N°14 | Année 2021 : "Alimentation, intervention sociale et société"

Compte rendu

Hamit Bozarslan, Crise, violence, dé-civilisation

Paris, CNRS édition, 2019, 480 p

Dominique Sistach

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Hamit Bozarslan est un historien et politiste français dont le travail portait jusque-là sur les questions politiques du Moyen-Orient, notamment les questions turques et kurdes. Avec cet ouvrage publié en 2019, l’auteur a élargi son champ de réflexion et d’écriture. Crise, violence, dé-civilisation présente un projet politique et théorique d’ampleur qui veut réfléchir « les angles morts » de notre histoire récente (p. 34). Sous la forme d’un essai historique, qui, certes, ne respecte pas les règles élémentaires de la contextualisation d’espace et de temps, jouant parfois avec certains anachronismes (p. 428), l’historien tente de mieux comprendre une totalité de phénomènes qui nous échappe, notamment dans un monde nouveau marqué par la disruption communicationnelle et cognitive de la connaissance même, dans « des “récits-cadres”, scientifiques, mais aussi médiatiques, dans lesquels l’on a pris l’habitude de noyer les expériences individuelles et collectives » (p. 26-27).

Cet ouvrage à thèse propose de reprendre la lecture du Contemporain, à l’aune de ces faits historiques, mais également de ces débats politiques et théoriques. La crise du monde serait aussi la crise des sciences à décrire le monde. Hamit Bozarslan tient une posture paradoxale. Critiquant à fleurets mouchetés les sciences sociales et humaines, et notamment la sociologie qui, à l’exception de l’histoire des faits sociaux portée par Norbert Elias, n’a pas grâce aux yeux de l’auteur. La sociologie serait donc l’étude des faits sociaux, qu’elle immobiliserait en catégorie au nom de la démarche scientifique. Dans l’impossibilité de décrire l’ensemble d’un tableau social, à raison de sa labilité, de la vitesse propre à l’humanité mouvante et complexe, la sociologie ne qualifierait d’anomie tout ce qu’elle n’est pas capable de décrire dans son mouvement (p. 228). L’auteur fait le choix apologétique de comprendre le monde par sa philosophie et par ses arts (notamment la littérature) qu’il juge au-dessus des capacités intrinsèques des sciences sociales et humaines à décrire le monde. L’argutie est habile, mais l’on comprend assez aisément que l’auteur se présente scientifiquement et moralement comme un historien en quête de l’examen des téléologies du monde (p. 28).

Comme tout texte, cet ouvrage contient ainsi son secret. Hamit Bozarslan tente tout au long de ce long parcours de recomposer une philosophie de l’histoire du temps présent, tout en composant, simultanément, avec toutes les écoles de pensée des sciences sociales, toutes les personnalités, toutes les théories. Réconcilier semble être le maître-mot, tant notre auteur s’évertue à aligner côte-à-côte les penseurs les moins compatibles du monde. Avec cette réconciliation comme leitmotiv, l’intention est aussi de réhabiliter l’historien de la Révolution française, François Furet qui fut son premier directeur de thèse, et dont on sait que d’aucuns, Steev Sternhell pour le nommer, l’ont condamné comme étant le légataire d’une longue chaîne intellectuelle réactionnaire débutée par Joseph de Maistre. L’ouvrage devient en soi un acte de fidélité, dont on sait que cette vertu n’est pas le propre du monde universitaire, il semble alors opportun de saluer cette démarche, même si Furet ne me semble pas toujours digne à être ainsi défendu.

Là où d’aucuns ont vu dans ce monde actuel, un « Âge de la régression », en arguant notamment que le monde au XXIe siècle se délitait sous la pression de sa déraison, de ses replis identitaires, de ses États autoritaires et démagogiques, Hamit Bozarslan s’étonne de ce monde en crises (p. 8), dont la rupture la plus chronique attaque les fondements mêmes de nos civilisations : l’État, la démocratie, et la paix. Cette dé-civilisation en cours « est la conséquence, non pas fatale, mais bien ultime, de nombreuses aventures “innovatrices” ou “créatrices” qui révoquent le principe du doute et de l’incertitude pour marquer le glissement de la rationalité vers l’irrationalité » (p. 22). Il ne s’agit alors que de comprendre la déraison du monde à se perdre face aux menaces qu’il génère en tout ou partie. C’est probablement pour cette raison que notre auteur se rapproche de Hobbes, cet auteur pétri de terreur face au monde menaçant qu’il fuyait. L’ouvrage prend ainsi la forme du Léviathan, et notre auteur s’emploie simultanément à ne pas prendre la posture surplombante que prône Hobbes pour défendre un État protecteur, même s’il lui concède le principe d’un danger immanent à ce que l’État démocratique, tempéré et équilibré, ne succombe au sombre et imbécile appel du totalitarisme.

Une théorie de l’État ?

Crise, violence, dé-civilisation apparaît dès le premier interlude de l’ouvrage, comme une théorie de l’État, et fréquemment, comme une théorie sur l’État. Au-delà du marché capitaliste, au-delà des questions sociales et sociétales, le monde qui mue par ses crises et sa violence est avant tout un monde universellement étatisé (p. 15). Ce constat appelle ainsi à une relecture des schèmes constitutifs de la puissance publique. Le premier d’entre eux concerne la violence qui fonde la puissance, et constitue son ordinaire, physique, juridique et symbolique, mais également, qui menace l’État, tant dans l’exercice extrême des conflits que dans les tentatives de déstabilisation de sa puissance par des forces internes ou externes. Cette dualité d’une violence fondatrice et d’une violence destructive posée par Walter Benjamin est toujours une question brûlante de l’État contemporain à l’âge de la mondialisation. La Coercition et la force étatique s’opposent à la violence politique et sociale non-étatique selon des modes historiques de compétition. Hamit Bozarslan nous convie ainsi à un rappel salutaire quant à la dynamique d’un temps structuré par sa connaissance d’une violence humaine rationalisée par le modèle de contrainte directe et juridique de l’État. Il marche dans les pas de Norbert Elias quand il affirme que « Les sociétés n’“expérimentent” l’État que toujours à leurs risques et périls, mais celui-ci ne reste pas moins le “mal nécessaire” à leur survie » (p. 294).

L’État est une puissance instituée qui « accumule de la puissance par sa simple existence ». En reprenant une thèse centrale des travaux de Bertrand Badie et de Pierre Birnbaum, il apparaît que l’État est une « source autonome de pouvoir » (p. 45). Cette puissance n’est pas seulement polémologique (Clausewitz) ou juridico-politique (Schmitt), elle est avant tout limitée dans sa réalisation à se réduire à détruire sa propre raison pour se réaliser. On peut penser que sa raison juridique se délite et se détruit en réalisant l’optimum de sa puissance. Les principes d’un État rationnel légal, comme Weber le présente, sont toujours, d’un côté, en rupture de la raison de l’État, et d’un autre côté, de sa rationalité juridique qui ne peut contrôler son expansion constante.

L’État de puissance existe également par la reconnaissance des autres États selon le modèle westphalien, puis onusien, qui engendre en retour une forme autonome de pouvoir d’autant plus importante qu’elle est fondée et déployée par la puissance militaire, et notamment pour les cas des puissances mondiales, par la puissance autonome du feu nucléaire. Cet État de puissance international exerce en retour sur la cité un pouvoir paradoxal, celui de s’inscrire par la puissance que l’on décrit en France souvent comme souveraine, un pouvoir sur une société d’individus particulièrement fragiles ou vulnérables. Ce que l’on pourrait appeler le paradoxe social de la puissance. « Le monde d’après 1945 était censé être celui des “États-nations” responsables, soucieux autant du bien-être de leurs citoyens que de la paix mondiale. Il fut, certes, celui des États, aussi bien dans sa texture institutionnelle dans la reconnaissance par la communauté internationale, mais il produisit en réalité des sociétés de type impérial, à savoir hétéroclites, contournant leurs enclaves dissidentes, jouissant de la souveraineté westphalienne sur un bout de la carte mondiale sans pouvoir pour autant transformer leurs frontières en “digues de violences”, encore moins pacifier leurs territoires et les intégrer dans des ensembles cohérents » (p. 16).

Cette conception de l’État qui distingue formellement les différents types de puissance, qui porte l’examen notamment de la distinction de deux puissances autonomes, externe et interne, qui ne se régulent ou ne se coordonnent pas forcément, prend tout son sens à notre époque. Le passage à la monopolisation de la violence externe (militaire), en monopolisation de la violence interne (policière), pose, comme l’énonce Frédéric Gros, un véritable « état de violence ». La formule hobbesienne de Bourdieu, d’un bras droit et d’un bras gauche de l’État, semble dépassée par la dimension d’une double puissance autonome d’un État de violence en recherche permanente de modalités pacifiées du gouvernement civil sur sa population. Ce n’est donc plus le principe foucaldien de gouvernementalité qui en jeu, que le constat désabusé de la difficulté de gouverner ; ce que l’on pourrait qualifier d’ingouvernementalité civile. Les réformes de l’État qui se succèdent depuis plusieurs décennies tentent de remédier à ces problématiques d’ « impuissance publique ». En fait, faute d’améliorer ses résultats, faute de rationaliser son exercice, l’administration connaît une dérégulation globale de ses protocoles, de l’usage et du traitement de ses agents publics et de l’ensemble de ses missions de service public. C’est probablement ce que l’ouvrage développe le moins, et c’est me semble-t-il, l’angle mort de la politique de l’État contemporain comme le présente le sociologue Philippe Bezes. La polymorphie de l’État, selon la formule d’Elias, renforce cette médiocrité de l’intelligence collective des bureaucrates ou des technocrates. La bureaucratie, la multiplication d’institution, la lourdeur juridique inhérente aux fonctionnements des institutions, sont autant de poids qui handicapent la bonne prise de décision (p. 129) et qui aboutissent à subalterniser l’État, faute de reconnaître l’infertilité de nos dirigeants. Il faudrait peut-être penser une distinction nouvelle qui sépare le pouvoir paradoxal de la puissance externe militaire des États, qui pourrait s’allier aux prérogatives des États de puissance prêts à régler les problématiques universelles civiles ou militaires, avec la puissance pastorale de gouvernement des populations, qui nécessite plus de bienveillance et de proximité, qu’un rejet systématique, et la provocation d’un « esseulement des masses », pour reprendre la formule d’Hannah Arendt. Ce serait peut-être là retrouver un minimum de raison et probablement une manière possible de retrouver les chemins de la civilisation que de réaffirmer le rôle de protection de l’administration républicaine.

Une théorie de la démocratie ?

À la question initiale de l’État, succède celle non moins centrale de la démocratie, ou pour être plus exact, de la cité démocratique. Car si l’État connaît le péril de sa propre puissance à dominer sa propre violence ainsi que la violence sociale et individuelle, la cité démocratique connaît en retour un destin de fragilité très particulier. La démocratie est avant tout fragile de son peu de rayonnement sur le capitalisme. Chaque crise économique radicalisant la libéralisation de l’économie, chaque fois en éloignant encore plus le contrôle démocratique des sociétés d’individus, comme la crise grecque l’a cruellement montré, le capitalisme mondialisé se lie plus aux États, qu’aux conditions politiques imposées par le régime des puissances. Ce phénomène n’est pas que structurel, puisque l’on constate avec l’auteur, et en suivant simplement l’actualité des vingt dernières années de récession contrôlée, que la réalité économique de la classe moyenne est en crise, en synchronisme avec la récession budgétaire et l’abaissement continu de la redistribution économique de la richesse.

La dualité de l’État démocratique, que Miguel Abensour propose d’approfondir par une lutte pour la démocratie contre l’État, est pour Hamit Bozarslan de conception proche de la dimension théorique de Claude Lefort, soit le fait d’un engagement total de la société des individus pour faire peser ces faibles pouvoirs contre les pouvoirs institutionnalisés. « La démocratie, par définition fragile, conflictuelle, chantier social, politique, économique, ouvert en permanence avec ses incertitudes exposées aux clivages internes qui lui donnent sens et la renouvellent » (p. 441), laisse toujours une incertitude fonctionnelle et structurelle qui la menace. La dépolitisation tendancielle que l’on connaît dans les démocraties « occidentales », et notamment dans la démocratie pilote des États-Unis, n’est pas une causalité exclusive de la société des individus. C’est aussi le résultat d’une expression politique partisane qui réduit conséquemment « l’agir » citoyen à une abstinence ou à un détournement démocratique. La déraison spectaculaire des temps électoraux, la limitation idéologique des propositions de gouvernement, produisent autant de dépolitisation que les faits d’individuation et de fragmentation des corps électoraux. Les tiraillements sont alors nombreux pour réduire la démocratie étatique à l’enregistrement du débat public, à l’instauration de pouvoirs sociaux de commandement sans alternances sociales, et à l’affirmation d’idéologies d’affaiblissement ou de contraintes, sans que la majorité des individus n’ait aucune alternative pour les stopper. La lutte démocratique est d’autant plus vitale que l’ensemble des institutions démocratiques se rétractent et menacent de capituler vers des formes de pouvoir de plus en plus autoritaires. Le « vouloir-vivre-démocratique » (p. 363) revendiqué par notre auteur n’est pas l’objet d’une volonté publique ; les revendications depuis 2019 des « gilets jaunes » ont montré qu’une part de la société des individus, et notamment les plus déclassés, que l’on avait tôt fait de requalifier comme étant d’extrême droite ou d’extrême gauche, une faim de démocratie directe, sans que l’État et sa classe de gouvernement aient reconnu ce fait et ces droits. Même s’il développe peu ce cas, Hamit Bozarslan a raison : la crise de la démocratie est avant tout une crise de l’État démocratique et de la société démocratique en rupture.

En voulant rechercher le maximum de puissance, dans une société partisane qui se pense par la demande sociale d’autorité, les limites de l’état de droit sont souvent atteintes : répétition et cumul des procédures d’état d’urgence policier et sanitaire, renforcement des prérogatives policières pour anticiper les risques pénaux, multiplication de la répression policière en guise de dialogue social. Les réponses d’État semblent plus correspondre aux angoisses et aux représentations des gouvernants qu’aux nécessités de garantir la démocratie et ses libertés auxquelles la société civile aspire majoritairement. La limite de l’état de droit n’est donc pas que formelle. La puissance publique ne trouve pas « des moratoires psychosociaux » (p. 133), tels qu’on les connut dans les années 1960-1970, pour résoudre cette crise sans fin. La police est spectrale dans l’État, et cela constitue une érosion certaine des garanties fondamentales de la société civile.

La fin de la paix ?

L’éternel retour de la violence (l’éternel recours à la violence), dans l’État, et hors de l’État, par la folie des marges politiques qui s’arrogent la force insolente, adolescente (p. 133), de conquérir le cœur de la puissance, pour changer le monde et toujours penser le monde présent héroïquement (p. 107-108), comme un retour à un monde perdu et espéré, est au cœur du temps présent. C’est là l’attrait majeur de cet ouvrage, comprendre notre temps comme une époque d’interrogation et d’hésitation à se comprendre et à agir, confusément, entre guerres et paix. La stabilité relative de l’après-guerre n’est pas le fait d’un choix rationnel en faveur d’une paix des braves et des marchands. Elle résulte très prosaïquement d’un arc de terreur déterminé par l’équilibre nucléaire. Il n’y a pas tant suspension de la guerre que l’instauration d’une guerre différée dans l’espace, et d’une guerre différée par sa plus faible intensité, dans un contexte global de polarisation des puissances.

Au-delà de la guerre, le retour de la violence met en valeur le rapport intrinsèque entre la coercition de la force étatique qui s’oppose à la violence politique et sociale non-étatique. « (La violence) émane de la société d’abord parce que la coercition et la domination, quelle que soit la forme qu’elles prennent, fait justement partie de l’ordre, étatique, infra-étatique ou supra-étatique » (p. 187). Les violences religieuses (terroristes) se couplent aux violences d’État pour constituer un arc de violences correspondantes et autonomes. La guerre, selon la formule militaire, est « projetée » à l’extérieur du territoire, dans la perspective essentielle de « lutter contre le terrorisme », marquant ainsi la dualité de la puissance militaire et policière.

La longue crise terroriste est au prix de cette transformation des conditions de la violence en Europe, et notamment en France. Hamit Bozarslan pense que le Djihad apparaît comme une nouvelle forme de totalitarisme dans la lignée de ceux que nous connûmes jusque-là, et notamment en ce sens, le nazisme, présenté comme un véritable « anti-État » (p. 47-48). La question pose débat, et c’est un de ceux qui domine cet ouvrage. À mon sens, plusieurs conjonctures s’y opposent. En premier lieu, parce que le retour de la guerre conventionnelle menace. La planification stratégique de nos armées pour les années à venir nous invite à le penser. L’objectif est clairement annoncé. D’ici 2030, la France réaffirme sa puissance militaire et son leadership en Europe. Elle développe toutes les compétences nécessaires pour tous les « champs de conflictualité », et doit déployer des troupes aptes à des combats de haute intensité (cf. Vision stratégique du Chef d’état-major de l’armée de terre. Priorité opérationnelle, avril 2020). En second lieu, le contexte international met à jour des tensions nouvelles entre des puissances d’État dont le registre ne passe pas exclusivement par une guerre religieuse (Turquie et Iran inclus). Les tensions occidentales/orientales, notamment en Méditerranée, laissent à penser que le terrorisme risque de devenir un moyen de combat beaucoup plus secondaire. Il n’est donc pas totalement envisageable de penser le monde par ce seul aspect de dé-civilisation.

À l’opposé, nous pouvons penser avec l’auteur que la tragédie du monde musulman contemporain, de l’empire Ottoman à la talibanisation de l’Afghanistan et du Pakistan, est marquée par l’emprise d’un pouvoir autonome sur et contre l’État, ainsi que par la dérationalisation du monde imposée par les États captés et déformés par cette déraison. Les sociétés musulmanes se replient sur « le conservatisme social et l’orthopraxie religieuse dans les années 1980-2010 » (p. 67), tentant ainsi de bloquer les crises de la modernité mondialisée par des mythes refondateurs. « La religion était censée apporter des ressources nécessaires pour sortir de “l’âge de la corruption”, revenir à “l’âge du bonheur” prophétique, construire une société juste et harmonieuse en conformité avec la volonté divine autant qu’avec les valeurs “authentiques” » (68). Pour ce faire, un nouveau millénarisme vit jour, « un furieux désir de sacrifice » emporta les seules velléités nationales ou idéologiques. Le cas de l’État Islamique est topique et extrême : « Ils ont donné la priorité à l’esthétisation de leur brutalité au lieu de rationaliser leur “coercition” étatique » (p. 271). En ce sens, il apparaît que l’expérience totalitaire est à l’œuvre et menace les régions méditerranéennes et arabiques, et probablement l’ordre du monde même, sans que les démocraties n’aient pu trouver une autre parade à cette nouvelle eschatologie politique, à cette nouvelle vision du monde, que de s’affirmer dans l’urgence comme seule puissance militaire et répressive, sans encore retrouver les téléologies de l’humanisme des Lumières.

 

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Bibliographie de l’auteur

1992, Les courants de pensée dans l’Empire ottoman, 1908-1918, sous la direction de François Furet, Paris, EHESS.

1994, États et minorités au Moyen-Orient. La régionalisation de la question kurde, sous la direction de Rémy Leveau, IEP de Paris.

2017, Le luxe et la violence. Domination et contestation chez Ibn Khaldûn, Paris, CNRS édition.

2019, Crise, violence, dé-civilisation, Paris, CNRS édition.

Bibliographie de la note

Abensour M., 2017, La démocratie contre l’État. Marx et le moment machiavélien, Paris, éd. Le Félin.

Badie B. et Birnbaum P., 1982, Sociologie de l’État, Paris, éd. Hachette.

Benjamin W., 2012, Critique de la violence, Paris, éd. Payot.

Bezes P., 2009, Réinventer l’État. Les réformes de l’administration française (1962-2008), Paris, éd. PUF, « Le lien social ».

Benslama F., 2002, Un furieux désir de sacrifice. Le Surmusulman, Paris, éd. Flammarion.

Elias N., 1976, La civilisation des mœurs, Paris, éd. Press Pocket.

Geiseilberger H. (dir.), 2017, Âge de la régression, Paris, éd. Premier Parallèle.

Gros F., 2006, État de violence, Paris, éd. Gallimard, NRF essais.

Lefort C., 2004, L’invention démocratique. Les limites de la domination totalitaire, Paris, éd. Fayard.

Sternhell S., 2010, Les anti-lumières. Une tradition du XVIIIe siècle à la guerre froide, Paris, éd. Gallimard.

 

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Référence électronique

Dominique Sistach, "Hamit Bozarslan, Crise, violence, dé-civilisation", Sciences et actions sociales [en ligne], N°14 | année 2021, mis en ligne le date 20 janvier 2021, consulté le , URL : http://www.sas-revue.org/n-conception/79-n-14/compte-rendu/205-hamit-bozarslan-crise-violence-de-civilisation

 

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Dominique Sistach
Maître de conférences en Droit public à l’Université de Perpignan Via Domitia,
membre du laboratoire CDED/CERTAP, EA UPVD 4216, et associé à l’axe 3 du CORHIS, EA 7400 UPVD-UPVM
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N°14 | Année 2021 : "Alimentation, intervention sociale et société"

Compte rendu

Agnès Deboulet et Héloïse Nez (dir.), Savoirs citoyens et démocratie urbaine

Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Res Publica », 2013, 138 p

Florian Pietron

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Cet ouvrage collectif dirigé par Agnès Deboulet et Héloïse Nez propose une réflexion sociologique sur les « savoirs citoyens » et sur les enjeux de leur mobilisation dans le cadre de l’urbanisme participatif. L’objet de ce livre est de mettre en lumière le rôle des différents acteurs impliqués dans les pratiques démocratiques dans un contexte de crise de la participation politique traditionnelle. Les études de cas présentés confèrent une place importante au rapport entre savoirs profanes et savoirs experts, les premiers impliquant des connaissances, des expériences et des techniques acquises par le « citoyen ordinaire », lorsque les seconds caractérisent les savoirs « certifiés » des élus ou des experts techniques. La dimension internationale de cet ouvrage, qui recueille des travaux menés sur le terrain dans des espaces urbains parfois très éloignés géographiquement, lui confère un intérêt particulier du fait de la variété des contextes étudiés. Ce choix permet non seulement au lecteur de se confronter aux différents types de mobilisation des savoirs citoyens caractérisant les premières décennies du XXIe siècle, mais également, de comprendre la récurrence de certaines problématiques dans des contextes pourtant différents sur le plan culturel, social et politique. L’ouvrage démontre que dans des quartiers d’Île-de-France, d’Andalousie ou d’Afrique du Sud, les citoyens qui souhaitent jouer un rôle dans les prises de décision des institutions publiques au regard d’un projet urbain sont souvent relégués au statut d’usager et non d’expert. Bien que les instances de la démocratie participative orientent souvent le dialogue sur des aspects essentiellement techniques et financiers, les espaces de participation se muent néanmoins parfois en espace de repolitisation de l’urbanisme, impliquant une dimension conflictuelle et sociale. Ainsi, les comités de quartier, les associations ou les mouvements sociaux peuvent être capables d’agir sur les processus de décision politique et les citoyens peuvent devenir acteurs de l’espace urbain, ce qui crée des tensions et des enjeux de pouvoir avec les autres acteurs impliqués, comme les élus ou les experts. Si la ville est considérée par les sociologues comme un espace favorisant cette capacité des citoyens à agir et donc, à produire des espaces publics d’expression du conflit social, les travaux publiés dans cet ouvrage offrent des données qualitatives permettant d'approfondir la connaissance scientifique au regard de l’évolution des pratiques démocratiques dans un contexte de défiance des citoyens envers les institutions, qui peut donner naissance à des phénomènes de transformation ou de reproduction sociale.

La première partie du livre vise à définir les savoirs qui, mobilisés par les citoyens dans le cadre des projets urbains, face à des experts qui, du fait de leurs compétences techniques, ont souvent davantage de crédibilité aux yeux des pouvoirs publics et ont donc un impact majeur sur les prises de décisions. Les auteurs analysent les tensions et les conflits entre les différents acteurs impliqués dans des consultations publiques locales dans le cadre d’un projet urbain. La relation entre savoirs « profanes » et savoirs « experts » est étudiée afin de comprendre les enjeux spécifiques aux pratiques démocratiques. Héloïse Nez et Yves Sintomer proposent tout d’abord une typologie des « savoirs citoyens » et identifient les différents types de savoirs mobilisés dans le cadre de l’urbanisme participatif. D’une part, les savoirs d’usage liés à la raison ordinaire, les savoirs professionnels associés à l’expertise citoyenne et les savoirs militants qui constituent un savoir politique. D’autre part, ils distinguent les savoirs individuels et les savoirs collectifs. En focalisant leur analyse sur la participation des « citoyens ordinaires » dans le cadre de décisions collectives – notamment au regard des projets urbanistiques et de l’aménagement du territoire – les auteurs observent un phénomène d’élitisme démocratique. En effet, les pouvoirs publics semblent considérer que les citoyens sont incompétents pour participer à des prises de décision qui ne concernent pas leurs intérêts immédiats. Héloïse Nez et Yves Sintomer démontrent que les instances de participation peuvent agir comme des « écoles de la citoyenneté » en permettant aux individus d’acquérir des savoirs et des compétences politiques et aux groupes, de construire des savoirs militants collectifs. La capacité des citoyens à mobiliser plusieurs types de savoir est donc un enjeu afin de peser sur les prises de décision publiques. Néanmoins, les auteurs rappellent que les savoirs dits « certifiés », dont lesexperts sont majoritairement détenteurs, ont davantage de poids que les savoirs d’usage et le sens commun qui leur est associé. C’est pourquoi les auteurs parviennent à la conclusion qu’il existe un rapport entre pouvoir de décision et accès au savoir et qu’une telle relation représente des limites pour la pratique de la démocratie. La dichotomie entre savoirs « profanes » et savoirs « experts » pourrait être dépassée afin de permettre une confrontation entre les citoyens, les experts et les pouvoirs publics, suscitant des prises de décisions plus pertinentes et un débat démocratique. Agnès Deboulet et Khedidja Mamou, analysent la mobilisation citoyenne du quartier de la Coudraie à Poissy, qui a permis aux habitants d’agir sur les prises de décisions d’ordre urbanistique. Ce cas d’étude met en lumière le risque d’instrumentalisation des savoirs d’usage par les pouvoirs publics dans une dynamique de pacification et de dépolitisation du projet urbain. Les autrices démontrent que les habitants du quartier ont compris ce risque et n’ont pas accepté le statut d’« habitant expert » auquel les pouvoirs publics souhaitaient les cantonner. Ce statut ne leur aurait pas permis d’exprimer des revendications d’ordre politique dans ce quartier en déclin marqué par des problématiques sociales. La vigilance citoyenne a permis le suivi du projet et des engagements institutionnels par le collectif qui a résisté à la dépolitisation du débat. Une concertation a également mis en lumière les tensions entre les membres du collectif inter-associatif et les conflits dont il fut traversé du fait de la politisation des enjeux. Les autrices en concluent que la mobilisation a permis l’apprentissage de compétences techniques et sociales de la part des habitants. Cette étude démontre que la démocratie participative et les conflits urbains ne sont pas nécessairement dissociés et que leur relation peut contribuer à produire une amélioration des savoirs citoyens. Enfin, le cas du quartier de Croissy-sur-Seine propose une analyse dans un contexte social différent puisqu’il ne s’agit pas d’un quartier populaire mais d’une population de cadres. Au cours d’une consultation publique organisée par le Maire au sujet de la rénovation d’un château du XVIIIe siècle au sein de la commune, le groupe de chercheurs mené par Éric Daniel-Lacombe et Jodelle Zetlaoui-Léger, a tenté de générer un dialogue avec les habitants du quartier dans le but de les aider à prendre conscience des enjeux urbains de leur commune. Ceci leur a permis de devenir acteurs dans le cadre du diagnostic urbain au-delà des considérations liées au château. Les habitants ont donc pu s’impliquer en tant qu’acteurs de ce diagnostic qui était précédemment mené exclusivement par la municipalité et l’architecte des Bâtiments de France. L’analyse produite à travers le dialogue entre chercheurs et habitants a permis de mettre en lumière les potentiels et les problématiques de la commune. Le cas de Croissy-sur-Seine démontre également comment l’instrumentalisation des savoirs « experts » est parfois une stratégie des professionnels et des élus afin de préserver leur autorité. En effet, le jargon technique peut être utilisé afin de rendre les débats incompréhensibles et de maintenir les « citoyens ordinaires » à distance du processus décisionnel. Dans le cadre de cette consultation impliquant les élus, les experts et les habitants, un concours d’architecture a été décidé sous forme de « jeu ouvert ». La décision finale a été particulièrement difficile à prendre du fait des tensions entre valeurs d’usage et valeurs architectoniques. La coproduction de ce projet impliquant trois pôles d’acteurs a en revanche stimulé la créativité des architectes. En guise de conclusion, cette consultation a permis un processus de légitimation des participants, car les individus mobilisés ont garanti la pertinence du projet ainsi que le respect des engagements des acteurs impliqués. En revanche, les autrices font état d’un risque de professionnalisation des participants, portant à un rétrécissement du groupe et à une hiérarchisation en termes de légitimité, les plus anciens étant plus crédibles par exemple. Le second risque énoncé par les autrices est celui de la réticence des instances politiques à permettre le bon fonctionnement de ce dispositif du fait des conséquences de ce dernier, qui les contraint à justifier et expliquer leurs décisions. Cette expérience a également permis une hybridation des savoirs et a démontré que les connaissances des citoyens-habitants – liées à leurs « pratiques socio-spatiales quotidiennes » –des observations plus pertinentes que celles des experts. En revanche, les experts possèdent des compétences en matière de méthodologie de projet qui leur permettent d’identifier et d’anticiper les problématiques liées à la mise en pratique des choix effectués. Le dispositif de coproduction permet donc aux acteurs de participer à un co-apprentissage ayant des conséquences positives sur le projet final.

La seconde partie débute par l’étude de cas du projet de réaménagement de la Place René Cassin des Halles de Paris entre 2007 et 2010. Il dévoile la montée en expertise des citoyens au cours du processus de concertation qui mobilise plusieurs associations. Camille Gardesse propose donc une typologie d’expertise à travers les concepts d’expertise habitante (ou expertise d'expérience), d’expertise sur le projet urbain, d’expertise sur les modalités d’implication des citoyens et d’expertise professionnelle. Elle dévoile également les inquiétudes des élus et des experts face au développement de compétences par les citoyens ainsi que les « stratégies de conservation » mises en place afin de maintenir leur autorité sur le processus de décision. Ernesto Ganuza et Héloïse Nez analysent les pratiques démocratiques à Paris et à Cordoue. Leur étude démontre que des habitants tirés au sort ont été sollicités en raison de leur savoir d’usage, ce qui a produit un conflit avec les associations qui se considéraient porteuses d’un savoir spécialisé basé sur le bien commun. Ce tirage au sort basé sur la participation individuelle et non collective a donc, selon les auteurs, produit une certaine inquiétude au sein des associations qui y ont vu le risque de perdre leur pouvoir sur la gestion de la ville. Les auteurs identifient donc une problématique liée à l’usage des savoirs individuels et des savoirs collectifs. Cette pratique a néanmoins permis aux associations de transmettre des savoirs professionnels et militants dans des groupes mixtes car composés d’associations et de citoyens non militants. À l’inverse, les citoyens ont transmis des savoirs d’usage ainsi que des savoirs professionnels aux associations. Les auteurs démontrent donc que ce dispositif a permis un enrichissement réciproque. Enfin, Cécile Cuny clôture ce second chapitre en proposant une analyse d’un dispositif mis en place dans le quartier de Marzahn Nord, dans Berlin-Est. Marzahn est un grand ensemble construit entre 1976 et 1989 et dont le déclin social a initié en 1990, du fait de la périurbanisation et de la fermeture des sites industriels à Berlin. Ceci a produit notamment un affaiblissement démographique et une croissance des demandes d’aides sociales. À partir des années 2000, la gestion du quartier est attribuée par la municipalité à une agence d’urbanisme privée, qui met en place un conseil consultatif d’habitants ou bewohnerbeirat. Cependant, si les habitants sont officiellement considérés comme un acteur jouissant d’une expertise à part entière, dans la pratique, leur légitimité n’est pas totalement reconnue par les autres acteurs impliqués. Cécile Cuny identifie donc un problème de représentation politique et deux modèles épistémologiques qui s’opposent dans le cadre de ce conseil consultatif. D’une part, elle utilise le concept de pensée « monotone » de Jacques Revel et Jean-Claude Passeron, qui définit le raisonnement des experts qui applique des standards et des normes visant la productivité et l’efficacité à une situation locale, sans tenir compte des particularités pouvant justifier une exception. D’autre part, les « savoirs d’usage » revendiqués par les habitants sont en lien avec les compétences « indiciaires ». En mobilisant le concept de Carlo Ginzburg dans ce contexte, l’autrice entend définir une série d’expériences vécues par les habitants en tant qu’usagers, qui leur permet d'être capables de se représenter une réalité qui ne peut être expérimentée du fait de sa complexité. L’autrice identifie également deux types de représentations associées à ces modèles épistémologiques. D’une part, la grandeur, associée au modèle de pensée « monotone » des experts techniques et qui vise à représenter une vision commune du « bien ». D’autre part, la description indiciaire, associée aux habitants du quartier et qui vise à représenter ceux qui ont fait l’expérience du quartier, et parfois, de l’exclusion, la marginalité, la subalternité auxquelles elle est associée. En guise de conclusion, l’autrice émet l’hypothèse que l’homogénéité des assemblées est un facteur de restriction du débat et que la diversité des profils sociaux impliqués dans le conseil consultatif est nécessaire afin de permettre une meilleure recevabilité des interventions des citoyens.

La troisième partie de l’ouvrage est consacrée aux processus de fabrication des savoirs citoyens. Claudia Cirelli et Laurence Rocher analysent plusieurs cas de concertations au sujet de la gestion des déchets en Isère, en Indre-et-Loire et dans la région du Centre. Celle-ci met en évidence le caractère parfois conflictuel de la participation citoyenne et le rôle des riverains qui peuvent effectuer une « surveillance de proximité » de la gestion des déchets dans leur quartier. Les savoirs de proximité ainsi que les compétences qu’ils sont à même de mobiliser dans le cadre d’une concertation avec les pouvoirs publics forment les « savoirs citoyens ». En tant qu’« experts d’usage », les riverains ont donc la possibilité d’influer sur les décisions politiques et peuvent entrer dans une dynamique de résistance. Ce cas d’étude permet de mettre en lumière le processus d’acquisition d’une crédibilité des riverains, à travers le passage du statut de citoyen lambda à celui de « citoyen expert ». En conclusion, les autrices affirment que les « savoirs citoyens » ont une importance dans les situations de conflits et de participation liés à la gestion des déchets. Les pouvoirs publics ne prennent en considération de la part des citoyens que leur « savoir d’usage », quand ces derniers souhaitent assumer un rôle politique au même titre que les experts et revendiquent une capacité d’apprentissage. Il s’agit donc d’une opposition entre le statut de riverain et celui de citoyen. Le conflit, loin d'être un phénomène engendrant une régression des termes du débat, est donc un processus à travers lequel les habitants peuvent au contraire, acquérir un savoir citoyen. À travers cette étude de cas, les autrices tentent de démontrer qu’il n’existe pas de frontière nette entre savoir « profane » et savoir « expert ». Mathieu Berger propose ensuite une analyse d’un cas de consultation à Bruxelles. Il rappelle le contexte politique qui a mené à une généralisation de l’usage des consultations publiques en Europe. Les institutions souhaitent en effet mobiliser davantage les citoyens afin d’améliorer la pratique de la démocratie. L’auteur explique également que cela suscite des interrogations quant aux objectifs des acteurs impliqués dans ces dispositifs. Son étude est l’occasion de proposer une analyse des assemblées consultatives. Le premier problème relevé est celui de la position des élus et des experts qui, s’ils font appel aux citoyens, considèrent que leur participation n’a de valeur que d’opinion. Ils mettent l’accent sur le caractère subjectif du point de vue des citoyens et considèrent à l’inverse n’exprimer que des vérités. Mathieu Berger distingue deux types de participants : ceux qui entrent dans une dynamique de partage, suscitant l’engagement, face à ceux qui entrent dans une position critique provoquant une distanciation. L’auteur rappelle enfin que le statut de citoyen est un « poste pérenne » mais qu’il est souvent associé uniquement à une « compétence d’usage ». Julien Talpin s'est intéressé à un quartier populaire de Séville, « Las 3 000 viviendas » caractérisé par la précarité et la violence. À travers le suivi d’un groupe formé dans le but de produire un budget participatif afin de répondre aux problématiques du quartier, il met en lumière le fait que l’organisation de pratiques démocratiques n‘implique pas nécessairement que les décisions choisies par les acteurs impliqués porteront un caractère progressiste. Lorsque le groupe du budget participatif découvre les conditions de vie particulièrement difficiles du quartier, sa première réaction est de soulever la question du manque de sécurité. La démocratie participative permet aux citoyens de devenir crédibles. L’auteur fait la distinction entre démocratie participative et démocratie délibérative. Il affirme que l’offre cognitive est plus importante dans le cadre de la démocratie délibérative, mais qu’en revanche, la démocratie participative mobilise davantage le savoir d’usage des acteurs. Julien Talpin observe également que les instances de la démocratie participative ne parviennent que difficilement à prendre en considération les savoirs citoyens, qui deviennent parfois source de conflit. En effet, les enjeux de pouvoir semblent empêcher que certains citoyens acquièrent davantage de crédibilité au sein du groupe. L’auteur observe en effet que les participants, qu’ils soient techniciens ou habitants, ont tendance à déprécier les citoyens qui accèdent à davantage de compétences techniques au cours du processus et pourraient alors acquérir une crédibilité plus importante au sein du groupe. Enfin, l’auteur rappelle que les dynamiques de politisation ne se produisent pas nécessairement dans le cadre des pratiques de la démocratie participative car les espaces sociaux sont régis par des normes et que seules quelques situations particulières comme un choc moral induisant un sentiment d’injustice ou des crises et des épreuves sensorielles (la peur, la surprise, le dégoût, etc.) peuvent conduire à un phénomène de politisation. Les conclusions du budget participatif ont mené au renforcement des effectifs policiers et à la répression dans une optique sécuritaire. Si une politisation peut avoir lieu dans le cadre de la démocratie participative, celle-ci ne tend donc pas nécessairement vers une vision progressiste. En conclusion, Julien Talpin affirme que la participation civique permet aux citoyens d’acquérir des savoirs et des savoir-faire. Leur crédibilité implique également davantage d’influence sur les processus décisionnels ou sur la politisation du débat. Le statut social et professionnel est donc un élément dont l’importance perdure au sein même des dispositifs de démocratie participative. La politisation des individus est une externalité positive de la participation mais la politisation est rare si les interactions politiques sont absentes de la discussion. La politique n’en est pas moins absente mais s’exprime souvent en coulisse. La repolitisation des questions urbaines par la démocratie participative nécessite l'expression d’une conflictualité sociale, d’un sentiment d'injustice. Or, selon l’auteur, ce fut rarement le cas durant le budget participatif et peu d’exemples en font mention en Europe. On assiste donc à une dépolitisation des problématiques au sein des dispositifs impliquant des pratiques de démocratie participative car les discussions sont souvent restreintes à des questions d’ordre financier ou technique, et mettent de côté les problématiques sociales. Enfin, Chloé Buire clôt l’ouvrage en proposant une étude de terrain au Cap, en Afrique du Sud, entre 2007 et 2010. Le but de cette étude est de comprendre les « réponses pragmatiques » des citoyens dans un contexte post-apartheid, qu’elles prennent la forme du socialisme révolutionnaire ou de la réclamation de contre-pouvoirs institutionnels. Le contexte de l’étude est basé sur deux anciens quartiers de relégation des citoyens d’origine africaine et asiatique pendant l’apartheid appelés townships. L’étude démontre que les dynamiques héritées de l’apartheid sont observables également en termes de résultats électoraux puisque que les descendants d’européens votent majoritairement à l’opposé des citoyens d’origine africaine. La répartition des votes est donc la conséquence d’identités communautaires. L’autrice évoque également le cas brésilien des favelas où l’exclusion spatiale et politique produit l’émergence de formes alternatives de citoyenneté. Dans les townships également, cette relégation a produit des structures d'autogestion, parfois en lien avec les partis politiques. Au Cap, des lieux de rencontre entre les élus d’une circonscription et leurs électeurs ont émergé suite à l’instauration du suffrage universel en 1994. La ville est divisée en 105 circonscriptions appelées wards et des consultations appelées ward forums sont organisées par les pouvoirs publics. Elles visent à permettre au conseiller de hiérarchiser les besoins locaux dans une logique de co-gouvernance. Dans les ward forum, les citoyens sont appelés à s’exprimer en tant qu’usagers des services publics. Le concept d’« usager-consommateur » est utilisé par l’autrice afin de démontrer que ce rapport des citoyens avec les pouvoirs publics est tout autre puisque la majorité des habitants du ward 44 sont dans une situation de grande précarité. La plupart ont en effet des dettes et sont menacés d’expulsion. Ils ne correspondent donc pas à l’image de l’« usager consommateur » appelé à s’exprimer en tant que contribuable. L’autrice affirme que cette vision du citoyen en tant qu’usager des services urbain pourrait donc limiter le caractère démocratique des ward forums et produire une « invisibilité politique » s’ajoutant à la précarité économique ainsi qu’un sentiment de culpabilité et d’illégitimité au sein des populations qui ne correspondent pas à ce statut de citoyen-consommateur. Enfin, les membres du ward forum sont contraints de signer un code de conduite qui interdit les discussions et les conflits politiques. L’expérience du ward forum est donc définie par l’auteur comme un exercice formel au sein duquel se diffuse un « savoir d’expertise bureaucratique apolitique ». En conclusion, l’auteure affirme que la précarité et l’auto-organisation propres aux townships engendrent un apprentissage citoyen. Cependant, les cadres institutionnels tendent à dépolitiser le débat et ne reconnaissent pas les savoirs politiques des habitants. En réponse, ces derniers adoptent des tactiques pragmatiques comme le boycott et la coopération. Cette citoyenneté insurgée oblige ainsi les dirigeants à rendre des comptes et les empêche de dériver vers l’autoritarisme d’un parti-État.

Cet ouvrage constitue un apport scientifique au regard des enjeux de la participation citoyenne et des pratiques démocratiques dans l’espace urbain. Le concept de « savoirs citoyens » et sa mobilisation dans le cadre des analyses proposées soulèvent des questions intéressantes dans le cadre de l’étude de la démocratie participative. Cet ouvrage permet donc de stimuler la réflexion au sujet des acteurs impliqués dans les pratiques démocratiques et des enjeux de pouvoir qui les traversent. En outre, les processus étudiés dans le cadre des participations citoyennes fournissent une clé de lecture intéressante afin de comprendre les phénomènes de dépolitisation/repolitisation et les facteurs de transformation ou de reproduction sociales.

 

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Référence électronique

Florian Pietron, "Agnès Deboulet et Héloïse Nez (dir.), Savoirs citoyens et démocratie urbaine", Sciences et actions sociales [en ligne], N°14 | année 2020, mis en ligne le date décembre 2020, consulté le , URL : http://www.sas-revue.org/n-conception/79-n-14/compte-rendu/178-agnes-deboulet-et-heloise-nez-dir-savoirs-citoyens-et-democratie-urbaine

 

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Florian Pietron
Doctorant en Sociologie
Université Paul Valéry de Montpellier III
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