avoir du mal à saisir leur rôle et à comprendre la plus-value qu’ils apportent, comparé à un éducateur par exemple. Il est étonnant de constater qu’en revanche, pour le reste des intervenants, leur présence est plébiscitée en raison de leur appui pour canaliser le groupe ou de l’analyse qu’ils apportent, comme peuvent en témoigner les paroles de cet.te intervenant.e non-psychologue : « Il a une vision de psy, alors que moi j’étais plutôt dans l’optique de faire sortir le meilleur des participants […] il remet les pendules à l’heure. Travailler avec lui ça a complété mes idées arrêtées ».  Similairement chez une éducatrice pour qui, même si parfois « il y a trop de diagnostics posés en réunion, on n’est pas là pour ça », la place des psychologues reste « importante. C’est primordial même pour moi. ». 

Ce constat est d’autant plus paradoxal que les psychologues eux-mêmes ne sont pas les plus à l’aise lors des ateliers, voire des réunions.

« — Ce n’est pas la place du psychologue qui pose souci dans la pratique, mais c’est plutôt comme on pense le dispositif que là il y a une résistance, pour moi.

— C’est-à-dire une résistance ?

— Il y a quelque chose qui est un peu… qui ne peut pas, qui ne change pas vraiment, même si j’ai bien entendu la dernière fois [dernière réunion] ce que Mme K met dans socio-éducatif. Malgré tout non.

— Ce qu’on ne t’a pas expliqué avant ?

— Ce qu’on ne m’a pas expliqué avant [rire]. »

(Intervenant.e psychologue)

Cet.te intervenant.e a moins de souci dans son atelier parce que celui-ci a une orientation plus psychologique, mais elle éprouve de l’inconfort dans les réunions où s’opère un rappel du cadre formel et des attentes. Alors que la marge de manœuvre présente dans l’atelier facilite l’adaptation en permettant de retrouver une pratique plus ou moins familière, ce n’est plus le cas lors des réunions. Dans ce cadre-là, les intervenants ont beaucoup moins de pouvoir à exercer parce que la zone d’incertitude est de nouveau maîtrisée par le personnel socio-éducatif du CSAPA, notamment par la coordinatrice du programme (également cadre socio-éducative du CSAPA Antenne Toxicomanies, qui sera appelée « Mme K » dans la suite de l’article), laquelle rappelle régulièrement la dimension socio-éducative et non thérapeutique du PMAS.

En dépit de l’inconfort évoqué, il reste que la forte présence des psychologues dans le programme lui donne de facto une teinte psychologique, en dépit de sa volonté de rester un dispositif socio-éducatif. Le vocabulaire employé (« le jargon » tel que le fait d’ « accueillir la parole » du participant/patient , de distinguer « ce qui lui appartient et ce qui m’appartient » en matière d’expérience et de ressentis, se méfier des « transferts et contre-transferts », etc.), la grille d’analyse utilisée en réunion (retour à une analyse individuelle comme avec leurs patients, voire débuts de diagnostics tels que sociopathe ou dépression), leur nombre (près de la moitié des intervenants), reflète autant d’éléments pouvant donner l’image d’un programme de psychologues aux professionnels extérieurs au PMAS, aux participants, voire aux intervenants eux-mêmes. Cette psychologisation constatée aussi bien par les psychologues que par les non-psychologues, du fait de l’infusion d’une culture professionnelle quantitativement dominante dans l’équipe du PMAS, bouscule régulièrement la nature socio-éducative attendue du programme.

Le terme de psychologisation est ici rapproché du processus social de médicalisation comme décrit par Peter Conrad, c’est-à-dire comme : « un processus par lequel des problèmes non médicaux se voient définis et traités comme des problèmes médicaux, en général en termes de maladies ou de troubles » (Conrad, 1992, p. 209). Ainsi, comme chez Camille Lancelevée, la psychologisation permet de mettre en exergue l’emprise d’un corps professionnel ayant fortement pénétré et influencé la société et dont le savoir est tiré de la psychologie (Lancelevée, 2016).

Les psychologues sont ici les principaux vecteurs de psychologisation, mais les autres intervenant.es finissent par s’en imprégner et reprendre ces terminologies à leur compte. Cela n’influence pas que la manière de se penser soit dans le programme, mais cela influence la manière d’aborder les participants. Ce que nous pouvons voir avec les propos de cet.te intervenant.e au sujet de son binôme :

« Il a une vision de psy, alors que moi j’étais plutôt dans l’optique de faire sortir le meilleur des participants […] il remet les pendules à l’heure. »

(Intervenant.e non-psychologue)

Le fait de parler de remise à l’heure des pendules laisse sous-entendre que sa manière d’aborder l’atelier n’est pas bonne. Or, comme le rappelle régulièrement Mme K, la richesse du PMAS provient en partie de la rencontre de perspectives émanant de professionnels différents. Le PMAS n’a pas pour vocation à devenir un programme psychologique et en cela il est important que les professionnels non-psychologues gardent leurs spécificités. Pour que le dispositif corresponde aux attentes du CSAPA, la socialisation des intervenants ne doit pas se faire par assimilation (« lorsqu’une culture tend à se fondre dans une autre » (Llored, 2018, p. 153), mais par ajustement (« lorsque des rapprochements culturels opèrent » (id.).

De plus, cette présence majoritaire peut être source d’autocensure chez les non-psychologues qui dévalorisent leur propre analyse ou avis face à celles des collègues psychologues comme peuvent en témoigner des extraits de réunions tels que :

« Je n’ai rien à dire en fait. Je suis d’accord avec vous » ou « J’ai l’impression que les autres groupes c’est très psy et moi j’ai l’impression d’être en décalage […] il y a beaucoup de psy dans tout ce que vous dites. »

(Intervenant.e non-psychologue)

La censure, le retrait ou les tentatives de mimétisme des analyses ressortent du nombre de prises de parole. En effet, après la fondatrice du programme, c’est à chaque fois un ou une psychologue qui intervient le plus dans les réunions3. Cela se fait d’ailleurs en dépit de leur volonté explicite de ne pas monopoliser la parole.

Le cadre formel du programme peut aussi poser un problème, notamment lorsque l’intervenant n’est pas habitué à fonctionner àe rythme.

« Moi j'ai l'habitude de l'institution où on a du temps long en fait, on peut se voir, on se voit dans des couloirs. Et je m'aperçois qu'en fait que j'ai des réflexes qui ne sont pas adaptés à ça. […] Alors, ça m'a surpris et je vais m'y adapter en fait, ou pas, je ne sais pas. Mais, il y a un rythme particulier du PMAS, ça va très vite en fait. Et ça touche à quelque chose de la performance je dirais. Après, ce qui est très bien c'est de se sentir libre de pouvoir dire les choses, parfois je le dis par mail. Mais ça pourrait être une frustration, parce que pour moi l'institution ce n’est pas des… c'est pas qu'avec des actes, il faut aussi de la pensée sur le dispositif. Là on a des actes, on fait du groupe, on pense les patients, mais les liens institutionnels, comment on les pense ? »

(Intervenant.e psychologue)

Comme on le retrouve dans cet extrait, en plus d’une adaptation au public, les intervenants expriment une nécessité à s’adapter au cadre d’exercice du PMAS pour répondre à ses attentes. Cette performance évoquée, qui est source de stress ou de « frustration », fait d’ailleurs écho à ce que fait vivre le programme aux éducatrices qui sont principalement chargées de cet aspect du programme. Dans les deux cas, le pouvoir d’expertise des professionnels est bousculé en raison d’une pratique atypique par rapport à ce dont ils sont familiers.

Néanmoins, ces aspects ne sont pas toujours partagés et semblent par exemple s’estomper avec le temps. Si au départ le psychologue est désarçonné, par la pratique comme par la population avec laquelle il travaille, il réussit progressivement à faire sa place. Parce qu’en dépit des fragilités relevées, en partie issues de cette hybridité professionnelle, il reste que le programme existe depuis plus de dix ans et qu’il est apprécié par le CSAPA comme par ses intervenants, lesquels sont nombreux à le trouver essentiel en dépit de ses imperfections inéluctables. Il faut donc s’interroger sur le maintien de cette hybridation qui fait la force et l’originalité d’un tel dispositif.

Pourquoi et comment le programme se maintient-il malgré tout ?

Aux critiques et faiblesses du programme répondent des forces structurantes permettant son maintien ; elles sont parfois issues des mêmes institutions ou individus pouvant avoir des difficultés avec le PMAS. Tout d’abord, en dépit des critiques de l’administration pénitentiaire et des surveillants, un consensus semble se dégager sur l’apport d’un tel dispositif pour la prison. Il est souvent mis en avant comme un atout dans les discours des personnes rencontrées parce qu’il tend à étayer la dimension réhabilitatrice de la prison au moyen de programmes innovants :

« — Du coup, pour vous, un programme comme le PMAS est quelque chose de positif pour la détention ?

— Oui, moi je ne peux pas concevoir de sanctionner un individu sans y mettre du sens […] et je sais que le PMAS est extrêmement bénéfique. »

(Chef de détention) 

« Quand on voit certains groupes [du PMAS], on se dit que ça va être compliqué, mais si on ne tente pas des choses ça ne sert à rien [la prison]. »

(Surveillant.e dans l’aile de soin psychique)

Dans les deux extraits, nous retrouvons la notion de sens de la peine et de l’enfermement. Le PMAS s’inscrit dans ces démarches visant à légitimer le bienfait de l’enfermement pour la personne. La prison pourrait ainsi être une opportunité de changer, et notamment d’arrêter ou réduire sa consommation de psychotropes dans le cas présent ; or, cela nécessite la mise en place de dispositifs comme celui-ci. Cette pensée ferait écho avec l’idée d’une « peine médicinale » (Delmas Saint-Hilaire, 1994) où l’incarcération serait justifiée par des bénéfices thérapeutiques auprès de certaines personnes détenues. C’est notamment ce que l’on retrouve dans le cas de l’addiction où le sevrage serait facilité par l’incarcération et l’accès au soin du milieu carcéral. Cette dimension thérapeutique de la détention permettrait à l’institution carcérale de renouer avec son « mythe fondateur » qui selon Claude Faugeron et Jean-Michel Le Boulaire, « permet de transformer le mal (l’enfermement de sûreté́, toujours soupçonné́ d’arbitraire) en bien (la “bonne peine de prison”) » (Faugeron & Le Boulaire, 1992, p. 27).

En ce qui concerne l’équipe du centre de soin, le PMAS représente un outil précieux car il permet de vérifier comment se comportent en groupe les personnes qu’elle suit, ce qui est un aspect essentiel de l’évaluation socio-éducative. En effet, il s’avère que les comportements peuvent parfois fortement différer. Ainsi j’ai pu observer qu’une personne très investie par une éducatrice du CSAPA et qui était dans une démarche jugée positive dans cette relation a cependant émis des signes mitigés quant aux possibilités d’autonomie une fois à l’extérieur, en raison d’un comportement jugé immature pendant le programme. Constat qui n’aurait peut-être pas été visible autrement qu’à travers ce long travail de groupe.

La préparation à la sortie étant centrale dans les missions confiées aux éducatrices et psychologues du CSAPA, bénéficier d’un tel dispositif permet une vision plus complète de la personne afin de mieux cerner les forces et faiblesses sur lesquelles il est possible de s’appuyer ou d’évaluer s’il faut encore prolonger cet accompagnement.

Il est intéressant de noter que le dispositif bénéficie d’une image très favorable. Son efficacité est admise en dépit de la méconnaissance, chez les personnes interrogées, de critères objectifs ou du déroulé du PMAS. L’aura positive du dispositif a des raisons multiples. Nous pouvons citer le retour positif de l’ Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies (OFDT) - souligné par l’une des psychiatres - qui offre une validation institutionnelle, la réputation du programme chez les personnes détenues qui le plébiscitent et le conseillent (reste encore à déterminer les motivations pour rejoindre le programme), mais surtout le respect envers Mme K qui emploie les pouvoirs à sa disposition pour valoriser ce programme auquel elle tient tout particulièrement.

En effet, la cadre socio-éducative du CSAPA possède une autorité majeure et manifeste sur le dispositif et même sur le centre de soin. Autorité entendue selon la définition d’Henri Fayol comme étant « le droit de commander et le pouvoir de se faire obéir » (Fayol, 1979, p. 21), liée à ses compétences et connaissance des personnes ou des institutions. Nous pouvons décortiquer l’origine cette autorité au travers des facteurs de domination weberiens.

En effet, elle dispose d’un pouvoir traditionnel compte tenu de son expérience et de son ancienneté dans le CSAPA (elle est la plus ancienne de l’équipe). Sa qualification de socio éducatrice coordinatrice la dote également d’une domination rationnelle légale (pouvoir administratif). Cette domination est accentuée par les modalités des contrats qui autorisent à se séparer d’un intervenant avec un préavis d’un mois seulement. Enfin, elle dispose d’un charisme lui permettant de porter ses idées, ses projets, et de tenir tête aux pressions extérieures sur le PMAS pouvant émaner des autres pôles médicaux ou de la prison.

La place symbolique, administrative et charismatique de Mme K lui permet de modeler le programme comme elle l’entend. Si cela apparaît parfois comme une source de fragilité en raison de l’inconfort que peut susciter une position autoritaire, l’observation et les entretiens relèvent que ce rôle permet toutefois de fédérer et de donner corps à cette hybridation, tout en régulant le programme. Cela se traduit par exemple par le rappel au cadre socio-éducatif du programme, afin d’éviter une dérive psychologique ou en s’assurant dans la mesure du possible que tous les intervenants puissent s’exprimer ou encore en faisant la transition entre l’équipe des éducatrices et des intervenants, dont les avis sur les participants peuvent diverger (les premières les connaissant dans le cadre d’entretiens individuels et les seconds que dans le cadre collectif). Sa position symbolique permet ainsi de poser le cadre des règles du jeu dans lequel compétences et rationalités distinctes vont pouvoir s’exprimer. Afin de sortir des débats et des interrogations que rencontrent les intervenants, la présence d’une personnalité forte, d’une cheffe identifiée, permet au programme de toujours avancer.

« Heureusement qu’on est une équipe soudée, qu’on a Mme K qui est à la tête de tout ça et qui est capable de soulever des montagnes, là-dessus elle est super forte. C’est grâce à cette cohésion qu’on fait évoluer le projet tranquillement dans les limites de ce qu’on est capable de faire là-bas. » 

(Ancien.ne intervenant.e non-psychologue)

Cela est d’autant plus nécessaire, qu’elle fait usage de ces compétences pour réduire les zones d’incertitudes liées aux décisions de la maison d’arrêt ou de l’hôpital qui s’imposent au CSAPA. Grâce aux cumuls des pouvoirs dont dispose Mme K elle permet au PMAS de maintenir son essence tout en s’adaptant aux changements de l’environnement.

Aborder l’étude d’un programme comme celui-ci permet de souligner une dimension importante de la prison, à savoir que contrairement à l’image première qu’il est possible de se faire de cette institution, ce n’est pas un espace rigide parfaitement normalisé et disciplinaire. Les interactions entre ses différents acteurs y sont constamment traversées de négociations, comme dans toute organisation. C’est ce qui amène à affirmer que la prison est un lieu où l’ordre est négocié (Rostaing, 2014).

Par exemple, le programme a finalement pu reprendre en dépit des contraintes sanitaires toujours présentes et de la réticence d’un bon nombre d’acteurs parce que Mme K a su imposer sa vision en adaptant le dispositif (nombre de participants réduit, mode de sélection modifié, remobilisation des professionnels concernés, etc.). Cela a demandé de naviguer à travers les règles de la prison et de l’hôpital afin de ne pas rendre le programme incompatible avec les nouvelles normes mises en place. Il a par exemple fallu que la coordinatrice échange pendant plusieurs semaines par mail et par téléphone avec le chef de détention, ainsi qu’avec les directeurs et directrices des quartiers où sont enfermées les personnes détenues4, pour voir comment il était possible de limiter les mouvements au sein de la détention et surtout entre les différents quartiers. La crainte étant que si un cas de coronavirus est présent dans le groupe du PMAS, celui-ci risque de contaminer les autres ailes de la prison en infectant les autres participants. Il a donc été négocié que le dispositif puisse reprendre à condition que les participants soient tous dans le même quartier. Le changement de cellule pour regrouper les participants dans un même quartier étant trop compliqué, il a été décidé par Mme K que la sélection serait limitée aux personnes détenues d’un seul des trois quartiers pour hommes (le plus grand).

Le cas du PMAS est d’autant plus intéressant qu’en général, ces relations de négociations sont avant tout étudiées entre surveillants et surveillés (Benguigui, 1997). Cependant, ici la régulation conjointe (Reynaud, 1988) ne se fait plus entre deux individus, mais trois. Précisons que ce troisième individu est bien plus souvent un professionnel du CSAPA. L’intervenant réduit le pouvoir du surveillant par le fait qu’il propose une activité avec ses règles internes où le détenu a une place différente de celle qu’il occupe en détention et des droits supplémentaires. Mais la question de la gestion des retards relève bien plus d’une confrontation entre les éducatrices du CSAPA et les surveillants.

Même si celle-ci n’est pas perceptible par tous les professionnels, notamment ceux qui viennent d’arriver, ce travail de fond depuis plus de dix ans, nécessitant parfois la redéfinition du cadre formel, a permis au PMAS de se maintenir dans le temps, tout en conservant ses objectifs initiaux. Ce maintien de cap a permis au dispositif de développer sa propre culture professionnelle. Culture renforcée par le mode de recrutement du PMAS d’ailleurs. En effet, celui-ci passe principalement par une affinité avec la coordinatrice du CSAPA (qui renforce par-là ses pouvoirs en limitant l’incertitude liée à l’arrivée d’un nouveau professionnel) ou par recommandation d’un intervenant. Quoi qu’il en soit, Mme K décide qui est embauché ou non ;   elle voit directement avec les intervenants potentiels leurs disponibilités et leurs préférences pour les intégrer. La création d’un atelier peut aussi se faire en raison de la bonne relation entretenue par la coordinatrice avec un professionnel susceptible de proposer une nouvelle activité. C’est par exemple le cas d’un atelier philosophie qui devrait s’ajouter au dispositif et que j’ai vu se créer en quelques semaines, suite à la saisie d’une opportunité calendaire par Mme K. Une seule réunion a suffi pour présenter le programme et les attentes de cet atelier aux deux intervenants potentiels, avant de les intégrer dans la foulée à la session qui devrait voir lieu en juin.

L’attachement envers Mme K est important, mais plus généralement c’est l’ambiance générale de travail qui contribue à souder l’équipe et, par extension, qui renforce et assure le fonctionnement du PMAS :

« Et là j'ai vu que l'humanité des collègues du PMAS parce que le deuxième jour ce sont des éducs qui sont venues m'accueillir à la sortie, la grande humanité de ce dispositif, on a toujours à manger, c'est toujours... dans les réunions ça déborde d'humanité apparente. Ça compense la déshumanisation de la prison en fait. »

(Intervenant.e psychologue)

La cohésion d’équipe est un aspect primordial du bon fonctionnement du PMAS, au sein des binômes tout d’abord, mais plus généralement au sein de l’équipe. D’ailleurs les réunions se tenant au cours d’une session ne sont pas uniquement organisées pour parler des participants, mais aussi pour partager les difficultés rencontrées. Ces réunions servent aussi de soupape par moment afin de solliciter un soutien des collègues face à une pratique et un environnement qui peuvent s’avérer difficiles, voire violents. Suite aux rencontres réflexives qui ont remplacé les sessions du PMAS annulées en 2020, ces réunions ont pris la forme suivante : une première heure pour aborder l’ambiance générale du groupe, puis les cas individuels, et une seconde heure dédiée à la stratégie à mettre en place pour répondre aux enjeux soulevés. Auparavant, ces réunions ne traitaient que du premier volet et il en était ressorti que, d’une part, cela faisait « conseil de classe » (expression employée dans plusieurs entretiens) et, d’autre part, cela faisait doublon avec les comptes rendus envoyés après chaque séance, sans améliorer la dynamique du groupe. L’ajout d’une phase de coordination collective appréhendant la suite de la session permet de ré-expliciter les objectifs du programme - qui semblent parfois n’être clairs que pour la coordinatrice. Cela permet aussi de réaffirmer une dynamique groupale pour éviter que le programme ne soit qu’un agrégat de professionnels animant leurs ateliers de leur côté et ayant tendance à se retrancher dans une pratique familière. C’était justement la dynamique que j’avais repérée avant ces rencontres réflexives, lesquelles   ont servi aux différents intervenants pour interagir sans l’intermédiaire de la coordinatrice ou en dehors des réunions pour le PMAS.

Enfin, l’attachement affectif au programme, outre les liens pouvant se créer parmi les membres de l’équipe ou avec la coordinatrice, semble grandement provenir du type de pratique que le programme permet et du sens que cela donne à leur profession.

« Ce sont des rapports qui sont totalement différents. Là ce sont des rapports humains, si le mec il a envie de te dire merde, il te dit merde. Et ça, c’est top, parce que si tu fais un truc qui n’est pas bien ils vont te le dire. Si tu fais un truc qui est bien, ils vont te le dire aussi. […]. Alors qu’un étudiant, si tu fais un mauvais cours il va te dire c’est bien, donne-moi un demi-point. Tu vois ce sont des rapports différents. C’est ça qui me plait. »

(Ancien.ne intervenant.e non-psychologue).

« Je vais être honnête, ce que je gagne au PMAS, je gagne beaucoup plus partout ailleurs. Si je fais le PMAS, c’est par passion en réalité. […] L’histoire c’est que [...] J’ai grandi dans [une] ZUP [Zone à Urbaniser en Priorité] en fait et j’ai beaucoup d’amis d’enfance qui sont en prison […]. C’est un sujet qui m’est cher parce, ouais, je ne m’en suis pas tenu aux présentations, on va dire, communes sur ce milieu-là. J’ai connu des gens très bien qui sont en prison. »

(Intervenant.e psychologue)

On trouve ici deux types de motivations récurrentes. La première est le rapport avec un public qui serait unique au milieu carcéral et qui permet d’exercer différemment. Chez les psychologues cela peut être source d’inconfort comme nous avons pu le voir, notamment s’ils ne sont pas habitués à travailler avec un groupe, mais la majorité d’entre eux apprécient cette nouvelle approche de leur profession car elle les amène à découvrir une nouvelle façon de pratiquer. Chez les non-psychologues c’est un rapport moins scolaire, moins conventionnel, qui est parfois apprécié comme le montre la citation. Dans cette pratique envers un public autre, une forme de curiosité est parfois venue motiver la démarche : curiosité de la prison et des personnes qui y sont enfermées.

Le public a aussi son importance dans une démarche plus militante où le programme donnerait un sens autre à la pratique comme on peut le voir avec la seconde citation. Chez ces personnes (exerçant en milieu libéral), l’aspect monétaire est le plus souvent évoqué pour accentuer le fait qu’il n’est pas une motivation car elless gagneraient davantage ailleurs en travaillant moins.

Les recherches d’une pratique divergente, de la rencontre avec un autre public ou d’un sens plus intime sont autant d’éléments favorisant l’investissement des intervenants. Agrégé aux effets de la culture professionnelle et du travail de la fondatrice, ceci permet la cohésion de professionnels hétérogènes qui s’efforcent de travailler en équipe au service des participants et du PMAS.

Conclusion

L’analyse stratégique du Programme de Mobilisation pour favoriser l’Accès aux Soins (PMAS) aide à comprendre en quoi ce dispositif proposant une telle palette d’ateliers, nécessitant un grand éventail d’intervenants différents et se trouvant entre deux institutions totales, peut rencontrer des difficultés. Le camaïeu résultant de cette hybridation de professionnels semble parfois être une source d’inconfort chez certains intervenants. Il peut également rendre délicat le maintien du cadre ou de la teinte socio-éducative du programme. Cette confusion est parfois renforcée par le manque de clarté des objectifs qui semblent n’être bien compris que par la coordinatrice du programme. L’une des conséquences en est que d’autres membres de l’équipe du Centre de Soins d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie (CSAPA), remettent parfois en question la pertinence d’un programme exigeant autant de travail de leur part tout en bousculant les pratiques professionnelles installées depuis plusieurs mois.

La caractéristique du PMAS est que la source de pouvoir principale — voire unique — des intervenants est celle de la compétence d’expertise. Les trois autres étant entièrement laissées aux éducatrices encadrantes et tout particulièrement à Mme K. Ce modèle organisationnel n’est pas forcément surprenant puisqu’il résulte du rapport contractuel avec les intervenants : ils sont engagés afin d’exercer leur compétence technique et non pour cogérer ou co-organiser le dispositif. Si ce contexte d’exercice du travail peut être perçu comme frustrant pour certains, notamment au sein d’une équipe où les rapports humains sont horizontalisés, voire familiers (tutoiement, amitiés, surnoms, blagues, attention à ce que tout le monde s’exprime…), pour d’autres c’est l’occasion de se délester de toute une partie administrative permettant de se concentrer sur la pratique. Comme nous avons pu le voir, cette répartition inégale des pouvoirs est centrale pour comprendre les dynamiques qui traversent le programme.

Il reste qu’en raison de la mobilisation des pouvoirs à sa disposition par la créatrice du dispositif, de l’implication des intervenants aux motivations diverses et de l’efficacité du programme reconnue par l’équipe du PMAS et le CSAPA Antenne Toxicomanies, voire par l’administration pénitentiaire, l’hôpital et les anciens participants rencontrés, celui-ci parvient à se maintenir et se poursuivre.

Cependant, il semble que le programme ne puisse pas pouvoir s’étendre à d’autres prisons en raison de l’importance de la fondatrice du dispositif et de la difficulté à maintenir un programme comme celui-ci avec une telle ampleur. C’est pourquoi nous pouvons nous interroger sur le maintien du dispositif au moment du départ de la coordinatrice, ou de la forme que celui-ci prendra dans l’avenir, notamment dans un contexte où l’hôpital fait pression pour davantage médicaliser le CSAPA. C’est un sentiment qui semble d’ailleurs être partagé par la majorité des personnes interrogées et qu’une citation d’un entretien résume : « Tu sais pourquoi il n’y a qu’un PMAS ? Parce qu’il n’y a qu’une Mme K. » Il reste que la situation actuelle montre en quoi le cadre initial peut être changé et donc que le programme pourrait très bien se maintenir dans un nouvel environnement.

Enfin, soulignons au moins deux limites de l’approche adoptée ici.

D’une part, il semble que la compréhension en matière d’analyse stratégique nécessiterait de se pencher plus longuement sur le personnel pénitentiaire et la direction de l’hôpital qui ont été ici présentés comme des facteurs liés à l’environnement, mais qui peuvent tout à fait être abordés comme individus agissant plus directement dans et sur le PMAS. Il y manque aussi l’influence fondamentale des groupes de participants qui jouent fortement sur le déroulé des séances, mais aussi sur l’évolution du programme. Ce sont des acteurs que les conditions dans lesquelles l’enquête a été faite ne m’ont malheureusement pas permis de rencontrer. Enfin, il serait intéressant de voir en quoi la reprise du programme après un an d’arrêt et de rencontres réflexives entre intervenants va faire évoluer le cadre d’action concrète dans les mois qui viennent une fois que l’environnement d’exercice sera plus stable.

D’autre part, l’approche par l’organisation ne permet pas d’aborder pleinement un aspect essentiel du dispositif, à savoir son influence sur les pratiques professionnelles et la manière dont ces dernières influences le programme lui-même. S’il a été possible d’aborder cet aspect au travers de la notion de zone d’incertitude technique (le pouvoir donné par la compétence), il reste que la diversité des cultures professionnelles – diversité également présente entre les psychologues ou les éducatrices —, les motivations, la personnalité ou l’implication dans le dispositif sont autant d’aspects qui méritent un approfondissement pour comprendre ce qui se joue chez les professionnels gravitant autour du PMAS.

 

Annexe

Annexe : exemple d’un calendrier d’une session

Semaine 1

 

9h à 12h

14 h à 16h45

Lundi 20 janvier

Atelier à médiation corporelle

GYMNASE

Atelier à médiation artistique

Mardi 21 janvier

Atelier Diététique

10h à 12h

Atelier juridique : jeu de lois

Mercredi 22 janvier

Atelier :  EMOI dans tout ça

 

Jeudi 23 janvier

 

Atelier à médiation corporelle

GYMNASE

Vendredi 24 janvier

Atelier Relaxation

9h à11h

Atelier Conte-Rendu

14h à 16h

 

Semaine 2

 

9h à 12h

14 h à 16h45

Lundi 27 janvier

Atelier à médiation corporelle

GYMNASE

Atelier à médiation artistique

Mardi 28 janvier

Formation aux 1ers secours

Atelier juridique : jeu de lois

Mercredi 29 janvier

   

Jeudi 30 janvier

 

Atelier à médiation corporelle

GYMNASE

Vendredi 31 janvier

Atelier Relaxation

9h à11h

Atelier Conte-Rendu

14h à 16h

 

Semaine 3

 

9h à 12h

14h à 16h45

Lundi 3 février

Atelier à médiation corporelle

GYMNASE

 

Mardi 4 février

Formation aux 1ers secours

Atelier juridique : jeu de lois

Mercredi 5 février

Atelier :  EMOI dans tout ça

Bilans individuels mi-parcours

Jeudi 6 février

Bilan mi-parcours 11h à 12h

Atelier à médiation corporelle

GYMNASE

Vendredi 7 février

Atelier Relaxation

9h à11h

Atelier Conte-Rendu

14h à 16h

 

Semaine 4

 

9h à 12h

14 h à 16h45

 

Lundi 10 février

Atelier à médiation corporelle

GYMNASE

Atelier à médiation artistique

 

Mardi 11 février

Atelier Addictions

Atelier juridique : jeu de lois

Mercredi 12 février

Atelier :  EMOI dans tout ça

           

Jeudi 13 février

 

Atelier accès au travail après la libération

GREP

Vendredi 14 février

Atelier Relaxation

9h à11h

Atelier Conte-Rendu

14h à 16h

 

Semaine 5

 

9h à 12h

14 h à 16 h45

Lundi 17 février

Atelier à médiation corporelle

GYMNASE

Atelier à médiation artistique

Mardi 18 février

 

Atelier accès au travail en détention

11h à 12h

Mercredi 19 février

Atelier : EMOI dans tout ça

Atelier accès au soin psychique en détention

SMPR 14h à 16h

Jeudi 20 février

Atelier Relaxation

9h à11h

 

Vendredi 21 février

Atelier Insertion

Atelier Conte-Rendu

14h à 16 h

 

 

Bibliographietop


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Notestop


1. « Loi n° 94-43 du 18 janvier 1994 relative à la santé publique et à la protection sociale », dans Code de la santé publique, 1994.

2. Ce rapport d’échelle peut se voir vis-à-vis du nombre de professionnels qui travaillent dans chaque organisation : le Vinatier emploie plus de 2700 personnels hospitaliers, la maison d’arrêt de Lyon Corbas emploie plus de 300 surveillants et le CSAPA est composé de 8 personnes dont la majorité ne sont pas à temps plein.

3. Lors de chaque réunion je notais le nombre de prises de parole de chaque personne présente.

4. Il y a trois quartiers pour homme, un pour femme à la maison d’arrêt de Corbas et les quartiers « spécifiques » comme celui des arrivants ou celui du SMPR-CSAPA où il y a un hôpital de jour.

 

Pour citer cet articletop


Référence électronique

Gabriel Voisin-Moncho, "Le Programme de Mobilisation pour favoriser l’Accès aux Soins (PMAS) : synergies et oppositions dans le traitement de l’addiction en prison. Une analyse stratégique d’un dispositif singulier.", Sciences et actions sociales [en ligne], N°16 | année 2021, mis en ligne le 23  novembre 2021, consulté le 29 novembre 2021, URL : http://www.sas-revue.org/88-n-16/dossier-n-16/231-le-programme-de-mobilisation-pour-favoriser-l-acces-aux-soins-pmas-synergies-et-oppositions-dans-le-traitement-de-l-addiction-en-prison-une-analyse-strategique-d-un-dispositif-singulier

 

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Gabriel Voisin-Moncho
ENS-Lyon
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