N°16 | Les professionnels de la déviance et de la délinquance : quels enjeux d’hybridation ? Pratiques des acteurs, lieux d’intervention et logiques professionnelles

Dossier

Médiateurs, éducateurs et police de rue : entre confrontation, coopération et méfiance réciproque

Manuel Boucher

Résumé | Index | Plan | Texte | Bibliographie | Notes | Citation | Auteur


Résumés top


Français


Au début des années 2000, deux modèles principaux d’intervention sociale sont en concurrence pour assurer la régulation sociale des désordres dans les quartiers populaires : d’un côté, celui de la « prévention-intégration » incarné par les éducateurs de rue, de l’autre, celui de la « médiation-sécurité » représenté par les médiateurs sociaux. Aujourd’hui, dans un contexte de ghettoïsation socio-ethnique de nombreuses cités d’habitat social, les intervenants sociaux liés aux champs de la médiation-sécurité et de l’animation, bien que socialement moins bien reconnus que les travailleurs sociaux qualifiés, ont en grande partie supplanté les éducateurs pour assurer la paix sociale de ces territoires. Cependant, ces acteurs sociaux ethnicisés, assimilés aux « cités sensibles » dont ils sont issus, vivent des épreuves de stigmatisation et de discrimination de la part d’autres professionnels chargés du contrôle et de la répression des phénomènes de déviance et de délinquance. En effet, des forces de l’ordre ainsi que des travailleurs sociaux patentés se méfient des médiateurs au point de les percevoir comme des adversaires plutôt que des partenaires.

English


At the beginning of the 2000s, two main models of social intervention were competing to ensure the social regulation of disorder in working-class neighbourhoods: on the one hand, that of «prevention-integration» embodied by street educators, on the other, that of “safety mediation” represented by social mediators. Today, in a context of socio-ethnic ghettoization of many social housing, social workers linked to the fields of mediation-security and animation, although socially less well-known than skilled social workers, have largely supplanted educators to ensure the social peace of these territories. However, these ethnicized social actors, assimilated to the «sensitive cities» they come from, face the challenges of stigma and discrimination on the part of other professionals in charge of the control and repression of the phenomena of deviance and delinquency. Indeed, law enforcement agencies and well-known social workers distrust mediators to the point of perceiving them as adversaries rather than partners.

 

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Mots-clés : médiateurs sociaux, pacificateurs indigènes, éducateurs de prévention, police de rue, quartier populaire, ghettoïsation, ethnicisation, désubjectivation, méfiance réciproque, contre-conduites, conflictualisation

Key words : social mediators, indigenous peacemakers, prevention educators, street police, working-class neighbourhood, ghettoization, ethnicisation, desubjectivation, mutual distrust, counter-conduct, conflictualization


Plantop


Introduction

La ghettoïsation/ethnicisation des quartiers impopulaires

L’ethnification de la médiation sociale

L’institutionnalisation de « pacificateurs indigènes »

Les épreuves des intervenants sociaux de « l’intérieur »
À l’épreuve des travailleurs sociaux
À l’épreuve de la police
Le développement de contre-conduites

Conclusion
Sortir de l’ethnicisation
Construire une reconnaissance professionnelle par la qualification
Passer de la « méfiance réciproque » à la « compréhension réciproque » entre la police et les intervenants sociaux

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Introduction

Dans un article publié dans un ouvrage collectif dirigé par Marwan Mohammed et Laurent Mucchielli sur les « bandes de jeunes » (Boucher, 2007) puis dans plusieurs travaux de recherche réalisés durant une dizaine d’années (Boucher 2010, 2013), j’ai montré que dans un contexte de mutation de l’intervention sociale concrétisée par l’existence d’un espace hétérogène et hiérarchisé au sein duquel, au centre, on trouve des « métiers du travail social classiques » (logique de la qualification) occupés par des diplômés reconnus (assistants sociaux et éducateurs spécialisés) et à la périphérie (dans des secteurs comme l’insertion, la médiation et l’aide à la personne) des « métiers émergents » à la culture professionnelle incertaine (logique de la compétence), dans les quartiers populaires, il existait deux modèles principaux d’intervention sociale en concurrence incarnés par des « éducateurs de rue » et des « médiateurs sociaux ».

Les éducateurs de rue sont liés à la prévention spécialisée (Peyre et Tétard, 2006). Ce sont des travailleurs sociaux qui revendiquent leur appartenance au champ spécifique de l’éducation spécialisée. La prévention spécialisée a une histoire particulière ; elle a une éthique, un cadre déontologique façonnant des modes d’intervention distincts (arrêté interministériel du 4 juillet 1972). Ainsi, les clubs de prévention développent des formes d’action qui leur appartiennent en propre comme l’anonymat et la libre adhésion.

Les médiateurs sociaux sont quant à eux souvent des jeunes mais aussi des adultes d’origine populaire aspirant à une insertion sociale et professionnelle en s’engageant dans l’intervention sociale (Ben Mrad, 2004). Ces intervenants sociaux sont mobilisés par les pouvoirs publics parce qu’ils possèdent un « capital d’autochtonie » (Retière, 2003) pour pacifier et réorganiser des territoires urbains pensés comme en voie de « désorganisation sociale » (Boucher et Marchal, 2019).   

La confrontation des discours et des modes d’intervention des éducateurs de prévention avec ceux des médiateurs sociaux me permet alors de distinguer deux modes principaux d’intervention sociale basés pour l’un, sur une approche de « médiation-sécurité » devant concourir au maintien d’un « ordre social local » et pour l’autre, sur une approche de « prévention-intégration » plébiscitant la reconnaissance des personnes accompagnées de manière individuelle ou collective. Dans cette approche, les éducateurs ont la conviction que leur action doit produire du lien social et des capacités d’agir.

La comparaison des logiques d’action des éducateurs de prévention se pensant d’abord comme des « acteurs d’intégration » (des « auxiliaires d’intégration » de l’État social selon Robert Castel (Castel, 2009) très attachés au « secret professionnel ») avec celles des médiateurs sociaux municipaux ou paramunicipaux cherchant une identité et une reconnaissance professionnelle et amenés par leurs employeurs à pacifier, contrôler et prévenir la production de violences vient ainsi illustrer le vieux débat sur la « prévention et/ou la répression » des habitants des quartiers populaires.

Aujourd’hui, mes récents travaux sociographiques m’amènent à souligner que même si ces deux types d’acteurs existent toujours dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville, force est de constater que le modèle de la « prévention-intégration » a longtemps été dénigré, pas suffisamment soutenu, voire même abandonné dans certaines situations par l’État, les départements ou les métropoles (même si on constate une certaine revalorisation de la prévention spécialisée depuis la vague d’attentats djihadistes de 2015). En effet, ces dernières années, la prévention spécialisée a été de plus en plus fragilisée par les demandes politiques puisqu’il est demandé aux éducateurs de prévention, pour légitimer leur existence, de visibiliser leur action en faveur de la lutte contre la délinquance et la radicalisation (Boucher, 2021). On tend donc à instrumentaliser l’action sociale productrice de lien social à des fins politiciennes et sécuritaires.

Focus : 66 postes de médiateurs et éducateurs en plus

Destiné à contrebalancer le plan d’action contre le « séparatisme islamique » développé dans un moment de traumatisme national suite à la décapitation par un jeune djihadiste du professeur Samuel Paty parce qu’il avait montré en classe des caricatures du prophète Mahomet publiées par le journal satirique Charlie Hebdo, le premier volet gouvernemental du plan « égalité des chances » a été présenté le 29 janvier 2021 à Grigny (ville de banlieue parisienne dans l’Essonne) par le Premier ministre Jean Castex dans le cadre d’un comité interministériel à la ville (CIV). Celui-ci a alors annoncé « une enveloppe de 3,3 milliards d’euros destinés à financer une série d’actions en faveur des habitants des territoires fragiles. (…) Au-delà du volet purement sécuritaire qui prévoit la création de sept nouveaux quartiers de reconquête républicaine (QRR, ce qui portera leur nombre à soixante-deux) et l’arrivée de 180 policiers et gendarmes supplémentaires, le Premier ministre annonce la création de six cents postes de médiateurs et éducateurs spécialisés. « Un petit pas pour la prévention », selon certains maires (Le Goff, 2008), qui avaient évalué les besoins à plusieurs milliers de postes » (Couvelaire, 2021).

Le modèle de la « prévention-intégration » a donc été supplanté par le modèle de « médiation sécurité » qui est désormais largement majoritaire dans ces territoires. En effet, ce sont les intervenants sociaux liés aux champs de la médiation et de l’animation, bien que socialement moins bien reconnus que les travailleurs sociaux qualifiés, qui sont quotidiennement chargés de réguler les rapports sociaux dans les cités défavorisées et qui à ce titre sont le plus régulièrement en contact, d’un côté, avec la jeunesse populaire perçue comme potentiellement fautrice de désordres, inscrite dans la délinquance et en danger de radicalisation et de l’autre, avec la « police de rue » en charge du maintien de l’ordre dans des territoires étiquetés comme « à problème » et souvent décrits comme en voie de ghettoïsation.

Dans cet article, je vais donc me concentrer sur les épreuves1 que vivent les intervenants sociaux chargées de concourir à la pacification sociale de quartiers ghettoïsés ou perçus comme tels. Paradoxalement, alors que ces intervenants sociaux, qu’ils soient médiateurs ou animateurs, sont employés pour réguler les « désordres des inégalités2 », ces acteurs sont englués dans des processus d’ethnicisation et de ghettoïsation amenant bien souvent les forces de l’ordre mais aussi des travailleurs sociaux patentés à se méfier d’eux et à les percevoir comme des adversaires plutôt que des partenaires.

La ghettoïsation/ethnicisation des quartiers impopulaires

Par quartier populaire, j’entends des espaces urbains où vivent des personnes et de familles désignées par les représentants des classes dirigeantes et dominantes, dans un rapport Eux/Nous, comme étant des individus et des communautés appartenant à un groupe social et culturel spécifique potentiellement turbulent, fauteur de troubles, voire dangereux pour l’ordre établi. En ce sens, les quartiers populaires font l’objet de multiples processus et dispositifs de contrôle, voire de répression (Talpin, 2020). Ces quartiers sont aussi fortement impactés par des logiques de ghettoïsation. Comme l’a si bien décrit Didier Lapeyronnie (Lapeyronnie, 2008) (qui nous a quitté trop tôt3), de nos jours, à côté des « ghettos de riches » (Maurin, 2004), il existe des « ghettos urbains » de pauvres qui se caractérisent notamment par « la concentration dans certaines zones urbaines de populations défavorisées, victimes d’une forte ségrégation et de discriminations raciales, populations qui ont fini par développer des modes de vie et une organisation spécifiques. (…) Le ghetto suppose une ségrégation forcée et non choisie, imposée et non élective. Les habitants y vivent contraints, ne pouvant aller ailleurs tout en aspirant au départ » (Lapeyronnie, op. cit., p. 12).

Dans cette configuration, nous assistons alors à un processus d’ethnicisation de l’intervention sociale. Par ethnicisation, j’entends que les relations sociales ne s’établissent pas d’abord en fonction d’une appartenance à une « communauté politique » et citoyenne (nation) mais prioritairement, d’une part, en référence à des « identités ethniques » spécifiques définies en termes socioculturels (culture, religion, langue, territoire, histoire commune, mode de vie) et d’autre part, à des « identités raciales » basées sur des critères biologiques et phénotypiques. Or, cette ethnicisation de l’intervention sociale concerne en particulier les « médiateurs sociaux » quelquefois appelés « grands frères » (Duret, 1996 ; Faure, 2016). À partir des années 1980, la politique des « grands frères » consiste à faire émerger dans les quartiers populaires des jeunes « figures d’exemplarité » issus de ces mêmes quartiers, ethnicisés et précarisés et devant assumer une mission de moralisation et de pacification sociale.

Cette ethnicisation de l’intervention sociale signifie donc que des intervenants sociaux ne sont pas considérés comme des professionnels chargés de participer au développement du progrès social mais sont avant tout mobilisés comme des agents au service du maintien de la cohésion sociale et de l’égalité des chances, en fait, un euphémisme pour désigner une autre réalité : la contention sociale.

L’ethnification4 de la médiation sociale

En France, depuis la fin des années 1990, l’ethnicisation des modes d’intervention sociale est largement développée dans le secteur de la médiation sociale municipale et para municipale. Les pouvoirs publics locaux (villes, métropoles, départements) recrutent massivement des médiateurs sociaux précaires à partir de critères principalement ethniques (Noirs, Arabes) et territoriaux (habiter un quartier sensible) et reconnaissent (souvent officieusement) des « promoteurs de morale » religieux et ethnoculturels. Nous avons ainsi pu rencontrer au cours de nos différentes enquêtes dans les quartiers populaires des médiateurs ethnicisés intervenant auprès de familles, également, catégorisées d’un point de vue ethnique. Concrètement, des médiateurs travaillent dans des services municipaux où la division du travail s’effectue en fonction de l’origine ethnoculturelle, voire raciale des médiateurs : « J’ai des adultes relais qui s’occupent des relations avec les écoles, une Maghrébine, une Turque et un Afrique noire5 ».

Dans la pratique, les médiateurs d’origine maghrébine interviennent quasi uniquement avec des familles immigrées de culture arabo-musulmane, les médiateurs originaires d’Afrique noire avec les « familles noires », une médiatrice « blanche » intervient surtout auprès des habitants « franco-français » d’ailleurs décrits comme des « cas sociaux » particulièrement paupérisés et difficiles à gérer (alcoolisme, violences, mauvaise hygiène de vie…). Par ailleurs, il n’est pas exceptionnel que les médiateurs interviennent également en faisant prévaloir leurs croyances religieuses : un responsable d’un service municipal de médiation-prévention-sécurité nous a ainsi indiqué que l’ensemble des Agents Locaux de Médiation Sociale (ALMS) qui furent recrutés sous sa responsabilité grâce à des dispositifs d’emploi aidés par les pouvoirs publics étaient tous croyants et pratiquants, soient catholiques, protestants/évangéliques ou musulmans et le revendiquaient comme un atout professionnel.

Dans un cadre de fragmentation sociale et culturelle (Wieviorka, 1996), des acteurs communautaires et religieux apparaissent donc pour certains responsables politiques locaux comme des personnes et des groupes capables de pallier le déficit de l’« intégration républicaine » (Boucher, 2000) entendue comme un processus devant assurer la cohésion sociale par la participation active de l’ensemble des personnes et des citoyens vivant sur le sol national à la coproduction de la société française. Ces acteurs sont alors appelés à ramener un peu d’« ordre moral » et des capacités de contrôle social de proximité dans des espaces perçus comme en voie de « décivilisation » ou, plus exactement, comme des territoires presque perdus pour la « République ». Il s’agit de trouver, voire de faire émerger des « figures d’autorité » charismatiques et traditionnelles venant compléter, parfois même dans certains cas, supplanter les acteurs publics et associatifs laïcs dont le travail classique de socialisation peine à opérer en milieu ségrégué. Ainsi, alors que la collaboration entre des médiateurs sociaux municipaux et des « leaders communautaires » est généralement présentée comme une démarche pluraliste et progressiste (notamment dans le cadre de la promotion du « travail social communautaire »), dans les faits, elle a aussi une autre fonction : asseoir la paix sociale en collaborant avec des promoteurs de morale capables d’opérer un fort contrôle social sur les jeunes et les familles immigrées, d’origine étrangère ou considérés comme tels.

L’institutionnalisation de « pacificateurs indigènes »

Au sein de quartiers populaires paupérisés, socialement et ethniquement ségrégués, au sein de la « police des villes » (entendue comme l’ensemble des réponses visant à défendre la société) (Oblet, 2008, p. 4), je fais donc le constat de l’émergence de forces de l’ordre et d’agents d’encadrement des « nouvelles classes dangereuses » (Rey, 2001) issus de ces mêmes milieux. En effet, ce sont de jeunes « pacificateurs indigènes » qui sont chargés de neutraliser leurs pairs. Ces acteurs sociaux sont généralement sélectionnés pour leur présupposée bonne connaissance des codes, rites, cultures et religions des « jeunes de banlieue » (Lepoutre, 1997 ; Marlière, 2005) ainsi que pour leur capital social, ethnoculturel, voire mélanique. Effectivement, dans le cas des « quartiers ghettos », être jeune, noir ou arabe, est, paradoxalement, un atout pour accéder à un emploi d’intervenant social dans le champ de la « médiation sécurité » (Boucher, 2007).

Dans cette perspective, les « agents d’ambiance » ou les « médiateurs sociaux » recrutés dans les transports publics, le logement social ou l’intervention sociale de proximité le sont souvent en raison de leur assignation territoriale, sociale et ethnique. En outre, ces intervenants sociaux sont aussi recrutés pour leur capacité à incarner des personnalités exemplaires. En fait, si les acteurs politiques, éducatifs et sociaux, « extérieurs » au quartier plébiscitent autant des intervenants sociaux de « l’intérieur », c’est bien parce qu’ils supposent que, grâce à des compétences personnelles, relationnelles, culturelles, religieuses, phénotypiques, voire physiques, singulières, ceux-ci seront plus opérationnels que d’autres acteurs sociaux pour pacifier les « jeunes de rue » et les empêcher de nuire. Les pacificateurs indigènes représentent des acteurs centraux de la régulation sociale locale en ce sens que, contrairement à d’autres intervenants sociaux professionnels mais extérieurs aux quartiers populaires, ils gardent une réelle capacité d’action sur les « jeunes turbulents », notamment en raison de leur surengagement personnel. En effet, généralement, en affirmant toujours leur appartenance au « monde des banlieues populaires », en développant, pour certains, une posture de « combattants » extrêmement critiques à l’encontre des classes dirigeantes, des acteurs politico institutionnels et de la police (souvent perçue comme raciste), pour les jeunes turbulents, malgré le fait qu’ils mettent en œuvre des actions de socialisation et de pacification, ces médiateurs sociaux continuent de représenter des « gars » et des « filles de quartier ». En tant que gars de quartier, bien que considérés comme trop insaisissables et potentiellement subversifs par les acteurs politico-institutionnels en charge du maintien de l’ordre et de la tranquillité publics, c’est pourtant grâce à cette proximité avec les « jeunes de cité » incarnant des « figures de peur et de désordre » que ces intervenants sociaux sont plébiscités pour qu’ils participent activement à la pacification sociale, à l’inhibition des violences juvéniles et à la prévention du processus de radicalisation islamiste. D’ailleurs, la plupart du temps, ces jeunes pacificateurs indigènes ultra responsabilisés ont intériorisé le fait qu’ils représentent, avant tout, des figures d’exemplarité pour coproduire la sécurité au sein d’espaces urbains ghettoïsés. Ces acteurs ont conscience qu’ils sont désormais indispensables pour réguler, « hors les murs », les jeunes et les familles « les plus rebelles » qui ne sont pas accompagnés, voire approchés par les travailleurs sociaux classiques6.

Les épreuves des intervenants sociaux de « l’intérieur »

Cependant, cette proximité, voire cette fusion avec les gars de quartier qui fait la force des pacificateurs indigènes pour interagir avec les jeunes turbulents des quartiers impopulaires est également la source de nombreuses épreuves vécues par la plupart de ces intervenants sociaux.

À l’épreuve des travailleurs sociaux

Bien que ces pacificateurs soient intimement convaincus qu’ils représentent des « faiseurs de bien », qu’ils condamnent moralement les jeunes et leurs parents qui ont fait le choix de la délinquance et de la violence pour « sortir de la galère », qu’ils acceptent de jouer le jeu de la régulation plutôt que celui de la rébellion, qu’ils préfèrent promouvoir le dialogue entre les jeunes et les forces de l’ordre plutôt que de favoriser des confrontations, ils restent néanmoins assimilés à de jeunes trublions, potentiellement violents, voire délinquants et traités de la sorte, notamment par certains travailleurs sociaux et policiers. En effet, alors qu’en échange de leur collaboration à l’évitement des désordres (qui peut parfois se révéler dangereuse) (Bronner, 2009), ils attendent un minimum de reconnaissance pour leur travail de médiation, d’animation, d’éducation et de régulation, notamment de la part des travailleurs sociaux et acteurs socioculturels professionnels de l’extérieur et des responsables politiques locaux, sur le terrain, ces médiateurs ne sont pas reconnus comme des travailleurs sociaux à part entière parce qu’ils ne sont pas tenus au « respect du secret professionnel », réalisent un « sale boulot7 » de contention sociale, disposent de diplômes sociaux peu qualifiés mais également parce qu’ils peuvent être suspectés de camoufler des activités illégales (ou de partager des idées politico-religieuses antirépublicaines).

À l’épreuve de la police

Du côté de la « police de rue », les médiateurs ne sont pas plus reconnus. Par police de rue, j’entends les forces de police disposant de « l’habilitation spécifique à l’usage de la force » (Weber, 1963) et présentes dans les quartiers populaires pour faire respecter l’ordre public. Egon Bittner, chercheur américain de référence sur la sociologie de la police en tenue, montre que la police se définit avant tout par sa capacité effective à recourir à la force selon les exigences de la situation d’intervention (Bittner, 1991). Ainsi, contrairement au « modèle communautaire8 » notamment caractérisé par l’existence d’une « police bienveillante » issue de la société civile dont la mission est de « servir » la population et dont l’un des objectifs est de limiter l’usage de la force coercitive, en France, en règle générale, la police de voie publique s’inscrit dans des modes de relations où elle « commande » aux citoyens. Alors que dans le modèle « communautaire » le soutien des habitants envers la police doit permettre la prévention du crime, dans le « modèle autoritaire », c’est la « peur du gendarme » qui doit permettre de prévenir le crime. Une telle perspective implique donc une « méfiance réciproque » structurelle entre la police et la population qui peut conduire à une « haine réciproque ». En effet, selon de nombreux intervenants sociaux enquêtés, il n’est pas rare que des policiers de rue ressemblent beaucoup aux « jeunes de cité » (Marlière, 2008) avec lesquels ils se confrontent. Ces policiers s’inscrivent dans une dynamique « ludico-provocatrice » (Roché, 2006) avec les jeunes des quartiers ce qui favorise la production d’un cercle vicieux en matière de confrontations violentes. Autrement dit, des policiers immatures utilisent le même vocabulaire outrancier que certains jeunes de cité et privilégient un rapport de force.

Dans ce contexte, il n’est pas exceptionnel que des médiateurs soient victimes de mauvais traitements et d’abus de pouvoir de la part de « flics de rue » qui nient leur fonction de régulateurs et les stigmatisent à l’instar des autres jeunes de la cité. Des forces de l’ordre assimilent en effet les pacificateurs indigènes à la « racaille » ou à la « minorité des pires » (Elias et Scotson, 1997) des habitants des quartiers populaires. Notamment par manque de rencontres partenariales et d’actions de prévention et d’animation entre les acteurs sociaux de proximité et les représentants des forces pouvant favoriser la constitution d’une dynamique de confiance réciproque pour prévenir les désordres et assurer la tranquillité publique, des policiers pratiquent des amalgames et ont des comportements irrespectueux vis-à-vis des intervenants sociaux pensés comme des acteurs « anti-flic », adeptes de la « culture de l’excuse » et protecteurs des délinquants.

Par réaction, ces jeunes pacificateurs sont alors bien souvent solidaires de la grande majorité des gars de quartier discriminés, méprisés et humiliés pour dénoncer les forces de police présentes dans les cités, avant tout considérées comme une « armée d’occupation » provocatrice, agressive et, paradoxalement, fautrice de troubles. Ces médiateurs sociaux vivent donc un processus d’injonction paradoxale générateur de souffrance, de désubjectivation (selon Alain Touraine, la désubjectivation est la « diminution ou la suppression des droits humains d’un individu ou d’une catégorie d’êtres humains qui les empêche d’être des acteurs-sujets » reconnus comme « autocréateurs et autotransformateurs ») (Touraine, 2015, p. 383-387) et de mépris de soi.

Qu’ils soient maintenus dans des situations d’emplois précaires comme c’est le cas pour les jeunes médiateurs et animateurs9 de « l’intérieur » ou qu’ils soient instrumentalisés en raison d’une présupposée autorité « naturelle » ou « communautaire » comme c’est le cas pour les « leaders communautaires ». Or, contrairement à certains jeunes turbulents qui se rebellent et s’enragent quelquefois violemment face aux injustices et au déni de subjectivité (être reconnu comme sujet pensant et autocréateur à part entière) dont ils se sentent victimes (Michel Wieviorka parlerait d’« anti-sujet10 » ou de « sujets flottants 11 »), la violence symbolique dont sont l’objet les pacificateurs indigènes les empêche de se rebeller totalement puisque, malgré les épreuves et les humiliations, ces « régulateurs de violence » violentés aspirent néanmoins toujours à être récompensés pour leur participation à la pacification sociale. Pour « sauver leur peau », ils se comportent donc comme des « non-sujets12 » dans le sens où ils acceptent de jouer d’abord le rôle qu’on leur assigne : faire respecter la loi et l’ordre.

Le développement de contre-conduites

Néanmoins, même si contrairement à certains jeunes turbulents, il est effectivement peu probable que ces acteurs se révoltent violemment pour faire face aux épreuves de désubjectivation qui les écrasent, j’ai pu constater que certains pacificateurs, grâce à la préservation d’un important sens critique notamment, résistent aux logiques de domination (économiques, communautaires, politiques…) et envisagent, voire menacent de se désengager de leur fonction de pacification pour se construire comme des individus singuliers, capables de faire des choix et ainsi de produire une existence politique13. Pour pallier ce risque de désengagement et de repolitisation de certains régulateurs indigènes, notamment assuré par leur professionnalisation, leur « sortie du ghetto » (Withol de Wenden C. et Body Gendrot, 2007) et/ou leur implication dans un mouvement social, culturel et politique, les promoteurs de la police des villes (Boucher, 2010) doivent alors sans cesse veiller à faire émerger de nouvelles « figures de pacification » pour qu’ils contribuent au maintien de l’ordre local.

Conclusion

Sortir de l’ethnicisation

En définitive, favoriser l'utilisation de ressources pacificatrices des intervenants sociaux d'origine étrangère consiste d’abord à instrumentaliser la « différence culturelle » (Wieviorka, 2001) pour, avant tout, servir la contention des classes populaires ethnicisées. Finalement, tous ces pacificateurs indigènes représentent des « supplétifs14 » ethnifiés. Autrement dit, l’ethnicité15 de ces acteurs hétéro-racisés et essentialisés est principalement utilisée par les pouvoirs en charge de la pacification sociale pour servir des logiques de maintien de l’ordre plutôt que de conflictualisation et d’émancipation (Boucher, 2004). Au cœur de nos observations, la « catégorisation ethnique » des intervenants sociaux favorise donc la production d'un cercle vicieux : pour légitimer leur utilité et opérer une contre-stigmatisation, des acteurs sociaux ethnifiés peuvent être contraints de mobiliser des caractéristiques « communautaires », voire raciales, renforçant ainsi la constitution de « frontières ethnoculturelles ». Par conséquent, lorsqu'il s'agit d'une hétéro racisation, la dimension ethnique sert d’abord une double logique : celle du précariat (précarité permanente qui ne fournit plus les conditions de base à l’autonomie des travailleurs) et de la pacification sociale. En fait, contrairement à ce qu’affirment des promoteurs de la « diversité » (Benn Michaels, 2009), lorsque la « compétence ethnique » remplace la qualification, cette logique participe à la racisation et à l’essentialisation des individus plutôt qu’à leur promotion.

Construire une reconnaissance professionnelle par la qualification

Dès lors, il s’agit de permettre aux intervenants et médiateurs sociaux de se qualifier et de se construire comme des acteurs sociaux professionnels agissant à partir de références déontologiques16 plutôt qu’ethno raciales pour développer le lien social plutôt que la pacification sociale. Pour être un intervenant social à part entière, c’est-à-dire un acteur au service de l’intégration et de l’émancipation plutôt que de l’ordre social ou communautaire, il est en effet nécessaire de construire une autonomie d’action en articulant des compétences professionnelles associées à des connaissances théoriques et pratiques avec des valeurs humaines telles que le respect de l’individu considéré comme un acteur capable de transformation et de changement social.

Passer de la « méfiance réciproque » à la « compréhension réciproque » entre la police et les intervenants sociaux

Changer les rapports de défiance entre la police et les médiateurs nécessite également que les policiers comprennent la complexité de l’intervention sociale de terrain dans les quartiers populaires. Les policiers doivent en effet comprendre que dans leurs actions quotidiennes les intervenants sociaux, pour garder leurs capacités d’accompagnement social (médiation, orientation, insertion, socialisation, contrôle social…), doivent prendre garde ne pas être considérés comme des « indicateurs » par les jeunes du quartier ce qui nécessite de garder une certaine distance vis-à-vis de la police. À condition de plébisciter une « police de paix » reconnaissant la fonction sociale de la police de rue sans la confondre avec du travail social17 plutôt qu’une « police de guerre » voulant imposer un rapport de force (Mouhanna, 2011), les policiers doivent comprendre les logiques de production du lien social inhérentes à l’intervention sociale.

Le travail partenarial et de « reconnaissance réciproque » de l’ensemble des acteurs sociaux concourant à la production démocratique de la tranquillité publique est fondamental pour assurer la cohésion sociale. En effet, le déficit des relations d’interconnaissance et de reconnaissance entre les habitants, les acteurs sociaux, les pouvoirs publics, les forces de l’ordre et les institutions socio-éducatives produit de l’isolement, des incompréhensions et génère des tensions. Dans la pratique, cela signifie que du côté des policiers, ceux-ci ne doivent pas penser les intervenants sociaux comme les alliés naturels des présumés délinquants et du côté des intervenants sociaux, de ne pas considérer tous les policiers comme des guerriers racistes (Boucher, 2020, p. 24). Dans tous les cas, changer ces représentions et modes de relations nécessite de construire des espaces de rencontres, de médiation, de négociation18, voire de conflictualisation entre forces de l’ordre, habitants et intervenants sociaux dans le respect des identités de chacun. J’ai pu observer l’existence d’un tel espace dans un quartier de Marseille (Boucher, 2013) mais cela reste une expérience originale qui, dans l’idéal, ne devrait plus être marginale.

Bibliographietop


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Bittner E., 1991, « De la faculté d’user de la force comme fondement du rôle de la police »,

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Notestop


 1. Dans son livre Les épreuves de la vie. Comprendre autrement les français (2021), Pierre Rosanvallon souligne que la notion d’épreuve a un double sens : « Elle renvoie d’abord à l’expérience d’une souffrance, d’une difficulté de l’existence, de la confrontation à un obstacle qui ébranle au plus profond les personnes. Elle correspond aussi à une façon d’appréhender le monde, de la comprendre et de la critiquer sur un mode directement sensible, et de réagir en conséquence ».

2. Par « désordres des inégalités », j’entends toutes les formes d’actions et d’interventions sociales (contre-conduites, résiliences sociales, actes de délinquances, de déviances et de défiances, révoltes, rebellions…) individuelles ou collectives (en particulier mises en œuvre par les membres des classes les plus stigmatisées, souvent perçues comme des classes potentiellement dangereuses) qui troublent l’ordre établi en réagissant à la violence des rapports sociaux induits par la production/reproduction/augmentation des inégalités et injustices socio-économiques développées au sein des sociétés capitalistes libérales-conservatrices. Or, pour les idéologues de ce type de société, les fortes inégalités sociales vécues par les classes populaires sont d’abord la conséquence de leur « vice » plutôt que de l’organisation capitaliste. Par conséquent, au lieu d’en appeler prioritairement à un « régulateur » devant encadrer les excès du capitalisme mondial en organisant, notamment, une redistribution des richesses nécessaire à la construction de la justice et de l’émancipation sociale, les libéraux néo-conservateurs du XXIe siècle plébiscitent davantage l’émergence d’un « État moralisateur » devant socialiser, responsabiliser, voire réprimer les laissés pour compte du libéralisme. Voir Rosanvallon, 2011.

3. [https://www.liberation.fr/debats/2020/09/15/mort-de-didier-lapeyronnie-sociologue-des-marges_1799523/].

4. L’ethnification est un processus d’essentialisation culturaliste de type colonial ou néo-colonial. Voir Amselle et M'Bokolo, 1999.

5. Entretien avec un responsable d’un service de « médiation sécurité » municipal.

6. Néanmoins, les médiateurs sociaux ne se font pas trop d’illusions concernant leur impact réel sur le degré de pacification du quartier. Ceux-ci ont bien conscience que les seules personnes qui ont véritablement la capacité de raisonner les « jeunes turbulents » sont les anciens « caïds ». Certes, les médiateurs sont écoutés par les plus jeunes mais seuls les anciens « caïds », reconnus pour leur passé de délinquants, bénéficient d’une aura suffisante auprès des plus agités leur permettant d’avoir une véritable influence sur ces derniers.

7. Les travaux de Everett Cherrington Hughes (1897-1983), l’un des principaux représentants de la pensée sociologique de l’école de Chicago, montrent qu’il existe une échelle de prestige ou de dévalorisation du travail et des métiers en rapport aux représentations sociales et à la condamnation morale de certaines tâches perçues comme « sales ». Voir Everett Hughes, 1996 a et b.

8. Voir Jean-Paul Brodeur, 2003. Pour une présentation analytique française de la sociologie policière, voir Dominique Monjardet, 1996 ; Fabien Jobard et Jacques de Maillard, 2015 ; Jean-Louis Loubet del Bayle, 2016.

9. D’une part, ces intervenants sociaux évoluent au sein de structures associatives précarisées du champ de l’animation socioculturelle ou de la médiation sociale, d’autre part, étant peu qualifiés, ils sont également en concurrence les uns avec les autres dans un environnement où les ressources économiques sont rares.

10. Pour Michel Wieviorka, l’anti-sujet s’inscrit dans un processus d’inversion du sujet tourainien. L’anti-sujet se caractérise, notamment, par le refus absolu de considérer son adversaire comme sujet. L’anti-sujet peut ainsi s’engager dans la déshumanisation, voire la cruauté et la barbarie. Cf. Michel Wieviorka, , 2000, p. 45-66.

11. Dans son analyse de la violence, Michel Wieviorka propose de distinguer cinq cas de figures qui correspondent chacun à un type de subjectivité que l’on peut relier à la violence (Voir Michel Wieviorka, 2004). Dans cette typologie des « sujets de la violence » (sujet flottant, hyper sujet, non-sujet, anti-sujet, sujet en survie), le « sujet flottant » est « celui qui, ne parvenant pas à devenir acteur, passe à la violence : par exemple, le jeune immigré d’un quartier à la dérive qui brûle des voitures au cours des émeutes d’octobre novembre 2005, faute de pouvoir exprimer autrement sinon des demandes sociales précises, du moins son désir de construire son existence. » (Michel Wieviorka, 2008, p. 230).

12. Pour Michel Wieviorka, « le « non-sujet » agit de manière violente sans engager d’aucune façon sa subjectivité, du moins apparemment, en se contentant d’obéir comme dans les célèbres expériences de Stanley Milgram. Sa violence ne fait pas sens de son point de vue, elle n’est rien de plus qu’une modalité de soumission à une autorité légitime » (Wieviorka, 2008, op. cit., p. 230).

13. Julien Talpin (op. cit., p. 41-45) relate l’histoire de l’ancien médiateur social Hadama Traoré à Aulnay-sous-Bois qui suite à l’affaire Théo début 2017 (bavure policière) crée le Collectif « La révolution est marche » et en appelle à l’auto-organisation des habitants des quartiers populaires pour combattre le racisme et les discriminations. Il se fait ainsi appeler « Black Alinsky ». 

14. Durant la guerre d’Algérie, de nombreux harkis (Algériens de souche engagés dans l’armée française) furent des « supplétifs », c’est-à-dire, des « indigènes » recrutés par l’armée pour renforcer ses effectifs. Cf. Régis Pierret, 2008.

15. L’ethnicité ne doit pas être confondue avec le processus d’ethnicisation. Ce dernier processus se caractérise, en effet, le plus souvent par des formes d’exo définition essentialisante appliquées de façon plus ou moins forte alors que l’ethnicité recouvre toujours un caractère d’autodéfinition qui lui confère un caractère mouvant favorable à la subjectivité des acteurs. Cf. Michel Wieviorka, 1993.

16. La déontologie formalisée dans des codes nationaux et internationaux se rapporte plus spécifiquement aux principes et valeurs qui guident la mise en œuvre de l’action (égalité de traitement, refus de discrimination, neutralité, secret professionnel, obligation de moyens, respect de la volonté de la personne, autonomie vis-à-vis de l’employeur…).

17. Tisser des relations personnelles avec des habitants et des jeunes d’un quartier, lors d’activités sportives communes notamment, n’empêche pas de faire un travail de répression si nécessaire. Au contraire, l’établissement de relations personnalisées permet aux policiers, d’une part, d’agir dans un environnement d’interconnaissance et d’autre part, de limiter l’usage de la violence lors des interventions.

18. Voir la partie Annexe de l’ouvrage de Manuel Boucher (avec Mohamed Belqasmi et Éric Marlière) déjà cité, p. 413-434, Anselm Strauss, 2004.

 

Pour citer cet articletop


Référence électronique

Manuel Boucher, "Médiateurs, éducateurs et police de rue : entre confrontation, coopération et méfiance réciproque", Sciences et actions sociales [en ligne], N°16 | année 2021, mis en ligne le 23 novembre 2021, consulté le 29 novembre 2021, URL : https://www.sas-revue.org/88-n-16/dossier-n-16/233-mediateurs-educateurs-et-police-de-rue-entre-confrontation-cooperation-et-mefiance-reciproque

 

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Manuel Boucher
Professeur des universités en sociologie, Université de Perpignan Via Domitia
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